Hippolyte Boratynski
Plus d'une semaine s'était écoulée pendant laquelle Sigismond-Auguste Jagellon s'était efforcé d'épancher la joie de son cœur, en procurant à ses sujets, comme aux illustres étrangers qu'il avait à sa cour, tous les amusemens que son opulence et son bon goûtpouvaientimaginer. Quand le temps était favorable , on faisait des promenades à la camjpagne, où l'on se livrait à des jeux chevaleresques. S'il pleuvait, on se réunissait dans les salons du château,
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soit j^o^ur eûtendie des musiciens et des chanteurs italiens exécuter les morceaux les plus nouveaux , soit pour assister à la représentation de ces poèmes ampoulés , cpi , composés de sentences ronflantes et de scènes tragiques, entremêlées de boufionneries de Scaramouche et de Brighella, s'appelaient à cette époque des pièces de théâlre. Mais de quelque façon que la matinée eut été employée, un bal était la conclusion obligée de toutes les journées. Le roi avait entièrement abandonné ces manières froides et dissimulées qu'en opposition avec son caractère il s'était vu forcé d'adopter pendant le cours des dissensions. 11 était redevenu ce que la na^ ture l'avait fait. La douce gaieté, l'aimaMe affabilité de ses manières répandaient autour de lui le bonheur et l'aisance ; mais en même temps il savait si bien conserver la dignité de son rang qu'un mot, un regard suffisaient pour faire rentrer dans le devoir quiconque aurait pu être tenté de s'en écarter, ne fût-ee que pour un moment.
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Il aurait été difficile de trouver, entre deux époux couronnés, une plus grande sympathie que celle qui régnait entre Sigismond-Auguste et Barbe Radziwill. C'était la même gaieté , et cette même insouciance qui, retenue dans de justes bornes, est nécessaire au bonheur de la vie. Mais Earbe ne manquait pourtant pas de perspicacité; elle savait découvrir la moindre trace de malveillance, quelque soin qu'on prît de la cacher. Elle avait en outre le sentiment de son rang , et était fort susceptible sous ce rapport. Mais , comme son époux, elle était sensible aux marques d'un véritable attachement ; et plus elle avait cru voir dans Hélène Odrowonz une rivale suspecte , ou plutôt un instrument volontaire de projets hostiles , plus la tranquille et ferme opposition que cette jeune personne avait offerte à ses projets lui avait assuré son amitié. Aussi mit-elle toute l'ardeur de la jeunesse et de la générosité à s'entendie avec le roi pour assurer son bonheur.
Tant que durèrent les fêtes, Hélène
Odrowonz fut la compagne inséparable de la reine, et elle jouit de sa liberté avec un double plaisir: car sa mère avait cessé de surveiller, comme auparavant, ses paroles, ses gestes, ses regards. Celle-ci l'accompagnait même fort rarement à la cour, donnant en quelque sorte à entendre par là que la fiancée d'Hippolyte Boratynski était un objet peu digne de l'attention de la fille du duc Conrad de Mazowie. Quand par hasard elles se voyaient sans témoins clie^ elles, ce qui était fort rare et seulement pour des momens fort courts, la mère évitait avec le plus grand soin toute conversation sur l'avenir; la fille ne cherchait pas non plus à faire tomber l'entretien sur un sujet par rapport auquel leurs idées étaient si différentes; et quand la nécessité les obligeait d'en parler, leurs communications à ce sujet étaient froides et laconiques. En attendant, la princesse avait répondu à l'invitation qui lui avait été faite d'assister à l'assemblée deWysniec, qu'il était indispensable qu'une mère fût présente à une transaction qui réglait l'avenir de son
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unique enfant. Bonne de Milan avait déclaré, de son càté, qu'elle n'aurait garde de ne pas se rtndre à une fête si agréable, et qu'elle ferait tout ce qui dépendrait d'elle pour coopérer aux vues généreuses de leurs majestés régnantes envers la fille de sa cousine bien-aimée.
