‹ Hippolyte BoratynskiChapitre 2 sur 9 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Les convives du grand-maréchal entrèrent dans la salle, précédés des maréchaux; c'est ainsi qu'on montre en Pologne les maîtres-d'hôtel des grandes maisons, tenant en main le bâton d'ébène garni d'argent , marque de leur office. La reine Barbe avait à droite son mari, et à gauche le maître de la maison. Elle s'appuyait légère.ment sur le bras de ce dernier, que couvrait la riche manche pendante de son surtout. Le maréchal do la cour rendait le même service à la reine-mère. On voyait venir sur le même rang le duc de Prusse ;

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la princesse -Anne de Mazowie avait pour conducteur le duc de Poméranie, et la fille marchait entre le prince de Brandebourg et son futur époux le staroste de Samborz. Le reste des convives s'étaient rangés conformément à leurs dignités ou à leurs goûts. L evêque de Cracovie, comme chef du diocèse dans lequel Wysniec était situé, fit la prière , et l'on s'assit ensuite à plusieurs tables dans l'ordre que nous venons d'indiquer.

Le chemin que les convives avaient fait avait excité leur appétit. Ils en donnèrent des preuves en vidant en silence les grands vases d'argent qu'on leur présenta au commencement du repas, et qui étaient remphs de bavszez , qui est une espèce de soupe aigrelette faite de betteraves rouges ou bien de gruau de Cracovie et de manne de Pologne, qui est la graine du chiendent piedde-poule , accommodée avec du safran ou avec le fruit de l'églantier cuit dans du vin fortement épicé.

Le premier service achevé , le maître de la maison fit un signe , auquel on enleva

d'un seul coup les couvertures de coton noir qui cachaient les plats de fantaisie , etl'on vit sur latable non couverte une foule de plats de sucrerie représentant des animaux, des temples et des javdins, tous ornés des chiffres de Sigismondetde Barbe, ainsi que des armes de la couronne et du grandduché. Devant chacune des personnes royales se trouvait une corbeille en filigrane d'or, remplie de pain coupé en petits morceaux. Quant aux autres convives, il y avait une corbeille semblable, mais en argent, pour quatre. Au même instant , les domestiques du vaivode présentèrent aux convives des serviettes , savoir , aux plus distingués , en étoffes d'or et d'argent, et aux autres, en soie; serviettes qui, selon l'usage des temps, appartenaient aux domestiques après avoir servi une fois. Jusqu'à ce moment le grand-maréchal s'était tenu deboutj derrière la chaise du roi, et, le premier service terminé, il se disposa à remplir dans sa propre maison l'ofifice d'écuyer-tranchant. Il prit de la main de son majordome le petit plat d'or,

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y trempa un morceau de pain, le porta à sa langue, et le jeta ensuite dans une corbeille d'argent tenue par un autre domestique.il offrit après cela les mets avec une profonde révérence au roi , qui essuyait à sa serviette de drap d'or les mains qu'il venait de laver. Quelques seigneurs de sa suite remplirent le même service auprès de la reine. Le roi Sigismond-Auguste ayant indiqué, en posant son couteau et sa fourchette, qu'il avait assez mangé du premier plat, Pierre Kmita prit une coupe richement travaillée , versa un peu de son contenu dans sa main, et le porta à sa bouche ^ après quoi il présenta la coupe au monarque. Pendant que le roi buvait , tous les convives se levèrent ; mais ils reprirent leurs places après qu'il eut uni, à l'exception du maître de la maison , qui demeura debout derrière le roi, comme s'il avait eu l'intention de remplir les devoirs d'écuyertranchant et d'échanson. Pendant tout le cours du repas, les reines etles autres dames avaient refusé de boire du vin , conformément à l'usage , qui ne permettait aux

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femmes d'user que d'eau pure, ou bien d'eau bouillie avec delà fleur d'orange ou de la chicorée, à l'exception des santés , auxquelles elles buvaient quelques gouttes de vin doux ou d'hypocras.

