COBBET , QUAI DES AUGUSTIHS
Achille , comte d'Almont , finissait sa trentième année. Il avait la tournure la plus distinguée , une physionomie noble et expressive , beaucoup d'esprit , une grande fortune, des relations brillantes; mais , de tous ces avantages , il n'en estimait aucun , et en possession de tout ce que la foule envie, d'Almont ne se trouvait point heureux. Le tracas de la vie le fatiguait ; il était en proie à cet ennui ardent et vague, maladie d'une âme qui n'est point occupée ; il croyait avoir tout senti, tout éprouvé , Et pourtant il était isolé , car les jouis-
sances qui avaient bercé sa jeunesse ne lui avaient pas même laissé un souvenir. Son âme éprouvait une espèce de désappointement; il était irrité contre le sort de ce qu'il ne lui avait pas donné tout ce que ses espérances et sa brûlante imagination lui avaient fait pressentir. Il ne s'apercevait pas que la vie du grand monde qu'il n'avait presque pas quitté l'avait désenchanté.
En effet , cette vie frivole et aride n'est pas bonne pour qui sent le besoin d'éprouver autre chose que des distractions. Un vif intérêt , une grande passion éprouvés dans le monde peuvent y retenir," et alors on le traverse , occupé du seul objet qui nous attire , mais avec une âme dont les émotions ne sont pas fixées , cette existence , si occupée à sa surface et si désœuvrée au fond , use peu à peu ces facultés élevées , partage de quelques êtres privilégiés.
Le comte sentait tout cela , sans le
définir ; il eût voulu qu'un changement de situation quelconque le mît à même de faire usage de ses forces morales presque anéanties sous le poids de l'ennui.
2xji>— J'ai vécu trop vite , se disait-il ; en quelques années j'ai épuisé la coupe des plaisirs et de la félicité. . . . ; . la félicité! Ce mot le rendit rêveur; et pour la première fois il pensa qu'il avait goûté de toutes les jouissances ; mais il y avait encore loin d'elles au bonheur! — Mais , après tout , le bonheur où est-il ? IN'uîle part , je crois , lorsque nous ne savons le trouver dans notre propre cœur; et le mien qu'a-t-it éprouvé?. . . Ces derniers mots le firent
rêver encore Avait-il réellement
aimé ?
Je pars dans huit jours , dit le comte en déjeunant un matin avec son cousin Charles de Biré.
4 l'aveu.
— Où allez-vous donc ?
— Je n'en sais rien encore. Probablement en Suisse , et peut-être en Amérique.
— Ah ! c'est donc sans but que vous vous vous décidez ainsi à courir le inonde ?
— Mon Dieu, oui! uniquement pour changer de place : rester ainsi stationnairc m'ennuie.
— Croyez-moi , mon cousin , lorsque c'est une semblable maladie qui inspire le désir de voyager , on n'en guérit pas en courant , car on emporte son mal avec soi.
— J'espère bien le laisser dans Paris ; c'est le vide de ses plaisirs qui me tue,
— Bon ! c'est donc sur la vie cliam^ f être et les scènes pittoresques de la nature que vous comptez ?
~ Charles , vous raillez, i
x'ateu. 5
— Je suis plus raisonnable que vous , car je sais prévoir que ces scènes-là ne TOUS guériront pas. Ecoutez , Achille , youlez-vous que je vous parle franchement? C'est votre âme qui est malade ; c'est elle qui a besoin d'être occupée. "Vous m'avez toujours traité de fou ; je conviens que je suis beaucoup moins penseur que vous , et cependant j'ai deviné votre secret , parce que je vous connais bien : votre existence attend son complément ; l'agitation des plaisirs ne vous convient plus: c'est une vie heureuse et paisible , c'est une fixité de pensées et de sentimens qu'il vous faut.
D'Almont regarda son cousin d'un air tout surpris.
— Le léger Charles de Biré conseiller de se fixer !
— Soyez bien sûr, Achille, que ce n'est pas à moi que je donnerais ce conseil ; c'est encore en courant que j'observe ; mais je ne deirine pas moins
6 LAVETJ.
juste, et vous, qui passez votre vie à analyser , vous êtes encore à savoir ce qui vous convient. Mariez-vous , d'Almont, et vous n'aurez plus l'envie d'aller courir si loin ; entourez-vous de l'affection d'une femme chérie; confiezlui le soin d'embellir votre vie ; et vous verrez le dégoût et l'ennui qui vous assomment faire place à la paix , à la douce confiance , et au vrai bonheur.