Plusieurs jours d'un temps pluvieux avaient précédé celui fixé pour réunir la cour à Wysniec ; mais un soleil brillant éclaira cette matinée, et parut avoir dispersé jusqu'au dernier nuage qui obscurcissait l'horizon. Des flots de lumière éclairaient la campagne et le fleuve au moment où les augustes convives traversèrent le pont qui sépare la ville de Gracovie du faubourg de Podgorzo. On s'était mis en route de bonne heure : car à cette époque on dînait communément à onze heures , et le roi tenait à ce que le repas ne fût pas retardé, parce que c'était entre le dîner et les amusemens de la soirée que devait avoir lieu la signature du contrat.
Le priricipal objet qui frappait la vue
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dans le cortège était une très- grande voiture ouverte, attelée de huit chevaux ornés de plumets et de couvertures ée ve^ lours. Nous ne ferons point la description matérielle de celte voiture, qui ressemblait à la plupart des lourdes machines dont on se servait dans le seizième siècle. Nous remarquerons seulement qu'elle contenait quatre banquettes , dont deux étaient placées comme elles le sont aujourd'hui, et les deux autres sur les côtés et contre les portières. Chaque banquette contenait deux places. Sur celle du fond , qui était le siège d'honneur, étaient assises sous un dais la reine régnante et la reine-mère ; la première très -richement vêtue, et la seconde en grand deuil , mais portant l'une et l'autre un petit diadème sur leur coiffure. La conversation de leurs majestés n'était pas très-animée , et elles cherchaient à déguiser l'ennui de leur marche lente et solennelle, en causant soit avec les dames qui les accompagnaient , soit avec les chevaliers qui entouraient la voiture. Sur la banquette de devant étaient placée la vaivo-
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line de Podolie, en deuil comme la reinemère et sans aucun ornement précieux , et
1 fille, parée de sa jeunesse et de sa beauté ùéfaut de bijoux : car la chaîne byzantine était soigneusement renfermée dans
ecrin de sa mère. Les deux banquettes
os portières étaient occupées , du côté de .a reine réi;nante , par la trésorière et Lucie Ostrowog, et de celui de Bonne de Milan , par la starostine Falczeska et une autre de ses dames.
La princesse ne jugea pas convenable de parler ce jour-là plus qu'à son ordinaire , et Hélène , se livrant aux doux rêves de l'avenir, jetait de temps à autre un regard sur le staroste de Samborz, qui n'était pas loin d'elle , ou bien répondait aux paroles enjouées ou amicales que le roi , qui suivait la voiture à cheval , se plaisait à lui adresser. Le respect que lear inspirait la présence de leurs maîtresses empêchait les dames de là. suite de causer ensemble, et la trésorière ainsi que la dame Falczeska se contentaient de se jeter par momens des regards à la dérobée, "^w dehors des portières se te-
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naient six pages , au nombre desquels il y avait Stanislas Lacki.
Après avoir décrit la voiture occupée par les deux reines, qu'il nous soit permis de jeter un regard sur la cavalcade qui l'entourait.
Dans l'intérieur de son palais Sigismond aimait à se servir des habits commodes de l'Italie ou de l'Espagne, qui étaient mieux adaptés à la vivacité de ses mouvemens , à sa taille et à sa tournure , que le costume national de la Pologne , qui ne sied bien qu'à des hommes grands et fortement taillés. Mais il savait que dans les occasions publiques ses sujets aimaient à le voir dans ce dernier costume. Il portait donc un petit bonnet avec un grand plumet de héron ; un justaucorps de drap d'argent et un jupon ou surtout d'étoffe de soie très-épaisse , de couleur foncée. A une ceinture de drap d'or brochée de fleurs était suspendu un sabre à riche poignée dont le fourreau était ciselé d'or et d'argent. Le cheval qu'il montait était roux , court et bas , mais vif et plein de feu. Un
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caparaçon turc tombait jusqu'aux jarrets. La queue était tressée jusqu'à la moitié de sa longueur, de mêmequela crinièreépaisse et flottante. Des deux côtés de la selle se trouvaient des étriers d'or, sur lesquels les pieds du cavalier, recouverts de bottines rouges , reposaient dans toute leur longueur.
Parmi les autres cavaliers on remarquait d'abord le duc de Prusse , son fils Albert- Frédéric , le prince électoral de Brandebourg, et une foule de sénateurs, de dignitaires et de magnats. Le cortège était fermé par une compagnie des gardes à cheval du roi commandés par le staroste de Samborz.
