‹ Hippolyte Bellangé et son œuvreChapitre 12 sur 74 · I . xiv · texte numérisé non relu

I . xiv

Le tableau des Deux Amis ne resta pas en France, malgré le vœu de l'artiste qui désirait le voir prendre place dans une collection publique, et le duc d'Hamilton s'en rendit acquéreur.

L'amateur fit là un excellent choix et l'artiste a qui, dit-on, regretta le départ pour l'Angleterre de

son tableau, aurait dû s'en consoler. Dans une collection publique, on n'est pas toujours sûr d'être' honora-

i. M. Davin qui fut un ami intime de Bellangé était chef de division des Beaux- Arts sous Louis-Philippe (direction de Cailleux).

ya HIPPOLYTE BELL ANGE ET SON ŒUVRE.

blcment placé, même quand l'œuvre le mérite. Et, d'un autre côté, on a tant vu de nos jours de prétendues collections dont les tableaux ont fait plusieurs fois le voyage de l'Hôtel des Ventes — aller et retour — et non sans avaries et sans dépréciation, qu'il est préférable de voir ses œuvres un peu éloignées peut-être du sol natal, mais au moins conservées religieusement et à l'abri de ces tribulations de toute sorte non moins préjudiciables aux œuvres qu'à la réputation des artistes eux-mêmes.

Au Salon de 1863, l'envoi de Bellangé était peutêtre encore plus remarquable. 11 semble qu'à la fin de sa carrière, l'artiste, ranimé par ses derniers succès, ait voulu prouver au public que les œuvres nombreuses produites jusqu'à cette époque étaient loin de l'avoir épuisé et que si Dieu lui prêtait vie, il se sentait encore la vigueur nécessaire pour mettre au jour de nouveaux chefs-d'œuvre.

La Repue sous l'Empire et la Retraite de Russie étaient encore deux épisodes de grognards, l'un gai et l'autre triste, tous deux aussi intéressants l'un que l'autre et tous deu\ plus que remarquablement traités.

La Repue sous l'Empire, c'est la lithographie in-

titillée Retour de campagne, revue et parachevée si faire se peut. La première scène se passe près de l'Arc de Triomphe du Carrousel et la seconde se passait près de la porte Saint-Denis. Voilà toute la différence. Mais les types sont les mêmes, bien que groupés et agencés différemment, plus étudiés cependant dans le tableau, tandis que la lithographie nous les montre simplement esquissés en diminutif.

Familiers comme ils l'étaient à Bellangé, ces types caractéristiques sont devenus sous son pinceau tout simplement épiques, et ses gamins, dansant, chantant, faisant la roue, ses écoliers débraillés, le carton au dos, tourbillonnant autour d'un superbe tambourmajor, sont tout simplement admirables.

Ce tambour-major, splendide et éblouissant dans sa grande tenue, dominant de sa haute taille les modestes tapins, c'est là le grand attrait du défilé. Ce fut peut-être la trop grande préoccupation d'une époque : broderies d'or, soutaches et chamarrures, on en rêva trop longtemps. On rêva trop aussi de ces soldats de parade dont les évolutions de cannes, dignes de saltimbanques, n'avaient rien de guerrier, et nous avons eu besoin de bien dures leçons pour renoncer à l'amour des frivolités et du panache, — que nous n'avons pas perdu.

La foule, les horizons pleins de monde, l'étatmajor napoléonien qui se détache sur un fond d'architecture d'un rendu très précis, font de ce tableau une œuvre d'un mérite incontestable. La Revue au Carrousel figura longtemps au Luxembourg; elle eut même l'honneur, si nos souvenirs sont exacts, de

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prendre place dans la nouvelle galerie du Louvre, salon d'attente de la postérité, un peu haut placé, il faut en convenir, et installation provisoire, il faut l'espérer, dont l'accès n'est pas digne de nos richesses nationales. Puis un beau jour la place fit défaut et, au lieu de déplacer un classique banal, on préféra exiler à Versailles le tableau anecdotique qui ne tenait pourtant pas grand'place.