Cependant le roi ne tarda pas à se retourner vers le maître de la maison , en le priant de vouloir bien ne plus se donner de peine, lui indiquant par là qu'il avait satisfait aux devoirs de l'étiquette. Pierre Kmita se plaça en conséquence visr-à-visde la table du roi, et le repas, qui jusqu'alors avait été grave et cérémonieux, devint plus gai. Les langues se délièrent; on rit, et maintes plaisanteries, plus ou moins fines, se firent entendre à travers le choc des verres et le bruit des assiettes. La reinemère elle-même parut se laisser aller à l'impulsion du moment. Elle répondit aux discours enjoués du roi , et adressa même de temps à autre la parole à Barbe, de sorte que Sigismond-Auguste commença à se flatter que le temps , la nécessité et l'habitude diminueraient peu à peu l'inimitié qui empoisonnait son bonheur domestique.

La jeune reine se livra moins à une si douce illusion : car il est difficile à une femme d'en tromper une autre ; mais elle ne voulut point dissiper celle de son époux, et elle répondit avec amabilité aux prévenances de sa belle-mère.

Cependant le repas tirait à sa fin. Ou venait de servir le dessert, qui avait amené avec lui le moment du vivat solennel , qui devait être bu à la ronde : le maître de la maison se leva pour présenter au roi la grande coupe ; le majordome éleva son bâton ; les trompettes firent entendre quelques sons détachés , préludes de la grande fanfare qu'elles devaient sonner au moment où le roi porterait la coupe à sa bouche. Les pages se tenaient prêts à obéir au signe de leurs maîtresses; et Barbe, prenant la parole , dit au sien d'un ton plein de douceur :

« Veuillez, M. Lacki, nous rendre encore une fois ce petit service ; ce sera la dernière , et nous prenons cette occasion de vous assurer de notre reconnaissance et de l'intérêt que nous prenons à vous. »

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Les jeunes gens s'empressèrent autour du buffet , afin de remplir les coupes qui étaient destinées aux dames. Stanislas Lacki se disposait de son côté à verser le contenu delà carafe, qu'il avait soigneusement sur- Teillée, dans la petite coupe dont nous avons parlé , et qu'il commença par examiner et essuyer avec un linge fin. Déjà les gouttes dorées tombaient dans le métal brillant, quand tout à coup il se sentit poussé si violemment que les vases qu'il tenait en furent ébranlés , et qu'une partie de la liqueur précieuse se répandit sur le tapis qui couvrait le buffet. Il tourna la tête avec colère, et il vit à ses côtés ce même homme à qui le maitre de la maison avait avant le dîner préparé pour le lendemain un si agréable divertissement. Loin de s'excuser de sa maladresse, il se carrait d'un air grossier et riait en le regardant avec malice. Stanislas était sur le point de lui reprocher vivement son insolence; mais l'autre l'en empêcha en prenant le premier la parole.

«En vérité, mon jeune Monsieur, dit-il, on voit bien que vous n'êtes pas né pour le

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service; vous remplissez bien maladroitement votre office d echanson. Vous autres gentilshommes, vous savez boire, mais non pas servir à d'autres. »

Le page allait lui répondre , et ses camarades se pressaient autour d'eux pour voir comment cette dispute se terminerait , quand le premier coup de trompette ayant retenti dans la salle à manger, les pages s'empressèrent de se rendre où leur devoir les appelait , et le jeune Lacki demeura à peu près seul avec Siewrak ; car les domestiques occupés au buffet avaient trop à faire à répondre aux demandes continuelles qui leur étaient adressées, pour songer à ce qui se passait dans le reste de la salle. Cette circonstance augmenta l'impudence deWaclaw; et Stanislas, qui tenait toujours fermement en main la carafe et la coupe, l'ayant menacé, il s'écria :

« Frappez toujours. Il n'y a rien d'étonnant à voir deux domestiques se battre; et vous portez la livrée comme moi. »

«Va-t'en, insensé, dit le page, ou tu t'en repentiras. »

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« De quoi me repentirai-je ? balbutia l'autre en se rapprochant toujours; s'il ne s'agit que de faire le coup de poing, je suis tout prêt, mon petit monsieur; mais quant à votre sabre il n'en sera rien pour aujourd'hui, attendu que ia paix du roi a été proclamée au château; et je ne pense pas que vous ayez envie de perdre votre jolie main blanche. »