Aux limites de son territoire, le grandmaréchal attendait l'auguste société , entouré de plusieurs gentilshommes et d'une foule de domestiques en livrées magnifiques. Quand il aperçut de loin le cortège , et quand une des personnes qui se trouvaient à côté de lui eut fixé son attention sur l'éclat dont il brillait, un sombre sourire se peignit sur les traits de l'amphitryon, V. e
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et celui qui lui avait adressé la parole ne reçut pas de réponse. Il fit un signe de la main à -sa suite , et son coursier arabe , excité par* l'éperon, s'élança d'abord avec vitesse en avant; puis, obéissant au frein , il amena d'un pas majestueux son cavalier à la portière de la voiture des deux reines. Le grand-maréchal , ôtant son bonnet , fit un compliment à la reine régnante dans lequel il dit que la terre de Wvsniec , et plus encore son seigneur, devaient se féliciter de la présence d'une dame l'ornement du royaume. Barbe répondit en peu de mots; après quoi Kmita , faisant retourner son cheval d'un mouvement brusque, salua le roi , et alla se placer à la tête du cortège comme pour lui servir de guide.
On était arrivé dans une longue avenue percée dans un parc, où sous des arbres élevés on voyait errer des cerfs. De distance en distance étaient placés des chœurs de musique cachés dans l'épaisseurdu bois, et qui chantaient au passage de la reine des airs en l'honneur du couple royal. Près de la grande porte du château , co*nstruite en
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forme de tour , plusieurs centaines de vassaux du magnat étaient rassemblés en habits de fête ; puis venaient les principaux domestiques , chacun avec les marques distinctives de son office. A un signe du châtelain les vastes battans de la porte, garnis de pointes de fer , tournèrent sur leurs gonds , et au même instant on vit paraître au haut du toit le drapeau royal , marque de la présence du souverain, surmontant la main d'argent tenant une croix de gueules, armes de la maison de Sceniawa. Quand la voiture se fut arrêtée dans la cour, Kmita descendit de cheval, et, la tête "découverte, il tint le marchepied pendant que la reine sortait. Les convives furent conduits d'abord dans une grande salle au rez-de-chaussée , où ils trouvèrent préparé le déjeuné d'usage, consistant en poisson salé, en frai d'esturgeon ou caviar, en viande fumée, en fruits secs et confits de Riow, en liqueurs spiçitueuses et en confitures de pêches , de cerises et de prunes jaunes. Dans les ailes du château , les personnes de la suite ainsi que les militair
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trouvèrent une réception pareille , chacun selon son rang.
Dans un coin d'une des petites cours attenantes au bâtiment principal, se trouvait une pièce assez sombre et très-fraîche. Les murs dépouillés, et l'uniqueTenêtre, petite etenfoncée, qui admettaitle jour, donnaient à cette pièce une apparence assez triste , ce qui n'empêchait qu'elle ne fût très-intéressante dans cette occasion. Elle était dans le voisinage delà glacière, à laquelle on arrivait par une porte basse , soigneusement défendue contre les rayons du soleil par les arbres plantés tout à l'entour. A cette époque déjà l'on trouvait, et l'on trouve encore aujourd'hui , en Pologne dans les maisons de campagne cet objet de luxe , beaucoup plus fréquemment que dans l'est et le nord de l'Allemagne , et presque aussi souvent qu'en France. La pièce que nous venons de décrire était garnie de planches , sur lesquelles quelque temps avant le dîner on devait placer des seaux remplis de glace pour rafraîchir l'eau et le vin dont on se servirait. Un corridor assez court conduisait de
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cette pièce dans l'intérieur du château, et jusque dans un vestibule circulaire sur lequel on avait dressé le buffet , et d'où une porte ouverte communiquait avec la salle à manger.
C'était dans ce vestibule , élégamment orné et couvert de riches tapisseries, que se trouvaient, avec les domestiques supérieurs, les pages , dont le devoir était de verser à boire à leurs maîtres; ils attendaient que le son des trompettes et des cloches donnât le signal du dîner. Chacun d'eux tenait un œil attentif sur les vases qui devaient servir à l'usage de leurs maîtres , et qui étaient rengés sur le buffet selon l'ordre des dignités. Dans le nombre se trouvait Stanislas Lacki. Ses soins se portaient principalement sut une coupe d'or d'un travail exquis , mais dont la petitesse indiquait qu'elle était destinée à la main et à la bouche délicate d'une dame ; à côté de cette coupe il y avait une carafe d'une eau très-pure , et une autre plus petite de vin doux des Canaries.' Il avait remph l'une et l'autre lui-même.
