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Voir p. 28. — Lettre datée du 23 février

8o HIPPOLYTE BELLANGÉ ET SON ŒUVRE.

soldat de la ligne à genoux, armé d'un maillet, sculpte à l'aide de sa baïonnette l'inscription suivante : A CHarlet, le Peuple, jo décembre 1845. Au pied du monument sont déjà déposées quelques couronnes. Leur nombre augmentera bientôt, car de tous côtés une multitude sympathique apporte un souvenir à l'immortel dessinateur. C'est d'un côté un invalide, un robuste tailleur de pierres, un carabinier, toute une foule chargée de couronnes d'immortelles. De l'autre côté un grenadier de la garde tenant son drapeau, des soldats de l'Empire et de la République, un vieux curé, une sœur de Saint-Vincent-de-Paul rendent hommage à Charlet. Au premier plan des écoliers, des jeunes filles lui apportent des couronnes, et près d'eux un ouvrier en prend encore à i'éventaire d'une marchande ambulante jetant ellemême un regard ému vers le buste de l'artiste.

Bellangé n'avait pas toujours eu cette habileté extrême de crayon et nombre de pièces datées de ses premières années de production sont loin de valoir cette planche oblongue.

Mais, même dans ses premières œuvres, on sentait l'homme de croquis, ce qui a été et est encore

— voyez de Neuville et Détaille — l'une des qualités principales du peintre militaire.

En dehors de ces spécialistes, que de peintres de nos jours ne dessinent pas! Que de peintres habiles au maniement du pinceau ne peuvent produire, le crayon en main, que des œuvres imparfaites!

On a pu en juger par les illustrations de plus d'un roman contemporain qui n'avait pourtant pas besoin de vignettes. Un d'eux entre autres était suffisamment descriptif — les délicats et môme les plus tolérants le trouvaient excessif — mais pour que le succès d'un ouvrage soit réellement complet, il faut qu'il soit illustré (?). On fit donc appel à quelquesuns des triomphateurs du Salon annuel. Le résultat fut en général médiocre. C'est qu'il y avait parmi eux de ces peintres pour lesquels un tableau n'est qu'une photographie grandie et coloriée et pour lesquels le crayon est malaisé à manier.

Les Vignettistes, on a pu leur faire de justes reproches, — mais les bons vignettistes sont rarement embarrassés, — et parfois la composition d'une vignette donne autant de mal que celle d'un tableau, exige autant d'aptitude et non moins de savoir.

Les peintres militaires ayant toujours comme objectif les mômes costumes, les mêmes plis du vêtement, les appliquent à des attitudes fixes, connues d'avance, à des mouvements réglementairement étudiés et semblent trouver tout naturellement leur croquis, qui est toujours sûrement indiqué. Mais avant d'atteindre ce résultat, les hommes de croquis ont

noirci du papier en quantité considérable et ce n'a jamais été pour eux du temps perdu.

Les albums lithographiques que les frères Gihaut éditaient chaque année — mode disparue que nous avons remplacée par des albums d'eaux-fortes — étaient considérés alors comme le feuilleton de la peinture, — feuilleton que Raffet seul voulut écrire comme on écrit un livre qui restera 1 — et réunissaient parfois des sujets sérieux et de véritables charges.

Leur frontispice se prétait à toutes les combinaisons et allusions possibles, et c'est ainsi que le frontispice des albums de 1823 est intitulé: Au bureau! au bureau! pr...rene^ vos billets! c'est V instant, c'est le moment.

Une queue est disposée à l'entrée d'un théâtre, « Prix des Places » est écrit sur le bureau, on s'y presse en foule, soldats, enfants, jeunes femmes, bourgeois, ouvriers et un aboyeur, la baguette à la main, fait son boniment, en grimaçant horriblement et en désignant à l'aide d'une baguette l'immense « croquis lithographié ». Or, ce frontispice d'album réunit les portraits de Bellangé 8 et de Charlet. « Parmi la foule qui obstrue l'entrée d'un petit théâtre, dit le biographe de Charlet, on distingue à la

1. Ch. Blanc, Histoire des peintres. — Appendice de l'école française. Raffet.

2. Nous devons signaler encore comme portraits de Bellangé : la lithographie de J. Baugnict, avec un fond de bataille, — puis lo portrait gravé sur bois et publié dans le Monàe illustré, — enfin le portraitcharge publié par le Journal pour rire et représentant Bellangé travesti en tourlourou causant avec le peintre de marine Le Poittevin habillé en matelot. (Lanterne magique, par Nadar, 1852-53.)

droite de Bellangé portant des lunettes, Charlet en redingote, le chapeau sur la tête, vu de profil et tourné à droite \ »

Parmi les sujets drolatiques, faut-il en citer quelques-uns empruntés soit à ces albums qui furent édités de 1823 jusqu'en 1835, soit à ces feuilles volantes consacrées aux actualités ?