A ces mots , le jeune homme ne put plus retenir sa colère ; il posa ce qu'il tenait dans ses mains tremblantes, et s'avança d'un air menaçant vers son grossier adversaire, en lui disant :

« Prends garde à toi , misérable , de peur que je n'oublie que l'arme d'un gentilhomme se souillerait en te touchant. »

a Je vous cii déjà dit j noble seigneur-page, qu'il ne peut pas être question d'armes au* jourd'hui; nous ne sommes pas dans les bois; restez donc tranquille, et faites votre service ; ou bien , si vous ne savez pas comment vous y prendre , je vais vous donner une leçon. >>

En parlant ainsi, il étendit la main vers

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Ja carafe. M^is en ce moment Stanislas s'étant rappelé, à la vue de la balafre de Siewrak et à ce qu'il venait de dire du bois, l'aventure du parc deLobzow, et commençant à songer que ce pouvait bien être le même homme à qui il avait eu affaire dans cette occasion, il le repoussa avec force, et posa en même temps la main sur son léger sabre : mais avant qu'il pût le tirer, l'importun se retourna vivement, et renversa comme par hasard la carafe , de manière que tout le contenu en fut répandu par terre; après quoi il sortit de la salle par une porte latérale, en riant et en se moquant du page.

Un désir trop vif de punir cet ivrogne fit oublier un moment à Stanislas son devoir; il courut après lui le sabre nu, et le poursuivit pendant quelque temps dans les corridors , dont les détours ne tardèrent pas à dérober à ses regards l'objet de sa colère. Ce ne fut qu'avec peine qu'il retrouva , dans une maison dont il ne savait pas h s êtres , le chemin de la salle du buffet. Quand il y rentra , il la trouva déserte ,

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et la coupe de sa maîtresse avait disparu. Inquiet et embarrassé , il s'approcha de la porte de la salle à manger, s'imaginant que quelqu'un de ses camarades s'était chargé de le remplacer; mais il vit que tous les convives avaient leurs coupes à la main , et attendaient pour boire que la reine eût reçu la sienne. Il remarqua aussi que Barbe semblait le chercher avec étoQnement. Comment se justifier d'avoir manqué à un service que la reine lui avait demandé avec tant de bonté pour la dernière fois? Il commença, selon toutes les apparences , à se douter que cette aventure , ainsi que l'ivresse prétendue de l'étranger, n'avait été que le tour d'un filou qui voulait s'emparer de la précieuse coupe. Il se mit donc encore une fois à sa poursuite, résolu de le trouver et de le ramener avec lui pour servir à sa justification.

Il ne fut pas plus heureux que la première fois ; car il ne rencontra personne dans les corridors tortueux qu'il parcourut. Le son prolongé des trompettes contribua à lui ôter sa présence d'esprit en le persua-

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<iant que tout le monde attendait après lui. Il s'égara en conséquence tout-à-fait , et en sortant du labyrinthe de passages et d'escaliers dans lequel il s'était engagé , il se trouva dans la galerie dont nous avons parlé plus haut. De plus en plus troublé , au lieu d'entrer par la porte qui conduisait dans la salle du buffet , il prit celle qui «tait à l'extrémité opposée , et se trouva clans une espèce de petit vestibule qui communiquait à une pièce obscure dont la porte petite et basse était entrebâillée. Comme il se dirigeait vers cette porte dans l'espoir de trouver quelqu'un qui lui montrerait le chemin , il entendit les voix de deux personnes qui s'entretenaient dans une langue étrangère, qu'il reconnut bientôt pour être de l'italien. Le sujet de leur conversation était d'une nature assez étrange.

« Hâtez-vous , disait une de ces voix qui rendait un son creux comme si elle sortait de dessous terre , et qui tremblait comme celle d'une personne agitée par la fièvre. Hâtez-vous. l\ fait aussi froid ici que sur la V. 5

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cîme de l'Etna. Hâtez-vous, au nom du diable, afin que je puisse recevoir la lumière du soleil. »

« C'est bien , c'est bien , répondit l'autre voix, qui paraissait être plus rapprochée; prenez patience. Vous voulez que je compte les gouttes.... sept.... huit.,.. »

