Hippolyte Bellangé et son œuvre
endant la première moitié de ce siècle , trois hommes, Charlet, Raffet et Bellangé, suivirent le môme chemin et laissèrent tous trois un nom parmi les artistes contemporains; et pourtant aucun d'eux ne songea jamais à recouvrir les vastes surfaces murales de prétentieuses figures de grande dimension.
Tous trois, au contraire, se contentèrent — sauf quelques exceptions, principalement pour celui auquel nous consacrons ce volume — du modeste tableau de chevalet.
Pour tous, le feuillet d'album offrait un champ
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suffisant pour recevoir les milliers de figures qu'ils improvisaient avec une verve endiablée, et que du jour au lendemain répandait à grand nombre un procédé, la lithographie, auquel personne ne songe même plus aujourd'hui.
Deux de ces artistes, dont les œuvres éminemment françaises sont marquées du cachet indélébile de leur époque, — ce qui les rend intéressantes au triple point de vue de l'histoire, de l'art et de la curiosité, — ont été l'objet d'études spéciales destinées à conserver leur souvenir dans la bibliothèque de l'amateur et de l'artiste.
Le colonel de La Combe 1 était un ami intime de Charlet, il fut de plus un biographe consciencieux et un éditeur enthousiaste des lettres humoristiques de l'illustre dessinateur français.
Raffet trouva d'abord dans Giacomelli 8 un scrupuleux classificateur de ses lithographies, et tout récemment' un magnifique in-folio réunissant ses croquis
i. Charlet, sa vie, ses lettres, suivi d'une description raisonnie de son ouvre lithographique, par M. de La Combe; avec portrait de Charlet, dessiné par H. Bellangé et gravé sur bois par Pisan. — Paris, Paulin et Lèche valier, 1856.
a. Raffet, son ouvre lithographique et ses eaux-fortes, par M Giacomelli; portrait par Bracquemond et eaux-fortes inédites de Raffet. — Paris, Galette des Beaux- Arts, 186a. Voir aussi l'article de Paul Mantz (Galette des Beaux-Arts) et Raffet, sa vie et ses ouvres, par Auguste Bry, avec portraits par Mouillcron et de Rudder ; a eaux-fortes et fac-similé. — Paris, Baur, 1874.
3. Album in-folio avec 347 fac-similés, par Armand Durand; le texte par A. Raffet fils. — Paris, 1879.
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inédits, respectueusement annotés et mis en ordre par son fils, est venu rappeler son nom à notre génération.
Quelque imparfait que soit le volume que nous consacrons à Hippolyte Bellangé, pour les collectionneurs il comblera une lacune, et les noms des trois contemporains pourront désormais être réunis sur le rayon d'une bibliothèque.
Cette publication nous paraît d'autant plus opportune, que notre époque a vu éclore une seconde dynastie de peintres militaires que les plumes élégantes de MM. Bergerat et Gœtschy ont justement popularisée, — en admettant qu'elle en ait jamais eu besoin, — car les œuvres de de Neuville, de Détaille et de Dupray sont de celles qui attirent la foule. Mais un splendide recueil de croquis luxueusement édité, dans lequel s'encadrent à merveille des reproductions des œuvres acclamées aux derniers Salons, ne peut qu'augmenter encore le juste renom de cette nouvelle trilogie de peintres militaires. Ces jeunes peintres nous ont montré la guerre moderne dans toute son horreur. La première trilogie, Charlet, Raffet et Bellangé, ces peintres du commencement du siècle, n'avaient eu à représenter que des épisodes victorieux, avec quelques échappées critiques et philosophiques qui ne leur ont pas inspiré leurs œuvres les moins réussies.
Nous retraçons donc aujourd'hui la vie d'un de ces artistes qui, s'il avait jamais songé à faire une profession de foi, aurait pu en faire une à peu près
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semblable à celle de Henri Monnier 1 , « qui en avait assez vu », « de l'Empire, disait-il, pour être resté entièrement dévoué à cet ordre de choses comme Charlet, Grenier, Bellangé et Raffet, ses camarades et ses contemporains ».
L'excellent et humoristique biographe de Monnier a cependant bien raison lorsqu'il reproche à la France d'être « une personne sentimentale », qui a « trop facilement oublié les flots de sang des enfants de la nation prodigués pour d'inutiles et aventureuses conquêtes » . Mais Bellangé fut de son époque, « de cette époque singulière qui retraçait sur les murailles de la Restauration les hauts faits du premier Empire » ; et qui « confondant par la plus étrange des illusions, le chauvinisme avec la liberté, faisait de l'opposition en célébrant des grognards de l'Empire, et croyait faire du libéralisme 1 ». Bellangé ne pouvait échapper à l'engouement napoléonien. Il fut de son temps, on ne saurait trop le répéter. C'est à cause de cela même que ses œuvres, qui sont des œuvres d'art et des documents, nous paraissent bien plus dignes d'attention que ces pléiades de Romains ou de lansquenets que l'amour de l'archéologie et du bricà-brac a fait éclore, mais dont, sauf de magistrales
I. Champfleury, Henri Monnier, sa vie et son auvre. — Paris, Dentu, 1875.
a. Ch. Blanc. Àppendice de l'Histoire des Peintres. Paris, Renaud, Raffet.
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exceptions, la postérité ne s'inquiétera, croyons-nous, que fort médiocrement.
S'il avait peint quelque héros grec, a dit M. Chesneau 1 , quelque fils de Télamon, au lieu de peindre les fils de la Révolution et les héros de l'Empire, Bellangé eût été de l'Institut et serait fort oublié. Heureusement pour nous et pour lui, Bellangé eut le sens et le courage d'une ambition plus haute, d'un renom plus durable. Il s'est fait une place dans l'Ecole française au xix' siècle, c'est-à-dire au siècle le plus actif et le plus grand de notre histoire de l'art.
On ne peut qu'applaudir à cette éloquente péroraison, car on ne devra jamais oublier que Bellangé a fait partie de cette génération fascinée et éblouie par le prestige de Napoléon. « Tenez, voyez-vous, pour moi, le vl'à le Père Eternel. » C'est là une de ces légendes qui caractérisent une époque et les sentiments les plus intimes de l'artiste qui , sur son lit de mort formulant sa suprême pensée, indique encore à l'aide de quelques fiévreux traits de plume « l'Empereur entouré des grenadiers de la vieille garde ».
Jules Adeline.
i. Le Constitutionnel , 5 février 1867.