‹ Hippolyte Bellangé et son œuvreChapitre 10 sur 74 · Constitutionnel, $ février · texte numérisé non relu

Constitutionnel, $ février

gistes des écoles du Nord notamment, et nos jeunes paysagistes français ; jamais on n'a mieux réussi que ne Va fait Bellangé en cet admirable tableau.

Parmi les œuvres de Bellangé datées de 1858, il en est une — qui ne fut point exposée à Paris — et de laquelle nous devons dire ici quelques mots.

Le sujet était la Prise de Malakoff y et le moment choisi par Bellangé était celui de l'attaque décisive. Le général Mac-Mahon, suivi de ses aides de camp Le Brun et Borel, était au sommet des talus que les troupes françaises gravissaient de tous côtés au milieu de la mitraille.

Cette Prise de Malakoff était une vue d'ensemble dont le Mac-Mahon à Malakoff, du musée de Marseille, n'est que l'épisode de détail.

Dans cette très importante composition, les troupes françaises montent à l'assaut de tous côtés ; c'est une nuée de fantassins, escaladant malgré la mitraille les escarpements des ouvrages de défense. A peine s'arrôtent-ils en chemin pour recharger leurs armes, pour soutenir un camarade mortellement blessé, tous franchissent à grands pas le terrain labouré par les obus, parsemé de cadavres, et tous grimpant en rangs serrés rejoignent le général dont la fîère

silhouette se détache sur le ciel. Fanions et drapeaux déchiquetés par les balles sont fouettés par un vent violent, et, dans un angle du tableau, toute une foule de soldats chargés d'échelles, de planches, de pioches, de pelles, et môme d'affûts de pièces d'artillerie mobile, se dirigent hâtivement vers le centre de l'action pour achever défrayer ce passage réputé imprenable, mais qui devait céder à l'irrésistible furia francese.

Cette toile importante et très étudiée, aujourd'hui à Mexico, aurait eu certainement un grand succès à Paris. De vastes pages avaient bien à cette époque, il est vrai, accaparé le public et étaient devenues les peintures officielles qu'il fallait admirer. Il est hors de doute cependant que bien des tableaux semblables à celui-ci étaient plus mouvementés que ces froids agencements de gigantesques soldats. Mais les masses ne sont pas toujours attirées par les bijoux précieux, le clinquant exerce aussi sur elles un attrait fascinateur. Le peintre dut s'en apercevoir, aussi parut-il, pour un temps au moins, renoncer aux toiles officielles et revint-il plus volontiers aux épisodes humoristiques, aux épisodes dramatiques môme, que nous trouvons moins intéressants; mais c'est peut-être que ces sujets d'allure sentimentale nous paraissent un peu quinte.ssenciés. En tout cas, ce ne peut ôtre que l'expression d'un sentiment personnel, mais nous devons reconnaître que cette tendance aux sujets dramatiques était absolument dans le caractère de l'artiste, et d'ailleurs, le genre admis, il faut admirer sans restriction l'habileté avec laquelle le peintre savait présenter son sujet.

Dire qu'au Salon de 1859 figuraient le Salut d'adieu et V Inventaire de la casemate, c'est rappeler en quelques mots deux succès incontestés.

Le Salut d'adieu fut promptement populaire, et il est presque superflu de le décrire ici.

Dans la tranchée, les zouaves qui ont mis sac à terre font le coup de feu protégés par les gabions et les remparts. Ils s'interrompent devant le passage d'un lugubre cortège... Porté sur un brancard, voilé d'un manteau taché de sang, le cadavre d'un de leurs officiers tué devant l'ennemi passe escorté de vieux sous-officiers et de soldats chevronnés. Ses compagnons d'armes se retournent à demi ; muets et graves, ils font le dernier salut militaire à celui qui ne les mènera plus au combat et dont ils n'entendront plus la voix.

Parmi les figures de zouaves, l'une surtout est une véritable trouvaille. C'est celle qui, posée de face, est placée à l'une des extrémités du tableau. C'était, nous a-t-on dit, le portrait d'un soldat aux zouaves de la garde peu soumis à la discipline en temps de paix et qu'on dut renvoyer aux corps stationnaires d'Afrique. Mais, devant l'ennemi, ce devait être un fier soldat, et

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que l'attitude ait été donnée parle modèle inconscient ou qu'elle ait été imposée par l'artiste qui résumait ainsi le caractère de l'homme, le Salut d'adieu se personnifie dans cette figure si crânement peinte.

L'Inventaire de la casemate russe après le Salut d'adieu, c'est le rayon de soleil après l'orage. C'est la gaieté française, mais non sans la pointe de sentimentalité que le peintre affectionne.