« Onze, reprit la première voix; onze, entendez-vous? Pas une de plus ni de moins. Cette fois la vieille a réussi, ce qui, par parenthèse, ne lui arrive pas toujours; mais hâtez-vous d'en finir. Le maudit jeune homme pourrait venir; car votre domestique est maladroit, et ne fait les choses qu'à moitié. Il fait en outre si froid ici! froid comme dans le tombeau. »

— « Huit.... neuf.... dix.... Dans le tombeau il fera peut-être plus chaud pour vous , maître. »

— « N'entendez-vous pas du bruit làhaut , comme d'un pied léger qui marcherait sur le pavé ? »

— « Onze Maintenant c'est fini. Vous

pouvez le prendre. Je ne voudrais pas être la personne à qui ceci est destiné. »

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A ces mots un bras tremblant se ût voir au-dessus d'une trappe qui s'ouvrait dans une cave , et une main livide de froid écarta les doigts pour saisir un objet qu'on lui tendait.

« Vous tremblez si fort que vous le répandez. Courez maintenant bien vite , avant que le page ne se débarrasse de lui. Entendez-vous les trompettes ?»

Stanislas, qui comprenait un peu l'italien , sans cependant que la langue lui fût très-familière, avait entendu avec surprise cette conversation. Comme il regardait par la porte de la petite pièce obscure , il distingua que l'objet qu'un des deux étrangers donnait à l'autre était la coupe de la reine. D'un saut, il s'élança au milieu de la pièce. Le bras disparut à l'instant , et Stanislas , saisi par le froid, demanda d'une voix altérée mais avec résolution , au sombre vieillard qui se présenta à lui et qui lui lançait des regards effrayans :

« Que faites-vous de cette coupe , esclaves du pécbé ? »

« Pourquoi ta mauvaise étoile t'a-t-elle

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conduit ici , fils du malheur ? demanda à son tour le vieillard. Que viens-tu chercher en ce lieu ? »

— « Je viens chercher la coupe de ma reine. Donnez-la-moi , je la veux , ou craignez mon sabre. »

Stanislas avait élevé la voix au point que ses dernières paroles retentirent avec éclat. Aussitôt le vieillard, en grinçant des dents de colère , répéta :

« Te craindre , enfant ! »

Et au 'même instant il saisit du bras gauche, avec une force gigantesque, le jeune homme et le serra contre lui. Vainement Stanislas essayait de se servir de ses armes. 11 ne pouvait faire aucun mouvement, et se borna à prononcer des menaces et des plaintes. Tout à coup , un poignard brilla dans la main du Napolitain, et en moins d'un instant la lame disparut tout entière dans la poitrine du jeune gentilhomme.

Ses plaintes se changèrent en un faible murmure , et la rougeur de la colère fut remplacée surses joues par la pâleur de la mort.

11 n'eut plus que la force de dire , d'une voix à peine intelligible :

« Voici la seconde fois.... Adieu, mon cousin Hippolyte.... Barbe , adieu ! »

A ces mots l'œil du fidèle Stanislas s'éteignit et ses membres délicats demeurèrent sans mouvemens dans les bras de l'assassin. Celui-ci se penchant sur son oreille, lui dit.:

« Tu t'appelles Lacki, je crois. Va donc retrouver ton père, et dis-lui que, toi aussi , tu as connu Hassan , quoique près d'un demi-siècle après lui. »

Du fond de la cave on entendit alors ces mots :

« Hélas ! du sang et toujours du sang. Donnez , donnez ; car l'effroi me saisit ; je ne puis plus rester dans cet horrible lieu. »

« Le voici. Prenez , lâche scélérat. Ce garçon a rendu noire compte un peu plus difficile à solder. »

Il prit ensuite le page , et le traînant par ses beaux cheveux jusqu'à la trappe , il le précipita dans la cave glacée.

En attendant, l'amphitryon avait pro-

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posé, selon l'usage, la santé du roi et de son auguste maison , et l'usage voulait que le monarque et sa famille y répondissent en buvant à la santé de leur hôte , des sénateurs et des membres de l'ordre équestre de la république. Barbe attendait toujours son page , et le cherchait de tous côtés des yeux avec étonnemeut. Les assistans avaient formé un cercle autour d'elle , et les chœurs de musique s'efforçaiejit de remplir l'interr valle par diverses courtes fanfares. Dans ce moment un bras revêtu des couleurs de sa livrée , qui était bleu et argent , lui présenta sa coupe accoutumée sur son plateau d'or. Pressée de boire pour ne pas faire attendre plus long-temps la société , elle ne regarda pas les traits de son échanson , qui disparut dans la foule. Les trompettes sonnèrent , et le roi prononça des paroles de remerciement. Les trompettes se firent entendre encore une fois, et toutes les coupes fiirent vidées.