11 faut cependant ne pas se le dissimuler, la Revue au Carrousel du Salon de 1863 , et le Retour de campagne, cette lithographie de i83o, dont nous le rapprochons, sont les deux précurseurs du célèbre Régiment qui passe de Détaille. Qui oserait contester l'intérêt de cette dernière toile? Personne assurément. Au point de vue historique, cette toile de Bellangé est donc précieuse, elle a de plus le mérite d'une œuvre d'art et nous espérons que les nouvelles galeries du Louvre lui offriront l'asile auquel elle a des droits incontestables.

YJ Episode de la retraite de Russie est peut-être plus intéressant "encore que la Revue au Carrousel, en tant qu'oeuvre d'art. Mais le sujet est triste, il rappelait au second Empire une époque néfaste, on lui préféra la reproduction exacte des jours heureux et

l'anecdote enjouée fut préférée à l'élégie. Cette dernière toile eût pourtant bien mieux caractérisé dans un musée l'œuvre et le talent d'un peintre, mais la raison d'État s'introduit partout. C'est encore là un danger de l'abus du pouvoir personnel et ce n'est malheureusement pas le seul, môme au simple point de vue artistique.

Les deux figures principales de la Retraite de Russie sont irréprochables. Esquissées au fusain sur la toile avec une verve étonnante, Bellangé mit à les peindre une telle activité que son fils n'eut pas le temps de conserver un souvenir photographique de ce croquis superbe, dit-on, comme un Géricault.

Le tableau est, avons-nous dit, un des meilleurs de l'œuvre du peintre ; la muette horreur de la scène et le style de ces figures épisodiques font de cette toile de moyenne dimension un résumé éloquent de l'épouvantable déroute où avait entraîné une insatiable ambition.

Francis Wey a fort heureusement décrit ces débris d'une armée perdue dans la neige des déserts hyperboréens, cette vivandière en haillons et ce vieux soldat d'Egypte, chevronné, ridé, éclopé, mais raide, couvert de haillons, véritable héros ascétique de la résignation militaire.

Cette Retraite de Russie, qui est une des meilleures toiles de Bellangé, a figuré à de nombreuses expositions Accueillie avec enthousiasme, cette

1. Cette toile a figuré à une exposition organisée au Havre et aux Alsaciens-Lorrains.

toile fut partout exposée avec respect, sauf à Rouen, il ne faut pas l'oublier. Par une interprétation peu intelligente du règlement, on ne permit pas à l'œuvre de l'artiste décédé de prendre place au milieu des envois des artistes vivants. On ne voulut pas se souvenir que Bellangé avait été, lui aussi, conservateur de ce musée dont on lui refusait l'entrée. Peut-être après tout l'ingratitude provinciale s'augmentait-elle de l'effroi que devait causer le voisinage d'un tableau qu'on aurait dû acquérir au lieu de médiocrités beaucoup trop recommandées, qui eussent singulièrement perdu au rapprochement.

Dans le Combat de rues à Magenta qui figurait à ce même Salon de 1863 et dont la composition est toute différente du tableau de 1861, Bellangé avait voulu représenter une véritable scène d'embuscades. Au détour d'une rue bordée de maisonnettes dont les piliers sont chargés de pampres verdoyants, un groupe de zouaves s'avance vu de face. Les balles autrichiennes pleuvent de tous côtés et les zouaves ripostent avec acharnement. Mais des soldats autrichiens se sont réfugiés dans une maison et tirent sur les troupes françaises par des volets entrebâillés. On escalade le petit escalier de la terrasse, on tiraille par les soupiraux des caves contre les assaillants réfugiés sous terre. La scène est très mouvementée et des types très individuels et tout particuliers à l'artiste sont nombreux dans ce tableau dont le nombre de figures est relativement considérable. Mais ce n'était jamais là une difficulté à esquiver pour Bellangé qui, nous l'avons déjà répété plusieurs fois, avait un don tout

spécial et une facilité merveilleuse pour peindre des foules innombrables.