Teneç, voj'e\-vous, monsieur le curé, pour moi le v'ià. . . l'Père Éternel. C'est un vieux curé de campagne assis dans un grand fauteuil. Un ancien soldat..., redevenu paysan, montre avec enthousiasme une image représentant Napoléon, qui est fixée aux chambranles de la cheminée, et deux petites filles écoutent leur père avec admiration.

Puis la note comique éclate irrésistiblement avec

ce cri : Cré coquin, pousse donc, Dumanet f coule.

Dumanet et son ami sont dans une ferme ; l'ami, qui a obtenu un rendez-vous avec la fermièrè, se cramponne à l'appui de la fenêtre, la fermière l'empoigne pourtant par le collet de sa veste, Dumanet s'efforce de le hisser et en perd môme son shako...; mais dans le lointain, apparaît le fermier armé d'un fléau et les

i. Voir l'ouvrage du colonel La Combe (1856), p. 208.

suites du rendez-vous pourraient bien devenir dangereuses pour le séducteur.

Ailleurs, ce sont les gamins de Charlet qui continuent leur dispute : Toi, méchant galopin de Censeur! si tu caponnes, t'auras des calottes après la classe : et le réprouvé est appuyé contre un mur, les mains derrière le dos, menacé du doigt par son camarade. Dans le fond deux gamins, se bourrent de coups de poing ; un moutard plus petit est à genoux au premier plan, le carton autour du cou, à demi caché par un autre gamin, le visage entouré d'une mentonnière et la tète coiffée d'une casquette ; un dernier écolier rit sournoisement en étudiant sa leçon.

Puis c'est un bourgeois indigné qui apostrophe des sous-officiers de l'armée. Moi aussi j'ai serw... blanc bec! Pourquoi aussi ce bon bourgeois et sa femme se sont-ils aventurés dans un cabaret, majestueux, endimanchés, et superbes tous deux pourtant. La femme en chàle, le sac de velours au bras; le mari, en habit et culotte courte, porte une perruque dont la queue s'échappe d'un collet d'une hauteur prodigieuse. Le chapeau haut de forme sur la tête, furieux et serrant énergiquement son parapluie, il apostrophe vivement les deux sous-officiers attablés l'un en face de l'autre. Tous deux lui rient au nez, l'un applaudit et dans le fond deux spectateurs debout partagent cette hilarité, tandis que la femme essaye vainement de calmer la fureur de son époux.

Les bourgeois ne sont pas toujours aussi belliqueux; ils aiment parfois, tranquillement assis à table chez eux, à faire une politesse au pauvre monde.

Digitize

— C'est du bon coin, celui-là, père Copeau ! — Oh ! allc^, not' bourgeois, n' craigne^ de rien, vous pouvez l'être sûr

que c' vin-là n' tombera pas dans l'oreille d'un sourd.

parlant par respect. Le père Copeau — menuisier de son état — a déposé à terre sa casquette et sa scie. Le bourgeois, jovial et doué d'un respectable embonpoint, s'anime encore à vanter son vin et frappe sa bouteille du plat de la main; la bourgeoise, grave et digne, écoute et regarde le père Copeau débitant son discours le verre en main. Une bonne, la tète coiffée d'un foulard, une assiette à la main, suit encore avec plus d'attention le discours du père Copeau. La scène se passe dans un appartement bourgeois. Au fond, porte symétrique et portraits, et le maître et la maîtresse de la maison sont assis à une petite table carrée posée sur un tapis au milieu de l'appartement ; tout est disposé comme pour une scène de vaudeville.

Nous pourrions multiplier à l'infini ces descriptions de scènes comiques dont on retrouvera les légendes dans le Catalogue de l'œuvre lithographique.

Dire que j'ai vu ça pas plus haut que ma botte ! est encore une étude de mœurs finement observée.