D'autres santés suivirent celle-là , pendant plus d'un quart d'heure , jusqu'à ce qu'enfin le roi porta celle des futurs époux.

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Tous les assistans , excepté la mère de la fiancée , trinquèrent avec joie , et en faisant aux jeunes gens les complimcns les plus flatteurs. La jeune reine s'approcha d'un pas lent et gracieux de la future , qui était à la fois surprise et inquiète de ne pas voir en ce moment , auprès d'elle , son amant. Barbe voulait lui offrir ses félicitations avec moins d'éclat , mais plus de sincérité que le reste des convives. Elle venait de lui tendre les bras pour la presser contre son sein, quand ses bras retombèrent sans force , sa tête s'inclina, et ses lèvres décolorées laissèrent échapper ces mots :

« Soutenez-moi , Hélène ! je me sens mal à mon aise. »

La jeune personne effrayée s'efforçait d'empêcher que la reine ne tombât, quand sa mère s'avança et dit avec froideur :

« Sa majesté paraît indisposée. Il faudrait la remettre entre les mains de ses femmes , qui sauront mieux la secourir que toi, Hélène Odrowonz. »

Le bruit et la foule avaient été cause que le roi ne s'était pas aperçu de l'accident

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qui était arrivé à son épouse ; mais la demoiselle Ostrorog étant accourue et Hélène aj^int jeté un grand cri , le roi y vola à son tour, prit sa bien-aimée dans ses bras et la pressa contre son cœur.

« Je souiîre beaucoup, lui ditBarbe à l'oreille. Je me sens malade, malade jusqu'à la mort. »

Le roi était pétrifié ; il porta son œil perçant sur le grand-maréchal; mais il ne vit sur les traits de celui-ci que l'expression du saisissement et de la douleur. Le monarque rebaissa ensuite les regards sur la reine, qu'il tenait toujours dans ses bras^ comme s'il avait craint de montrer des soupçons en les dirigeant sur quelque autre personne de la société.

«Les indispositions des jeunes femmes, dit le duc de Prusse à la reine-mère , sont plus souvent des motifs de joie que de chagrin, et je crois pouvoir en conséquence féliciter Votre Majesté sur les suites probables de celle de votre auguste bru. »

« INous acceptons votre compliment , dit la reine-mère , et nous désirons comme

VOUS que l'indisposition de la reine régnante puisse avoir des suites avantageuses pour la maison de Jagellon. »

Cependant les souffrance de Barbe devenaient de plus en plus vives. L'inquiétude la plus cruelle remplaçait par degrés la joie qui avait régné jusqu'alors à la fête. Les convives se mêlaient, on se faisait des questions les uns aux autres sans recevoir de réponses, et le murmure sourd était devenu peu à peu un bruit confus, quand tout à coup le staroste de Samborz se présenta au milieu de l'assemblé. Il était pâle , sanglant : ses yeux étaient égarés et ses cheveux en désordre ; en un mot il offrait une image vivante de l'effroi et de l'horreur- Placé vis-à-vis de la reine, il avait seul,, par le plus grand hasard , remarqué que ce n'était pas son cousin qui avait présenté à sa majesté la coupe du vivats et il était sorti pour le chercher et même pour lui reprocher une négligence à laquelle il n'était pas accoutumé de sa part. Arrivé dans la salle du buffet il avait entendu de loin plusieurs personnes qui se parlaient. Guidé par le

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son de leurs Toix il était parvenu d'abord dans le corridor, et de là dans la petite pièce obscure , où il trouva quelques domestiques qui se montraient avec étonnement les uns aux autres des taches de sang qui souillaient le plancher. Un sombre pressentiment vint tout à coup dissiper le bonheur dont l'âme d'Hippolyte était remplie. Il suivit les traces funestes ; elles le conduisirent jusqu'à la trappe de la cave ; il y descendit , et vit avec une horreur qu'il noj^fc^erait impossible à décrire le corps de son malheureux parent, doublement glacé par la mort et par le froid du souterrain.