U Épisode du retour de Vile d'Elbe et les Paysans badois jetèrent au Salon de 1864 une note complètement gaie.

La première de ces compositions réunit un nombre de personnages relativement considérable. Napoléon, monté sur son légendaire cheval blanc, est au centre d'un groupe de paysans, de soldats , d'ouvriers. Il salue un vieillard, un vieux soldat de Fontenoy, dont les pas chancelants sont soutenus par son fils, soldat de la vieille garde, chevronné et décoré. Le vieillard, tremblant et interdit, ose à peine regarder celui qui le salue et les acclamations de la foule semblent le rendre plus confus encore. Le vieux soldat de Fontenoy, dont les jambes soutiennent à peine un corps amaigri, ne tardera pas à être obligé de regagner le fauteuil transformé à l'aide de bâtons en chaise à porteurs et qui lui épargnera les fatigues du voyage.

Soldats et paysans, ouvriers et curés de village continuent à acclamer Napoléon et le pauvre vieux, accablé d'émotion, ne supporte que difficilement cette ovation, bien qu'il se sente soutenu par le robuste bras

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d'un fils qui semble partager son orgueil et la joie de son cœur entre son père et son Empereur.

Bien des types de cette toile sont familiers à Bellangé ; bien des tètes serviraient à elles seules de signatures au tableau et parmi les paysannes du premier plan , dans l'une des vieilles femmes appuyées au bras de son fils, il est facile de reconnaître le type, moins attristé et moins lugubre de cette vivandière en haillons, qui n'est pas la figure la moins réussie de Y Épisode de la retraite de Russie.

Le sujet de cet Épisode du retour de l'île d'Elbe avait été suggéré à Bellangé par la lecture du Mémorial de Sainte-Hélène. Napoléon désirait, dit- on, que dans l'avenir cette rencontre devînt un motif de tableau et le Livret du Salon de 1864 reproduisait cet extrait du Mémorial qui avait inspiré le tableau :

« Dans une certaine vallée s'offrit le spectacle le plus touchant qu'on puisse imaginer; c'était la réunion d'un .grand nombre de communes ayant avec elles leurs maires et leurs curés. Du milieu de cette foule se précipite aux pieds de l'Empereur un des plus beaux grenadiers de sa garde, qui manquait depuis le débarquement et sur lequel on avait môme conçu quelques doutes. Dans ses, yeux roulaient de grosses larmes de joie; il tenait dans ses bras un vieillard de quatre-vingt-dix ans ; il le présentait à l'Empereur. C'était son père qu'il amenait au milieu de cette multitude. »

Le vœu de celui auquel la fortune avait long-

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temps souri , fut réalisé, mais incomplètement, car ses descendants ne tinrent pas à honneur de devenir possesseurs du tableau.

Les Pajsans badois allant passer le dimanche à la Ville sont charmants d'entrain. Le petit groupe de jeunes gens bras dessus bras dessous saute allègrement en descendant la montagne. Les vieux parents se retournent à demi au bruit de ces ébats joyeux et de flegmatiques touristes, le monocle à l'œil, paraissent étonnés de ces effusions de joie.

Le site alpestre et la ville qu'enveloppe encore les brumes du matin, sont presque entièrement de la main d'Eugène Bellangé, dont les excellentes études de paysage servirent parfois de toile de fond aux pittoresques scènes de son père et qui, plus tard, devait d'ailleurs lui-môme prendre part aux Salons de Paris avec plusieurs toiles fort honorablement remarquées.

L'épisode de Waterloo est certainement un des plus beaux morceaux des Misérables. L'œuvre de Victor Hugo fut discutée, diversement appréciée, mais la charge de cuirassiers, décrite avec un style magistral, fut admirée sans restriction. Le tableau à la plume du maître est d'une grandeur épique. Il figurera un jour,

espérons-le pour l'avenir, dans les recueils de morceaux choisis de la littérature du xix' siècle.