— Mais en vérité , Charles , ou prenez-vous tout cela?
— Mon ami , c'est parce que je suis inspiré et par votre intérêt et par l'ange que j'ai vu.
— Me marier ! moi! continua d'Almont en suivant son idée ; ne connais-je pas les femmes ? ne sais-je pas qu'elles ne sont pas susceptibles d'un attachement véritable ?
— Ne parlez pas ainsi, mon cousin ; toutes ne ressemblent pas à celles que vous avez connues : c'étaient des co-
quettes , des femmes plus occupées de leur triomphe que de leur amant ; mais la beauté modeste, la vertu sans faste n'ont jamais frappé vos regards, ou, je me trompe fort, elles vous auraient fixé,
— Mais , mon ami , vous m'étonnez beaucoup.
— Écoutez, voulez-vous que je vous fasse connaître celle qui me paraît posséder le plus aimable assemblage de grâces et de perfections ; une créature toute céleste? Si après l'avoir vue vous persistez dans vos projets de départ et d'isolement, je ne vous retiendrai plus.
— Et quelle est cette dangereuse beauté ?
— La fille de la baronne de R. : un grand nom et point de fortune ; c'est précisément ce qu'il vous faut.
— Mais je n'ai aucune envie de me marier.
— Qu'importe! voyez-la toujours.
8 l'aveu.
Soit indolence , soit curiosité , le comte se laissa entraîner; il promit à son cousin de se laisser présenter chez la baronne de R., et ils se séparèrent après avoir pris jour.
D'Almont avait toujours eu de l'éloignement pour le mariage ; il pensait qu'avec lui finissait l'amour. Comme il n'avait jamais éprouvé d'attachement véritable, il n'avait jamais senti le besoin de s'enchaîner invariablement.
Aussi ce fut seulement pour satisfaire ia fantaisie de son cousin et sa curiosité, qu'il acquiesça si facilement à une eatrevue avec les dames de R. S'il eût eu des projets , peut-être il eût hésité davantage.
Charles arriva au jour fixé ; il paraissait fort occupé.
— Comment se fait- il, mon cousin ,^
l'aveu. 9
dit le comte, que tous me réserviez, à, moi, une beauté si séduisante et qui.
paraît si vivement vous intéresser?
— Parce que je sais , dit Charles avec naïveté , que je suis trop mauvais sujet pour lui plaire , et trop volage pour me fixer; mais si je connais mes défauts, je sais aussi apprécier le vrai mérite.
— Comment avez -vous connu ces dames?
— Pendant un voyag;e que j'ai fait sur les bords de laLoire; elles habitaient une petite terre , seul reste d'une grande fortune. Je leur fus présenté parles amis chez qui j'étais. Vous connaissez ma gaieté dans le monde ; elle parut beaucoup amuser la baronne , faisait sourire son adorable fille; mais je ne me le dissimulais pas , je plaisais sans intéresser ; j'en pris gaiement mon parti , et me dis que , puisque je n'avais pas ce qu'il fallait pour devenir son amant, je serais son ami. Je fis part de ce que j'a-
tJQ I- AVEU.
vais éprouvé et résolu , le pacte fut accepté avec une grâce enchanteresse : on eût dit qu'elle voulait me dédommager, des sentimens qu'elle me refusait. Depuis lors je suis certain qu'elle n'a pas eu d'ami plus dévoué.
— Et comment se fait -il qu'elle soit à Paris maintenant? demanda le comte avec intérêt.
— Pour un procès sur lequel la baronne fonde de grandes espérances , mais qui n'est pas bon ; et puis je crois que, sans l'avouer, la fière dame ne serait pas fâchée de marier sa fille.
— Vous ne les avez pas prévenues au moins? dit le comte avec inquiétude.
— Mais si : ne fallait-il pas qu'elles le fussent ?
— Quoi! vous m'avez annoncé! vous avez parlé de vos projets ?
— J'ai seulement dit deux mots à la baronne , et devant sa fille , que vous
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étiez mon parent , que je tous avais beaucoup parlé de ces dames , et que vous m'aviez témoigné le désir de leur être présenté.
— Je n'ai rien résolu , dit le comte , et ne prétends pas être contraint.
