‹ Hippolyte BoratynskiChapitre 9 sur 9 · AVEU · texte numérisé non relu

AVEU

— J'eus les premiers , dit Célanîe , et ils furent bien grands , mais les siens sont de n'avoir pas su deviner mon repentir et d'écouter trop son ressentiment. D'A! mont la regarde avec tendresse. Si Charles se fût levé et eût sorti, son pénible secret se révélait et il eût demandé grâce ; mais Charles ne bouge pas , il est donc forcé de se taire. Charles s'aperçut que cette conversation affectait le comte et il changea de sujet.

Les choses étaient ainsi ; hors le mot d'amour qu'ils ne voulaient prononcer ni l'un ni l'autre , ils étaient comme de vrais amans et des plus passionnés.

Charles ne les quittait pas. Et le moyen de se dire que l'on s'adore devant un tiers , surtout quand il y a un an bientôt qu'on est marié ?

Charles s'étonnait quelquefois des singularités qu'il remarquait dans leur manière d'être , il en plaisantait le

l'aveu. ^9^

comte... Ce pauvre comte! que n'éprouvait-il pas alors !

Ils jouaient un jour tous deux au billard, la comtesse était spectatrice. Un point difficile se présente, les voilà en discussion. Gélanie s'approche.

— Cousine, s'écrie Charles animée, par le jeu , celui qui gagne vous embrassera.

— Je le veux bien, répond la comtesse en riant.

Les voilà attentifs. Charles se dépitait ; le comte gagne la partie. Célanie baisse les yeux.

— Eh bien! embrassez-la, dit Charles avec humeur.

D'Almont s'est approché , mais timide comme un amant , il n'ose prendre ce baiser qui d'avance porte le trouble dans son âme.

Célanie n'avançait pas non plus ; rouge et confuse , elle ne dit mot.

iq6 l'aveu.

— En vérité , dit Charles en les regardant, je ne vis jamais tant de cérémonie entre deux époux pour un baiser.

—-S'il savait que c'est le premier! dit la comtesse, avec un peu de malice , bas à d'Almont. Celui-ci soupire et se trouble.

— Mais embrassez donc , s'écrie Charles , riant comme un fou de la mine embarrassée du comte. Il fallut bien s'y décider. Mais d'Almont ne put s'empêcher de regarder Céîanie d'un air de reproche, et de lui dire tout bas: — C'est me récompenser cruellement !

Célanie n'écoutait plus ni son humilité ni ses scrupules, la force de son amour anéantissait sa fierté ; certaine de régner dans le cœur de son époux , elle mettait sa jouissance à lui laisser deviner qu'elle partageait des sentimens que ni l'un ni l'autre ne cherchaient plus à combattre. D'Almont, presque heureux,

LAVEU. 197

la regardait, et ses regards semblaient lui dire : Achève ton ouvrage. —Elle le comprit, et n'hésita plus.

Un jour ils sont réunis dans la bibhothèque. Le comte possédait le talent de lire avec perfection ; Célanie aimait à l'entendre. Assise auprès de lui , sa broderie dans les mains, elle l'écoute avidement. Un peu plus loin, Charles prépare un attirail de pêche ; il va , vient , puis s'écrie que ses filets sont arrangés, qu'ii s'en va au bord de l'étang , qu'il reviendra pour dîner.

Les voilà seuls.... La voix du comte subit une altération sensible. Célanie s'en aperçoit; vivement émue, elle pose une main sur le feuillet, et regarde son époux.

Le livre échappe à d'Almont , la plus violente agitation se peiVit sur ses traits ; alors Célanie, avec un mélange de dignité et de tendresse , rougissant et baissant lefs yeux lui dit : — C'est assez écouter

1 98 l'aveu.

l'orgueil. Certaine qu'il lui pardonnera des torts qu'elle n'eut que parce qu'elle ne le connaissait pas ( ils sont effacés d'ailleurs par tout ce qu'elle a souffert depuis qu'elle a reconnu qu'elle s'était trompée j , elle n'hésite point à lui confier le secret de son âme : elle l'aime..., le lui avoue , et ne regrettera d'avoir fait un semblable aveu que si, écoutant encore son ressentiment, il rejetait un cœur qui ne bat que pour lui.

— Le rejeter, moi ! s'écrie le comte transporté; ôte-moi la vie si je dois le perdre ! Et il tomba à ses pieds.

Célanie le considéra quelques momens avec un mélange d'orgueil et de joie. ,

— Homme superbe , dit-elle en souriant , tu conviens enfin qu'il est de quelque prix pour toi.... Puis d'un ton plus sérieux elle ajouta : — Levez-vous , mon ami , c'est moi qui devrais être aux vôtres ; vous avoir méconnu un instant

mériterait une punition plus longue que celle que j'ai endurée.— Mais je n'aurais pas souffert seule, dit-elle avec un regard enivrant..., et je n'ai pas eu de courage.

— Ah ! n'en ayons plus que pour nous aimer ! s'écrie le comte , et oublions tous les instans qui ne ressemblent pas à celui-ci.

Il n'est pas de mots pour peindre les délicieuses sensations qui remplirent leurs cœurs, et le bonheur dont ils jouirent le reste de leur vie.

Charles n'eut plus de singularités à remarquer dans la conduite de son cousin , et Célanie éprouva tous les jours davantage combien il faut se défier de son imagination dans un premier sentiment.

Page 1