Chose singulière, la description qui est superbe aurait été souverainement ennuyeuse, si elle avait été littéralement traduite sur la toile. La longue file de bras levés, les trois mille têtes à moustaches grises, eussent formé une de ces platitudes de vaste , dimension qui n'auraient excité que les rires du public.

Bellangé fut frappé du récit du poète. Les heureuses onomatopées qui exprimaient le bruit lui indiquèrent qu'il fallait conserver à son tableau ce caractère d'ouragan, de torrent impétueux lancé à toute vitesse contre un obstacle qu'il eût renversé infailliblement sans le fatal chemin creux et les Cuirassiers de Waterloo, qu'il envoya au Salon' de 1865, étaient une interprétation du poème, dans la plus | large acception du mot. "j

Ce n'était pas l'illustration terre à terre de la célèbre page du roman, c'était le tourbillon humain grimpant au triple galop, escaladant les flancs de la colline. Et avec cette donnée, avec l'entrain et les qualités de composition du peintre, le tableau devait être superbe, et il le fut.

Cette année-là, V Autographe au Salon — cette publication qui fut le précurseur des Catalogues illustrés du Salon qui devaient naître seulement quatorze ans plus tard — l'Autographe au Salon reproduisit un k fac-similé d'Émile Bry, accompagné d'une notice de M. Pigalle.

Le critique y faisait sans restriction l'éloge de l'œuvre et déclarait que, quant à lui, Bellangé était

l'Horace Vernet du petit tableau de bataille. Il y a dans les jolies esquisses de Bellangé, continuait-il, tout l'entrain et tout le diable au corps qui animait les toiles gigantesques du maître.

Nous ne voulons pas dans ce volume consacré à Bellangé prendre à tâche de déprécier les œuvres de Vernet — ce serait puéril. — Mais s'il faut l'avouer, nous ne sommes pas grand enthousiaste des toiles gigantesques de Vernet, devant lesquelles se pâmait jadis une foule bourgeoise ne quittant ses énormes compositions théâtrales et boursouflées que pour admirer les sujets larmoyants de Paul Delaroche. 11 nous a toujours semblé, au contraire, que l'une des meilleures œuvres de Vernet était ce délicieux petit tableau de la Défense de la barrière Clichy ; et à ce point de vue la différence de popularité ne devrait pas être si grande entre les deux peintres, car cette toile offre de nombreuses analogies avec quelques-uns des meilleurs tableaux de Bellangé.

Ceci dit, sans prétention aucune, nous arrivons à ce dernier Salon de 1866 où l'artiste prit part avec une de ses œuvres qui suffiraient à elles seules à consacrer une réputation.

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« Il n'y a que le génie d'un peintre mourant, disait Charles Blanc % pour trouver l'expression de ces grenadiers qui, à bout de cartouches et debout sur des cadavres comme les dernières colonnes d'un monument écroulé, regardent venir la mort en désespérés qui la méprisent et la désirent.

« Hippolyte Bellangé a été et restera un artiste supérieur dans un genre qui, en lui-même, a quelque chose de faux : la bataille. Je dis faux, parce que la bataille moderne, avec ses uniformes obligés et ses vérités officielles, est inintelligible et impossible à rendre dans la grandeur de ses mouvements en masse, et qu'elle cesse d'être imposante lorsqu'elle est fragmentée en épisodes.

« Personne encore au Salon n'est à la hauteur de Bellangé, concluait en terminant M. Charles Blanc, dans son compte rendu du Salon de 1866.

« Et nous devions à l'ombre de Bellangé, disait-il, d'écrire ici ce que nous lui avions dit à son lit de mort, que nous avions versé des larmes en voyant son esquisse sublime de Waterloo : la Garde meurt. »

t. Galette des Beaux-Arts. t. XXI.

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