— Mon Dieu ! soyez tranquille : on n'y songe pas; et au lieu de redouter d'être contraint, prenez garde d'être séduit et qu'on vous refuse , car, je vous en préviens , Célanie est difficile.
En finissant ces mots , Charles donna l'ordre d'arrêter. Lé comte descendit tout rêveur; l'avertissement de Charles l'avait troublé. Bien qu'il ne se l'avouât pas, son amour-propre commençait à être intéressé , et ce fut l'inquiétude de ne pas plaire qui émut sa voix lorsqu'il donna son nom au domestique qui vint les introduire.
12 l'aveu.
La baronne de R. était une femme de l'ancienne cour : fière de ses aïeux , fière de son nom, elle eût voulu l'être de ses richesses ; n'en possédant pas , elle mettait son orgueil à les mépriser, et ce n'était qu'avec dépit qu'elle convenait- avec elle-même que ce qui lui manquait était précisément ce qui avait le plus de cours et pouvait bien souvent tenir lieu d'aïeux. Cette pensée enflammait son sang et la révoltait contre le siècle qui avait mis au jour de semblables idées. Hautaine , impérieuse , elle savait adoucir ces défauts par cette fleut de politesse, cette urbanité gracieuse qui distinguaient les personnes du bon ton d'autrefois. Elle aimait sa fille avec passion , mais elle l'aimait avec toute l'exigence de son caractère : elle eût donné sa vie pour sauver celle de sa fille, mais elle eût mieux aimé la voir mourir que de lui céder.
Le comte fut frappé de son air imposant , de ses manières nobles et de sa
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dignité à la fois fière et bienveillante : quand elle le voulait la baronne pouvait être fort aimable.
Quant à Célanie, il ne Tadmira pas, mais il fut touché , ému , et il lui sembla qu'elle venait d'éveiller dans son âme des sensations encore inconnues.
Elle était assise auprès de sa mère et tenait un ouvrage de broderie. Après avoir répondu par une profonde révérence aa salut du comte , et par quelques mots à demi-voix au compliment que lui adressa M. de Biré , elle se rassit et reporta les yeux sur son ouvrage, sans même avoir jeté un regard de curiosité sur le nouveau-venu. D'Almont se sentit un peu piqué de cette insouciance , mais il y avait tant de modestie dans sa contenance, qu'il se trouva encore plus disposé à l'observer.
Ce fut la baronne qui se chargea des frais de la conversation ; elle la soutint avec esprit et sagacité : un grand tact.
i4 l'aveu.
|)eaucoup d'usage du inonde lui donnaient une aisance Iqu'elle communiquait aux autres. Sa fille, timide et silencieuse, "^vait parfois ses yeux , toujours légèrement voilés par un sentiment que le comte ne pouvait définir; il ne savait pas s'il devait l'attribuer à la timidité ou à la mélancolie. Une fois il lui adressa directement la parole ; elle répondit quelques monosyllabes , mais si bas qu'il ne put distinguer ce qu'elle disait. La baronne, attentive à ce qui se passait, lui lança un regard de courroux; alors, avec le plus touchant sourire, elle se tourna vers Charles et lui fit une question. Celui-ci devenait tout autre quand il lui parlait. D'Almont se sentit attristé : il n'aimait pas encore , et déjà il devenait jaloux. C'est qu'aussi il n'avait jamais vu de femme semblable, non qu'elle fût plus belle qu'une autre, mais c'était la grâce qui accompagnait sa beauté ; c'était ce charme indéfinissable de sensibilité exquise et d'intcili-
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gence élevée ; c'était ce regard si touchant et si doux , ce sourire qui faisait naître l'amour et pressentir la félicité ; c'était enfin un mélange de timidité et de modestie qui semblait envelopper tout son être et en faire comme une créature à part.
Le comte avait eu de brillans succès auprès des femmes , mais c'étaient des femmes qui toutes se ressemblaient ; ici tout était mystère, enchantement, et ce qui le séduisait était précisément un attrait dont il ne s'était même pas fait l'idée.
Il prit congé de ces dame*, non sans avoir demandé la permissioBrde revenir ; elle lui fut accordée avec un gracieux sourire de la part de la baronne ; Célanie s'inclina , et l'exigeant d'Almont fiat presque tenté de l'accuser d'impassibilité , tant elle mit de froideur dans son salut.
Charles avait un air triomphant en sortant.
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— Eh bien! mon cousin, comment la trouvez-YOus ?