Quoique la réunion dans cette pièce fût .
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nombreuse , on y entendait peu de bruit, La proximité des maîtres , qui en attendant le repas se promenaient dans les magnifiques jardins du grand-maréchal et qui de temps à autre s'approchaient des fenêtres cintrées du vestibule , imposait silence aux personnes de service , qui se contentaient d'après cela de se communiquer à l'oreille leurs remarques ou les nouvelles du jour, de recevoir en silence quelques ordres et d'y répondre par des monosyllabes. Cependant dans le nombre des assistans il s'en trouvait un qui portait sur îa joue gauche une large balafre ressemblant à un coup de sabre , et qui était beaucoup plus bruyant que les autres. Plusieurs fois déjà il avait essayé d'entamer une conversation avec le jeune Lacki ; mais celui-ci , à qui il était tout-à-fait inconnu et à qui ses manières grossières ne plaisaient pas , le renvoya sans beaucoup de façons , sous le prétexte que son service exigeait tous ses soins. Le balafré se tourna pour lors vers les autres , mais il reçut partout pour réponse qu'il embarrassait des per-
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sonnes qui n'étaient pas oisives comme lui. Ilpaiaissait en effet être le seul qu'une simple curiosité eût attiré dans la salle du buffet, et bientôt on commença à se demander ce qu'il y était venu cherelicr.
Sur ces entrefaites le grand-maréchal , en hôte soigneux , après avoir fait le tour de la salle à manger, se présenta dans celle du buffet pour en examiner l'ordonnance ; car on était revenu de la promenade , et les augustes convives n'allaient par tarder à se mettre à table. L'aspect de Pierre Kmita ne parut pas fort agréable à l'étranger. Une pâleur jaune couvrit sa figure, et il regarda autour de lui pour voir s'il ne pourrait pas se retirer , comme il était venu , sans que personne l'aperçût. Trouvant toutes les issues fermées , il essaya de se cacher derrière le groupe des pages, qui se tenaient sépares du reste des serviteurs; mais ces jeunes gens bien nés n'étaient nullement disposés à le recevoir dans leurs rangs. L'un^d'eux le repoussa même si vigoureusement que l'équilibre lui manqua et qu'il
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alla tomber précisément contre la personne qu'il cherchait à éviter.
A peine les regards du grand-maréchal se furent-ils arrêtés sur celui qui s'approchait de lui d'une manière si peu cérémonieuse , que le couroux se peignit sur ses traits. Il porta la main à son sabre. Le misérable plié en deux, et tremblant comme le lièvre qui voit l'aigle planer au-dessus de sa tête, n'attendait que la mort. Pierre Rmita, qui jugeait sans doute cet homme indigne de ses coups, laissa tomber son bras et dit froidement à ses domestiques t
• Que l'on s'empare de ce malheureux.