Parlés au Portié dit l'inscription, le « Portié » est à l'entrée de sa loge, obséquieux, poli, le bonnet à la main ; dans le fond, la femme également souriante. Le vieux couple montre avec orgueil un superbe sergent-major de la garde, se tenant militairement au port d'armes le tricorne à la main devant un monsieur — le propriétaire, — chapeau bas à son tour devant un si bel homme et indiquant par son geste qu'il a eu l'honneur de voir monsieur le fils du concierge pas plus haut que cela.

Puis ce sont les malheureuses aventures du Rapin : l'Arrivée et la Réception d'un nouveau. Le nouveau, vêtu de sa redingote habillée, mais d'un pantalon trop court, coiffé d'un chapeau démodé, tient son carton sous le bras. Il ouvre la porte du tambour donnant accès dans l'atelier. Le modèle barbu entièrement nu, sauf ses bottes — ce qui fait pudiquement baisser les yeux au nouveau — l'accueille révérencieusement, le chapeau à la main. Les artistes, les uns palette en main, les autres en blouse de travail, en manches de chemise, poussent des cris et gesticulent avec frénésie. Traîtreusement dissimulés au-dessus de la porte, des rapins vont arroser le nouveau à l'aide de seaux d'eau, de pots de diverses formes (\) et dans l'angle opposé un autre ennemi, armé d'une seringue, s'apprête à en diriger le jet sur le malheureux néophyte.

Quant à cette pièce intitulée les Importuns, à laquelle *' Bellangé a donné une très longue légende, elle semble être pour lui la représentation de l'un des aphorismes qu'il s'était fait en compagnie de Charlet, assure M. Francis Wey; répétant volontiers qu'il y

avait trois pestes à fuir: les bavards, les critiques et les hypocondres. Cette fois il s'attaquait aux critiques indirects, c'est-à-dire à ceux-là, et ils sont nombreux, qui se croient le droit de juger ce qu'ils ignorent.

Les Importuns sont donc nombreux dans l'atelier; et voici leur dialogue :

1" Importun : Ah diable, monsieur, c'est un morceau capital! qu'est-ce que ça représente?

r Importun : Qu'est-ce que ça peut avoir de hauteur ?

y Importun (à lorgnon) : Peignez-vous la miniature?

4' Importun : Un bien beau cadre! quel beau jour? vous devez avoir pour cher de loyer?

5' Importune (une dame) : C'est à l'huile, n'est-ce pas, monsieur? comme ça sent fort!

6< Importun (un enfant touchant à tout) : Puali. . puah... caca, etc., etc., etc.

Cette légende décrit suffisamment la scène, l'artiste en blouse de travail, mordillant son appuiemain, écoute ces inepties ; l'un des amateurs toise la toile du regard, tandis que son collègue à lorgnon, qui aime les miniatures, en étudie le grain et paraît en compter les fils. Dans le fond, le modèle se chauffe au poêle, non sans jeter un regard de surprise sur ces gens solennels, importants et ennuyeux.

Dans un autre ordre de sujets, il y a de petites scènes militaires traitées comme des tableaux dans cette série de vignettes lithographiées.

Tel est le Retour de campagne que nous avons déjà rapproché de la Revue du Carrousel. C'est là,

avons-nous dit, la première idée du tableau et c'est le Régiment qui passe de 1830, comme celui de Détaille sera dans l'avenir le Régiment qui passe de 18 '75.

Les troupes se sont engagées sous la porte Saint-Denis, le caporal sapeur fait faire à ses hommes une conversion, tandis que derrière les deux rangs »; de bonnets à poil, des gamins, dansant, chantant, faisant la roUe, gamins débraillés et écoliers, le carton au dos, tourbillonnent autour du superbe tambourmajor.

11 s'avance splendide dans sa grande tenue, détachant sa haute taille du rang des tambours. Il est le centre de la composition et ce n'est qu'au second plan qu'apparaissent la musique, les officiers supérieurs caracolant à cheval et serrant au passage la main d'un ami, et plus en arrière brille la masse des baïonnettes, régulièrement inclinées. La foule acclame les soldats, et les fenêtres sont garnies de monde.

Dans l'Arrivée à la garnison, la charrette du cantinier, chargée des sacs et bagages, va franchir une porte pittoresque, souvenir fantaisiste de l'ancienne porte du Palais de Justice de Rouen l .

Aux fenêtres des chaumières apparaissent des têtes inquiètes, et gamins et officieux indiquent à l'envi aux officiers la meilleure route à prendre. Quelques recrues fatiguées s'arrêtent çà et là ; mais le convoi, accueilli curieusement par la population, franchit l'enceinte de la ville au-dessus de laquelle

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