— Fort jolie , séduisante au-delà de toute expression ; mais avec cela bien froide et bien sérieuse.
— C'est de la timidité.
— Poussée beaucoup trop loin , car enfin on regarde au moins les gens en les saluant.
— Qui sait? peut-être a-t-elle craint de rencontrer vos beaux yeux ; ce qui est certain , c'est qu'elle a eu l'air surpris en yo^is voyant.
— Charles , trêve de plaisanterie ; elle ne m'a pas regardé.
— Pas lorsque vous l'avez saluée , mais avant, pendant que je vous présentais ; vous étiez troublé , vous n'avez rien vu ; d'ailleurs , de quoi vous plaignez-vous? Elle a de trop ce que beaucoup d'autres ont de moins, et cette
timidité , cette excessive modestie ne sont-elles pas le plus grand charme d'une femme? Le comte ne répondit pas ; il était trop de l'ayis de son cousin pour oser en convenir.
En rentrant à l'hôtel, un de sjes gens vint lui demander un ordre relatif à son départ.
Mon cousin ne part pas, dit Charles au domestique. Celui-ci regarda son maître pour attendre une affirmation.
— Charles, que dites -vous donc?
voulez-vous que sur une simple entrevue je décide ainsi de mon sort, et renonce à un voyage qui me promettait du plaisir ?
— Eh bien! mon cousin , qui vous dit que vous ne la verrez, qu'une fois ? N'êtes-vous pas libre d'y retourner quand cela vous plaira ? n'êtes-vous pas ceitain d'être accueilli ? Quant au voyage], vous le ferez avec elle.
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Le comte sourit: —Je ne suis pas convaincu , mais je veux bien vous céder puisque cela vous amuse; allez, dit-il au domestique , j'ordonnerai plus tard mes préparatifs. Charles le laissa dire , mais il le quitta , bien persuadé que son cousin ne partirait pas.
-xqajj
Le comte fut plusieurs jours fort occupé du souvenir de Gélanie; malgré lui, les projets de son cousin se présentaient à son imagination et venaient le tenter ; la gracieuse image de mademoiselle de R*** , qui alors lui apparaissait, rendait la séduction bien difficile à vaincre. — Cependant, se disait-il, prendre une femme sans connaître son caractère . ses sentimens ; s'enchaîner pour la vie sans être sûr de rencontrer amour et affection ! Est-elle susceptible de tendresse ? Ne m'a-t-elle pas paru bien froide, bien impassible? Et pourtant , je ne sais quoi de tendre , de tou-
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chant qui se décèle dans tout son être , et comme à son insu , me fait penser qu'elle est toute âme , et cette âme vierge encore n'aurait besoin que d'un soupir de l'amour pour s'animer et se faire comprendre Heureux mille fois celui
qu'un semblable bonheur attend! Je veux la voir encore , l'observev , chercher à lire dans ce cœur qui se cache ; et si j'étais assez heureux pour le toucher, pour lui plaire... eh bien ! je suis libre , riche , quel plus noble usage pourrais-je faire de ma fortune que d'assurer le sort de deux femmes intéressantes ?
C'est ainsi que le comte se trouvait peu à peu disposé à se marier, lui qui, depuis sa jeunesse , et encore quelques jours avant, avait constamment rejeté ce projet.
Cependant désirant de revoir mademoiselle de R. , mais se craignant, il hésitait encore à y retourner , lorsque son cousin vint le décider.
20 l'aveu.
— Eh bien , Achille , que faites-vous donc ? Est-ce poli de négliger ainsi ces dames ? elles m'ont plusieurs fois demandé de vos nouvelles. Je suis sûr qu'elles trouvent très-étonuant qu'après avoir fait une apparition vous n'y retourniez plus : cela a l'air de dire : Vous ne me plaisez pas.
— ;Quoi! elles pourraient penser!...
Charles , vous les avez, désabusées au moins?
— Moi , j'ai dit que vous étiez un peu singulier , un peu original , et toujours très-long à prendre une décision.
— Vous avez dit cela !. . . . Et mademoiselle de R. qu'en a-t-elle pensé ?
— Mais... elle a dit que vous faisiez bien.
— Ah! Ainsi donc elle se soucie
fort peu que j'aille la voir ?
— Au contraire, c'est que j'ai cru re-
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marquer un peu de dépit dans le ton dont elle a prononcé ces mots.
— Du dépit! Charles, ne vous êtes- Yous pas trompé ?
