I. Histoire des peintres
9 o HIPPOLYTE BELLANGÉ ET SON ŒUVRE.
L'artiste commençait vraisemblablement par traiter avec soin son sujet préféré, tantôt au beau milieu de la feuille, tantôt au contraire dans un angle. Puis dans les vides il semait un croquis, un paysage, une tête, des figures lilliputiennes, des silhouettes d'encre, des fantaisies de plume et de grattoir, et le cadre était rempli.
Il est quelques-unes de ces feuilles de croquis de Bellangé qui sont ravissantes d'un bout à l'autre. Traitées avec esprit, amusantes à feuilleter au possible et qui, bien que datées de 1830, n'ont pas encore vieilli et ne vieilliront pas.
Nous arrivons maintenant aux souvenirs de la guerre d'Orient.
Dans cette série de planches de grandes dimensions, il en est de fort étudiées et d'une exécution très délicate. De temps à autre, au milieu d'une courte légende, on trouve une longue plaisanterie, comme celle qui figure sur la planche intitulée Silislrie.
Le colosse du Nord se serait facilement emparé de Silistrie, s'il l'avait voulu; mais, dans son désir de conserver des relations de bon voisin avec son ami l'empereur d'Autriche, il veut bien consentir à lever le siège, à évacuer la Valachie et les campagnes embaumées de la Dobruscha, et, s'il en est bien prié, il repassera le Prouth ou Pruth.
(Les papiers prétendent que ces nouvelles sont fausses.)
Nota. — Néanmoins cette retraite volontaire et cette évacuation facile constituant un cas tout particulier, le général
PiedenezcofF croit prudent de regarder avec sa lunette si le Turcoman ne serait pas assez lâche pour chercher à inquiéter ses derrières.
(Journal des opérations du siège de Silistrie par Osmal Blaguala, sergent d'artillerie en garnison dans cette bicoque.)
Or, contraste étrange, cette légende semi-burlesque est placée sous un sujet fort sérieux. Au premier plan, les soldats russes emportent leurs blessés ; au second plan, ils poussent énergiquement aux roues d'une pièce de canon — demi-embourbée, que les attelages arrachent avec difficulté des ornières. Dans le lointain, le général russe, monté sur une hauteur, interroge l'horizon à l'aide d'une longue-vue. Un ciel lourd et nuageux plane sur l'ensemble et l'armée en déroute franchit le fleuve et se disperse en groupes sur la droite de la composition.
Les deux planches intitulées les Zouaves pendant et après l'action portent au contraire le môme titre, court et concis : Qu'est-ce qui en demande encore? Parler faites-vous servir, et les sujets sont dissemblables, bien que les personnages mis en scène soient identiques de type, mais non de mouvement.
Dans le premier, un superbe zouave debout désigne à la fois de la main gauche et son fusil et les cadavres de soldats russes qui gisent près de lui. Dans le fond, du côté droit, la silhouette d'un commandant de zouaves à cheval, dominant un groupe de combattants.; du côté opposé, des zouaves vus de dos enlèvent une tranchée à la baïonnette et bous-
culent les Russes. La figure principale est remarquablement traitée et le visage énergiquement accentué dispenserait la planche de sa signature.
La seconde planche, au contraire, représente le même zouave agenouillé près d'un soldat russe auquel il a donné sa gourde. Un autre Russe, les yeux fermés, se soulève à demi et se cramponne à son bras. Au second plan, des soldats français emportent un mourant sur une civière ; plus loin, des groupes d'officiers d'état-major donnent des ordres et dans le lointain, entre les vallonnements des collines se perdant dans l'horizon, se déroulent le champ de bataille, ses cadavres, ses tristes corvées et tout le lugubre aspect du lendemain de l'action. Malgré ces horreurs, un ciel clair, presque gai, baigne le fond du tableau et des feuillages de vigne folle ombragent le mur de pierres sèches à l'ombre duquel sont couchés les moribonds.
Les autres planches de cette série sont curieuses encore à plus d'un titre. Celle entre autres intitulée les Revenants de Scbastopol et principalement cet officier coiffé du képi, la capote en sautoir, le ceinturon doublé d'une ceinture de couleur claire, le pantalon bouffant dans les bottes et montant jusqu'au-dessous du genou. C'est le type que de Neuville devait rendre avec plus de désinvolture encore dans les illustrations qu'il semait à profusion avant d'être célèbre. Au second plan sont des lignards, le fusil sur l'épaule, le pantalon dans les guêtres, le pan de la capote agrafé. Des couronnes de laurier se balancent aux baïonnettes, et un ouvrier vêtu d'une blouse serre
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avec effusion les mains d'un soldat à la rencontre duquel il s'avance. Dans le fond d'un côté un angle de construction élevée, et de l'autre la colonne de la Bastille.
Il y a une autre planche consacrée aux Zouaves et pour laquelle Bellangé fit différents essais d'agencement dont les épreuves sont fort rares. Les Gardes de la Porte et Tiens bon, Turc sont aussi fort curieuses. Quant au Général de Saint-Arnaud à l'Aima, c'est un véritable tableau, et cependant cette petite merveille d'exactitude et de couleur locale n'a-t-elle pas été contestée. Une phrase de l'auteur des Souvenirs du second Empire 1 a reproché à des peintres d'avoir représenté Saint-Arnaud sur le champ de bataille, pâle, affaissé, soutenu sur son cheval par deux cavaliers. «< C'est une erreur, a dit M. A. Granier de Cassagnac, une erreur complète, le maréchal eut le 20 septembre 1854 comme un renouveau de santé et passa onze heures à cheval, a II nous semble en vérité voir là une critique de la lithographie de Bellangé. Faudrait-il donc préférer les cavalcades théâtrales et empanachées, les batailles de convention, les caracolements de fringants et brillants écuyers à ces sincères épisodes des horreurs de la guerre, qui doivent faire réfléchir avant de s'engager dans des campagnes aventureuses, où une seule ambition doit être satisfaite au détriment de la vie de tant d'hommes et parfois de l'avenir d'une nation.
Pour une fois en passant, en vérité, que Bellangé