On s'est battu ferme, et les malheureux soldats russes n'ont pu échapper, car leurs cadavres jonchent le sol. Les zouaves fument leur pipe, furetant de tous côtés, découvrant des choses bizarres qui les amusent fort; l'un d'eux surtout tient une mandoline, et malgré ses gros doigts noueux paraît vouloir faire preuve d'un doigté délicat. Mais on a beau être vainqueur, quand on est Français, on n'en est que plus humain, et l'un des zouaves agenouillés pose sa main sur la poitrine d'un soldat russe étendu à terre. Il veut s'assurer que la vie ne s'est point éteinte complètement, il espère que le cœur n'a pas cessé de battre, et, son bidon à la main, il est prêt à administrer un énergique cordial à celui qui était son ennemi lorsqu'ils étaient face à face, mais qu'il arracherait bien volontiers à la mort, puisque tout est fini... pour le moment.

« Les Deux Amis, de M. Bellangé, furent le plus légitime succès de larmes du Salon de 1861, » disait M. Léon Lagrange dans son compte rendu de la Galette des Beaux-Arts 1 . Et revenant plus loin sur ce tableau, il vantait a l'adresse et le tact du peintre » et décrivait le sujet en quelques lignes émues :

Le combat est terminé. Une commission funèbre dresse l'état civil. Près d'un monceau de cadavres, elle s'arrête devant les corps de deux jeunes officiers tombés dans les bras l'un de l'autre; au fond de leurs poches, on a trouvé un bout de ruban rose, doux souvenir d'amour, une lettre, un carnet. Le fourrier enregistre les noms des morts, pendant que le vieil adjudant considère avec émotion le groupe des Deux Amis et leurs humbles reliques. Cette émotion gagne bien vite le spectateur, tant la scène s'explique d'elle-même et parle aux yeux le langage du cœur. Heureux homme que M. Bellangé ! Après le bonheur de rencontrer une idée aussi sympathique, il ne pouvait lui en arriver de plus grand que de trouver, pour le rendre, une exécution dont l'apparente modestie cache un savoir-faire consommé.

Les Deux Amis étaient une toile sentimentale,

cela est incontestable. Il n'en est pas moins vrai que ce sujet empoignant produisit sur le public un effet irrésistible.

La foule, au Salon, ne pouvait se détacher de cette œuvre — disait M. Chesneau dans le remarquable article qu'il consacrait à l'exposition posthume d'Hippolyte Bellangé', — œuvre ingénieuse sans doute, mais où l'ingéniosité se rachetait par la justesse de l'expression, par l'ordonnance parfaite des groupes, par la belle qualité de la peinture.

Combien d'artistes d'ailleurs auraient été heureux de recueillir la centième partie des ovations que le public fît à ce tableau !

Les deux lieutenants sont tombés mortellement frappés l'un près de l'autre ; la mort, si cruelle qu'elle soit, n'a pas osé les séparer et ils ont rendu le dernier soupir en se serrant la main, leur amitié dure encore au delà de la tombe.

Mais la corvée des morts va accomplir sa funèbre besogne. Debout près des cadavres, un commandant et un capitaine ont pointé les manquants sur leur carnet ; un sous-officier, blessé à la tête, a noté les noms sur un contrôle. Les officiers, graves et silencieux, contemplent les cadavres sans émotion, en gens habitués à de pareils spectacles. Le sous-officier seul jette un regard sur les deux cadavres étroitement enlacés. Près d'eux sont les brancardiers ; l'un, soldat de la ligne aux robustes bras demi-nus, ne peut regarder

i. Constitutionnel, 5 février 1867.

sans attendrissement ces deux pauvres jeunes gens massacrés si jeunes ; mais son compagnon, vieux zouave, vieux routier, dont la vie des camps a émoussé les impressions délicates, attend, en fumant sa pipe, que les constatations soient faites. Pour lui, c'est une corvée, et rien de plus, et la mort est un devoir. C'était hier le tour de ceux-ci, pense-t-il, demain ce sera le mien, et son indifférence n'est pas du cynisme.

Dans le lointain, les soldats russes, coiffés de casquettes plates, enterrent leurs morts, et les officiers échangent pendant l'armistice quelques courtes et banales paroles de courtoisie, ainsi qu'il est d'usage pendant ces intermittences de massacre.

Hippolyte Bellangé avait traduit — on voit avec quel bonheur — un simple fait-divers de journal, et l'illustration de l'émouvant récit de la mort de deux 1 jeunes officiers sortis récemment de Saint-Cyr, et tués

dans la môme affaire à quelques pas l'un de l'autre, avait figuré au Livret du Salon avec une légende de deux vers qu'on trouvera reproduits dans le catalogue des tableaux.