— Venez vous en assurer vous-même.
■ — Mais on m'a reçu si froidement!
— Comme une nouvelle connaissance; d'ailleurs, persuadez-vous bien quemademoislledcR.. apeuvulemonde, qu'elle est d'une timidité excessive ; et je crois que jusqu'à ce qu'elle soit votre femme , vous ne la verrez pas changer de manière d'être.
— Vous conviendrez alors que ce serait beaucoup hasarder ; car enfin, qui m'assurera que ce ne sera pas une belle statue que j'épouserai ?
Charles haussa les épaules , et répondit à son cousin qu'il lui croyait trop de pénétration pour qu'il pût comparer mademoiselle de R. à une statue.
22 l'aveu.
Le lendemain d'Almont se présenta chez la baronne ; il fut reçu par elle avec toute l'affabilité d'une ancienne connaissance : point de reproches sur l'intervalle qu'il avait laissé passer, mais un air qui voulait dire : Vous me faites plaisir d'être venu. Et pourtant il y avait quelque chose dans sa manière qui ne plaisait pas au comte ; il voyait qu'elle avait un but, et sa politesse le mettait mal à l'aise. Il fut presque tenté de préférer la réception cérémonieuse et froide de sa fille; car, à quelques nuances près, elle fut absolument la même que la première fois. — Cependant, tout en convenant de sa franchise , le comte en était impatienté ; il eût voulu l'entendre causer, que même elle ne se trouvât pas de son avis pour la voir s'animer; mais elle se bornait à répondre aux questions qu'il lui adressait , ou aux interpellations de sa mère. S'il la regardait trop souvent ou fixement , il la voyait rougir, baisser ses longues paupières; et
i'aveu. 23
s'il blâmait sa froideur, il était forcé de s'avouer que cet air de modestie la rendait bien séduisante.
Madame de R. , aussi contrariée que d'x\lmont de l'éternel silence de sa fille, lai demanda un peu de musique. 11 la vit hésiter et se troubler. La baronne réitéra sa demande du ton de quelqu'un qui veut être obéi. Alors elle se leva et fut chercher sa harpe.
Le comte crut remarquer qu'elle étouffait un soupir ; il S'approcha poi'r l'aider à transporter l'instrument, et lui dit : — Combien je suis désolé de vous causer un moment de peine! Voulezvous que je prie madame votre mère de TOUS dispenser de faire de la musique?
— Non, répondit-elle ; je suis habituée à faire tout ce que ma mère désire.
D'Almont fut touché de sa soumission, et il se prépara à l'entendre avec intérêt. Elle chanta avec goût et méthode, mais fort peu d'expression. Le
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comte en fut péniblement surpris i quand l'âme ne se décèle pas en faisant de la musique, se dit-il, c'est qu'on n'en a pas du tout. Et il s'en fut avec liumeur , contrarié de ne pas rencontrer tout ce que tant de charmes lui avaient fait pressentir. —Eh quoi I disait- il, avec tous les dehors de la sensibilité ; avec ce regard qui trouble l'âme , ce sourire qui vient l'attendrir, cette grâce exquise qui paraît être l'essence de son être ; rester aussi froide, aussi sérieuse! Estce réserve ? est-ce crainte de paraître? ou enfin n'est-elle qu'une jolie poupée?...
Son époux pourra seul deviner ce mystère. Oui, ajouta-t-il en rêvant, pour un homme fatigué des scènes turbulentes de la vie, qui, rassasié de plaisirs, veut finir son existence au sein du repos, voilà bien la femme qui lui convient : belle et modeste, soumise et vertueuse; la vie serait avec elle un beau jour sans orage ; et celui qui a beaucoup vécu doit aspirer au calme.
l'aveu. a5
D'Alaiont n'était pas précisément amoureux , mais il se trouvait dans une situation qui ne demandait autre chose que de l'occupation. Avant de connaître mademoiselle de R. , il avait projeté de voyager uniquement pour avoir un but; il n'avait point songé à se marier, parce que , de toutes les femmes qu'il avait connues, il n'y en avait pas une dont il eût voulu faire la sienne , et c'était d'après cette opinion qu'il en était venu a penser qu'il n'existait point de bonheur dans la condition d'époux. Mais , en voyant mademoiselle de R. , ses idées furent changées : il considéra le mariage sous un tout autre jour. Il se représenta sa vie s'écoulant dans une union paisible avec une compagne belle et sage ^ qui, embellissant son âge mûr, ferait encore le charme et la consolation de ses vieux jours. Enfin il se dit : qu'il ne s'était pas marié parce qu'il n'y avait jamais pensé, mais que, puisqu'on l'y avait fait songer , c'était Célanie qu'il
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fallait choisir , ou rester célibataire.