« Justice ! s'écria-t-il pénétré de la plus profonde douleur et en se jetant aux pieds de Sigismond-Auguste , justice, mon seigneur et roi ; le meurtre a souillé la maison que votre présence aurait dû rendre sacrée. Mon ami , mon parent a été assassiné ; Stanislas Lacki a été assassiné dans le château du grand-maréchal. Je vous demande justice et vengeance contre l'assassin de celui qui a sauvé la vie de votre reine. »

Tous les assistans restèrent muets à ce

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discours. La douleur que Barbe éprouva en apprenant la mort de son jeune sauveur se joignit dans son âme à un cruel pressentiment. Une légère convulsion agita ses membres, et elle perdit connaissance. Une émotion pareille à la sienne remplit le cœur de son époux; il ne leva pasles yeux, et deux grosses larmes qu'il laissa tomber sur la tête de la belle évanouie furent toute la réponse qu'il fit à l'acqusation du staroste de Samborz. Ce spectacle attendrit tout le monde. Boratynski ne pouvant plus retenir ses larmes, se jeta eu sanglotant dans les bras de sa fiancée tremblante.

D'un pas lent et soucieux , Bartholomée Sabinus s'approcha de la table abandonnée du roi. Il prit la coupe de Barbe et l'examina attentivement. Quand il eut fini , il tressaillit et leva les yeux au ciel. Nicolas Radzivill , frère de la reine , et le grandmaréchal , l'accostèrent^en même temps et lui demandèrent :

« Qu'avez»vous découvert , M. le Docteur? »

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— « J'espère qu'H n'y a rien , mon Révérend ? »

« Rien , Messieurs ; avec l'aide de Dieu , xien, » répondit-il, ce qui n'empêcha pas qu'il ne cachât le vase dans les larges plis de sa robe de prêtre.

Cependant le prince Nicolas jeta un regard foudroyant au maître de la maison ; mais le vaivode , d'ordinaire si susceptible , le supporta en silence; et s'avançant, la tête baissée , vers le roi, qui se préparait à quitter le château théâtre de pareils crimes, ce vieillard orgueilleux dit au monarque d'une voix tremblante et avec une soumission à laquelle il n'était point accoutumé :

« Mon très-gracieux Seigneur, m'accuserez-vous aussi du malheur qui va déshonorera jamais ma maison? Dites que non 5 je vous en supplie, dites que vous ne ]e croyez pas. Je suis prêt, moi, le doyen du sénat, de me présenter devant le tribunal ; et si mes seigneurs et frères me trouvent coupable, que ma tête blanchie tombe sous la main du bourreau , que l'é'

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cusson des Sreniawa soit exposé sur réchafaud. »

« Nous avons bien des reproches à vous faire , Pierre Rmita , répondit Sigismond- Auguste à demi-voi'x et en détournant la tête; mais pour cette action-ci, vous n'en êtes pas capable. Vous êtes un chevalier et un Sarmate. »

Après avoir parlé ainsi , le, roi s'empressa de suivre ceux qui poftaient son épouse dans la voiture qui le matin l'avait amenée dans tout l'éclat de la jeunesse et de la santé.

« î^auvre Stanislas, dit Ilippolyte en baignant de larmes le corps de son cousin. C'est ainsi que toi-même tu t'es nommé un jour dans un songe prophétique , et tu avais bien raison ! L'arbre de ta vie s'est trop tôt flétri. Tu meurs , hélas ! le jour de mes fiançailles ; tu vas rejoindre ton père, qui, à ton insu, t'attendait déjà dans le tombeau!» Peu de temps après on déposa les restes du jeune homme dans le caveau de Pinsk, où le vieux Jean Lacki l'avait précédé dès le lendemain de la fête. On chercha vainement dans le château royal, ainsi que dans

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la Tille de Cracovie, le docteur Leonardo- Monti et son associé napolitain. Le bruit se répandit qu'ils s'étaient sauvés avec de grands trésors, que Bonne de Milan ne retrouvait plus.

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