Les Deux Amis avaient été, en effet, poétiquement décrits par le fils de l'artiste, M. Eugène Bellangé, et, après la prose des différents critiques, il ne nous a pas paru inutile de reproduire ici cette description poétique :

La lutte avait cessé : le soleil criméen Semblait sourire encor de ses feux du matin, Et Russes et Français allaient rendre à la terre Les martyrs glorieux qu'avait fauchés la guerre.

Là, parmi tant de morts, un moment confondus, Gisaient deux nobles corps sur le sol étendus. On vint, on reconnut deux enfants de la France Moissonnés tous les deux en pleine adolescence, Hier officiers joyeux, de l'École sortant, Aujourd'hui tous les deux tombés en combattant. Après s'être juré de s'aimer pour la vie, Ils avaient tout quitté pour servir la patrie. Jeunes, ils avaient eu l'amitié pour berceau ; Braves, ils recherchaient la gloire pour tombeau. Vivre, combattre ensemble et mourir pour la France Avait été pour eux leur plus chère espérance ; Et tels avaient vécu les deux jeunes amis, Tels on les retrouvait dans le trépas unis.

Le Combat dans les rues de Magenta, le Carré d'infanterie républicaine et la Réprimande figuraient également au Salon de 1861 auquel avait débuté le fils du peintre, M. Eugène Bellangé, avec la Garde à Magenta et un Épisode de Magenta qui furent tous deux favorablement accueillis du public.

Le Combat dans les rues de Magenta, toile en longueur, nous montre des troupes de ligne, franchissant une rue au pas de course, enfonçant une porte derrière laquelle les Autrichiens sont embusqués.

D'une tournure très moderne et habilement peint, cet épisode est un de ceux dans lesquels le peintre

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s'est approché le plus près de la vérité du combat sans convention aucune. Peut-être quelques accessoires sont-ils semés trop abondamment pour relier les lignes de la composition générale, mais il y a des groupes irréprochables, d'une vérité d'attitude excellente, et de plus le paysage, les cimes d'arbres et les toitures aux tuiles arrondies sont d'un dessin très observé et d'une grande justesse de ton.

Le Carré d'infanterie républicaine était un retour aux grognards. Les modèles avaient toujours porté bonheur au peintre, il devait en être de môme cette fois encore.

Au centre d'un carré, un tambour-major, calme et solidement campé, rectifie d'un geste la batterie de ses tapins. D'un côté, l'infanterie vient de recevoir un choc formidable ; on a résisté, mais non sans plier, et les serre-file bousculent d'un mouvement énergique les soldats du dernier rang.

Le commandant enfonce son chapeau d'un geste furieux et encourage de la voix cette résistance ou plutôt ce contre-coup. A l'horizon des batteries d'artillerie tonnent et les escadrons ennemis semblent perdre du terrain et vont laisser au carré le temps de se reformer.

Dans un dessin à la plume et au crayon, figurant au catalogue sous le titre du Serre-File, Bellangé avait déjà indiqué ce mouvement énergique du sousofficier qui dans ce tableau bourre de coups de poing le malheureux soldat placé en avant et dont il encourage et augmente la résistance, semblable à un contrefort vivant et animé.

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M. Ernest Chesneau, parlant de ce Carré d'infanterie, disait :

Les serre-file ne sont pas là pour la parade; de l'épaule et du genou ils soutiennent ces paysans ayant encore aux mains le cal de la charrue et manœuvrant leurs baïonnettes comme des fourches. Et au milieu ce capitaine sur son maigre petit cheval, brandissant son épée comme il ferait d'un bâton, de ce mélange si profondément calculé d'énergie militaire et de sauvagerie paysanesque; l'effet ressort étrange et magnifique et l'impression du tableau reste ineffaçable.

Le succès de l'année 1861 était donc complet pour l'artiste. Toiles principales, épisodes, œuvres du fils favorablement accueillies, tout avait attiré exceptionnellement l'attention sur Bellangé.

La rosette d'officier de la Légion d'honneur fut la consécration du succès populaire des Deux Amis, mais ce fut aussi la récompense bien méritée de la vie active d'un peintre qui depuis 1835, époque de sa première distinction, avait été constamment sur la brèche, travaillant sans relâche.

La lettre de félicitations du général Mellinet, qui se lia d'amitié avec Bellangé lorsqu'il n'était que lieutenant, est une vraie lettre de camarade et d'artiste.

J'ai la joie au cœur de l'heureuse nouvelle, lui écrivait-il 1 . A la bonne heure, voilà de la justice, de la vraie justice; aussi mille bravos! Battons aux champs sur toute

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