Malgré ses nouveaux projets le comte hésitait encore ; il était comme ces personnes qui prenant difficilement une résolution la considèrent sous toutes sortes de faces , et après en remettent au temps, pour avoir à le considérer encore. Cependant il allait quelquefois chez madame de R. Sa conversation lui plaisait, et puis l'attention silencieuse de sa fille , les regards pleins de mélancolie qu'elle jetait parfois autour d'elle, l'attiraient , l'occupaient ; il cherchait à pénétrer dans cette àme qui prenait tant de soin de se dérober.
Céîanie le recevait pohment , se mêlait rarement à la conversation ; mais le peu qu'elle disait était toujours si juste et si bien senti que d'Almont voyait augmenter son désir de la connaître mieux, Non , se disait-il , elle n'est pas ce qu'elle veut paraître ; c'est
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peut-être sa mère qui la tient ainsi en si grande réserve ; cette madame de R. a quelque chose de si impérieux dans le regard, surtout lorsqu'elle lui parle! Et puis , la retraite dans laquelle elle a continuellement vécu doit avoir nécessairement influé sur son caractère et ses manières ; voilà sûrement la cause de ce ton toujours si contenu , de cet air touchant et triste ; son âme , ses sentimens n'ont pu se développer. Si elle devient ma femme elle sera bien toujours un peu froide , mais tant mieux , elle n'exigera pas plus de tendresse que je ne me sens disposé à en accorder.
Le comte était encore entre le oui et le non , lorsqu'il vint un jour chez la jbsaronne , qui était seule et paraissait inquiète ; il lui demanda des nouvelles de sa fille ; madame de R. répondit que Célanie était souffrante , et gardait la chambre. — C'est ce qui me décide à m'en retourner, ajouta-t-elle en soupirant.
^S l'aveu.
— Quoi , madame î vous allez quitter Païis ?
— Eh! monDieu,'oui. J'étais venue ici pour ce malheureux procès , espérant , si je l'eusse gagné, qu'il aurait amé- Jioré ma situation , et alors j'aurais pu .procurer à ma fille les distractions si nécessaires à son âge. iMais vous le voyez , je n'avance pas , on me remet de jour en jour, et ne pouvant pas conduire cette enfant dans le monde , j'aime mieux la ramener à la campagne, où sa (Santé aura moins à souffrir que dans la triste réclusion où nous vivons, car la solitude offre autant d'ennui à la ville qu'elle a de charmes à la campagne.
3Iais c'est avec regret que je quitte Pans sans avoir procuré aucun amusernent à ma fille. Gélanie, vous avec dû le remarquer, est naturellement se-, rieuse, presque triste; je ne puis me dissimuler que c'est la retraite dans laquelle elle a été élevée qui l'a rendue ^insi ; si en y retournant elle allait s'en
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trouver plus mal, si sa santé devait eu souffrir!... si j'allais la perdre !
La baronne joignit les mains avec engoisse. D'Almont se sentit ému; il s'offrit du ton le plus aimable à conduire ces dames dans quelques lieux publics , et à leur procurer tous les agiémens qui seraient en son pouvoir. La baronne s'inclina avec dignité et le remercia.
— Vous êtes fort aimable , M. le comte, lui dit-elle, j'ai pour vous la plus sincère estioie ; mais à quel titre m'offririez - vous vos politesses ? vous n'êtes ni mon parent, ni assez vieux pour que je puisse les accepter.
Alors d'Almont prenant subitement son parti, fit l'offre de sa main , et dit que s'il était assez heureux pour ne pas déplaire à mademoiselle de B., il mettrait tous ses soins à faire son bonheur.