Il y a long-temps que je lui ai promis une récompense. Demain il saura que Kmita sait tenir sa parole. En attendant qu'on, l'enferme dans la tour. »
Les domestiques des grands seigneurs sont pour l'ordinaire assez portés aux actes de violence ; mais ils le deviennent encore plus quand une grande réception augmente momentanément leur importance, et surtout quand l'autorisation de leurs maîtres eux-mêmes semble leur assurer l'impu-
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nité. Outrer ces motifs la plupart des domestiques du grand-maréchal en voulaient depuis long-temps au ci-devant écrivain et huissier de la chancellerie Waclaw Siewrak , car c'était lui qu'ils venaient de recevoir l'ordre de saisir. Aussi s'empressèrent-ils d'obéir à la parole de leur maître avec une promptitude plus qu'ordinaire. Mais un grand danger donne une sorte de courage aux plus lâches. Waclaw se défendait donc et criait qu'on n'avait pas le droit de mettre la main sur lui parce qu'il appartenait à la suite de S. M. la reine-mère. Les laquais ne faisaient pas grande attention à ce qu'il disait , et le grand-maréchal, occupé à donnée des ordres autre part, paraissait avoir déjà oublié un personnage si peu digne de remplir ses momens. Déjà on l'avait entraîné jusqu'auprès delà porte quand, d'une voix qui se faisait entendre au-dessus du bruit qui régnait dans la salle, il s'écria :
« Au nom du ciel , Monseigneur, écoutez un seul mot. Il vaudrait mieux pour vous que votre château de Wysniec fût réduit en cendres , avec vos granges , votre
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brasserie et votre distillerie, que de ne pas entendre ce que j'ai à vous dire. Un seul mot , après quoi Votre Seigneurie pourra faire de moi tout ce qui lui plaira. »
Le grand-maréchal ayant consenti d'un air de mépris à entendre ce qu'il avait à dire , le misérable s'approcha de lui en rehipant à plat ventre. Il embrassa les genoux du magnat, de qui le premier mouvement fut delerepoussercomme un chien, puisqu'il en imitait les manières; mais deux ou trois mots qu'il adressa à voix basse au terrible seigneur parurent changer les dispositions de celui-ci. Il lui fit signe de se lever et lui permit de lui dire encore quelques phrases à l'oreille. Ce que Siewrak disait ne paraissait pas être fort agréable à Pierre Kmita. Une vive contrariété , du chagrin et même une sorte d'humiliation se peignirent sur ses traits ; il changea plusieurs fois de couleur. En attendant, la défense de Siewrak parut le satisfaire , car quand il eut fini le vaivode dit :
« C'était une erreur ; qu'on le laisse aller. » Puis se tournant vers Waclaw , il
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ajouta : « Si ce que tu m'as dit est vrai , tu peux aujourd'hui manger dans mon office et boire de mon vin ; mais pour l'avenir je ne te tiens pas quitte... rappelle-toi cela, coquin. »
L'instant d'après, le grand -maréchal ayant aperçu le jeune Lacki, son ton et l'expression de ses traits changèrent subitement; il s'efforça même d'y mettre de l'affabilité; mais il y était si peu accoutumé qu'elle ne ressembla, dans la bouche du vieillard hautain, qu'à une politesse équivoque.
« Vous êtes bien zélé à remplir vos devoirs, M. le Starocisc de Pinsk, lui dit-il; c'est foft bien; les commencemens sont petits, et Ion s'élève par degrés. A ce que j'ai entendu dire , le jeune et brave gentilhomme qui sait si bien combattre les aurochs et les vagabonds nocturnes, offrira pour la dernière fois aujourd'hui la coupe à sa maîtresse , et je le félicite d'avance de la nouvelle qu'il recevra avant la fm de ce repas, »
On sait que le grand-maréchal n'avait
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jamais été bien avant dans les bonnes grâces du page. La réconciliation qui venait d'avoir lieu entre ce magnat et l'auguste maîtresse de Stanislas, n'avait pas effacé de la mémoire de ce jeune homme susceptible et un peu réfléchi le souvenir du passé. Il répondit donc par une révérence muette au compliment de Kmita, qui en attendant lui donna une grande importance aux yeux de ses camarades, à plusieurs d'entre lesquels il inspira même de l'envicr
Quand le maître de la maison fut parti, les domestiques ne purent s'empêcher de regarder de travers ce Waclaw Siewrak, qui avait su se tirer de leurs mains au moment où ils se préparaient à donner sur sa personne des preuves de leur zèle. Mais lui prit un air plus important que jamais, et il demanda avec insolence une coupe du meilleur vin pour se rafraîchir le gosier, desséché par la poussière qu'ils lui avaient fait avaler.
Cependant l'attention fut bientôt détournée par le son de la cloche suivi d'une
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fanfare, laquelle, jointe au bruit des sabres et des éperons contre le carreau , et au frôlement des robes des dames , annonça que l'illustre société se dirigeait vers la salle à manger. Les pages s'y élancèrent aussitôt avec promptitude et grâce pour prendre leurs places derrière les sièges de leurs maîtres. Stanislas Lacki, après s'être muni des deux carafes et de la coupe que nous avons décrites , alla se placer derrière le fauteuil doré qu'allait occuper la jeune reine.