La baronne l'écouta avec émotion, et lui dit: — Je ne dissimulerai point avec
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un homme comme vous, je vous dirai simplement que votre demande satisn fait mes vœux les plus chers. D'Almont, croyez-le bien , vous êtes précisément l'homme qui convient à ma fille et que ] 'eusse choisi parmi tous les autres : je connais trop la noblesse de votre caractère pour qu'une semblable déclaration puisse changer vos intentions ; ainsi , sans vous dire que je veux réfléchir ou me consulter, ce qui serait faux , dès cet instant ma fille est à vous , et c'est mon plus cher trésor que je vous confie. Cette apparente franchise de la baronne qui venait enfin d'atteindre le but secret de ses espérances et de bien deâ démarches toucha le comte; il baisa s£rmain avec respect , et lui dit qu'il se croirait parfaitement heureux s'il était ^ sûr de trouver mademoiselle de R. aussi, favorablement disposée; mais, ajouta--^ t-il , d'après la manière dont elle me traite , je crains bien d'avoir à essuyer un refus , et je vous en supplie , ma- ^
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dame , surtout point de contrainte et que ce soit elle seule qui de'cide.
— Ecoutez , d 'Aiment, dit la baronne, je vois bien que c'est la froideur de ma fille qui vous inquiète; mais songez à l'extrême réserve dans laquelle elle a été élevée ; songez qu'elle n'a aucune habitude du monde , et puis, je vous l'avoûrai , son âme est sensible , mais point • passionnée , elle ne sait point feindre plus que ce qu'elle éprouve , et avec elle vous aurez à vous louer de la solidité de ses sentimens ; mais point à vous plaindre des écarts de son imagination. D'ailleurs comme elle n'a jamais aimé elle m'obéira sans répugnance , vous aimera d'abord pour remplir son devoir, et bientôt, j'en suis certaine, ce devoir deviendra son bonheur.
Le comte parut plus satisfait, et il prit congé de madame de R. en la priant de préparer sa fille à le recevoir sous son nouveau titre
5â l'aveu.
Le comte était si étonné de la résolution subite qu'il venait de prendre , qu'il n'osait s'interroger , ne sachant pas s'il éprouvait réellement plus de contentement que de peine. Ce qui le charmait, c'est qu'il était débarrassé du poids de l'incertitude-, et qu'il n'avait plus à disputer aves ses idées. A présent c'est une chose terminée , se dit-il , il n'y a plus à «n revenir , à moins que la belle Célaiiie ne me trouve trop vieux , ou qu'enfm elle avoue ce que ses froides réceptions me font pressentir , une aversion décidée pour moi... Eh bien , je m'éloignerai sans regret ni colère ; elle est assurément fort jolie, mais la beauté ne suffit pas pour faire une passion , et si elle eût eu l'âme que je lui supposais d'abord, je sens que j'aurais pu attacher plus de prix à son consentement.
Le surlendemain lorsque d'Almont entra chez la baronne , il vit Célanie pâlir et se reculer; incertain de ce qu'il devait faire, il s'arrêta au milieu de
l'appartement; madame de R. lui tendit aussitôt la main.
Venez, monsieur le comte, lui dit-elle, venez encouragerla timidité d'une jeune fille qui s'étonne de ce qu'on la recherche , et qui redoute un engagement parce qu'elle ignore le bonheur qu'il lui promet.
Le comte s'avança, il prit la main de Célanie,etla pressant doucement: — Se- Tai-je assezheureux, mademoiselle, pour Herencontrefd'autres obstacles que ceux que votre timidité et votre touchante modestie feraient naître ? Madame votre mère a dû vous le dire , je ne veux rien devoir qu'à vous-même, et ma félicité ne sera réelle qu'autant que je pourrai espérer de vous la voir partager.
Ici il crut sentir la jolie main qu'il tenait toujours dans la sienne trembler et s'agiter ; sans rien répondre , Célanie leva ses beaux yeux vers sa mère, et sembla implorer sa pitié ; mais la ba-
34 l'aveu.
ronne , sans paraître la comprendre , se pencha vers elle et lui dit quelques mots à voix basse. II vit Célanie tressaillir et se tournant alors vers lui , elle lui dit d'une voix faible et à peine articulée :
— Je serai heureuse d'obéir à ma mère.
Elle n'en dit pas davantage et fondit en pleurs ; le comte ému saisit de nouveau sa main et la baisa. La baronne , satisfaite par ces paroles, lui fit mille ca-^ resses et la combla d'éloges. D'Almont ne disait rien , il était un peu inquiet ,' il ne savait pas s'il devait aussi attribuer à la timidité les larmes qu'il voyait répandre , et il se promit de chercher à se trouver seul un instant avec mademoiselle de R, pour la conjurer de lui dire si la contrainte n'avait pas dicté sa réponse.
La baronne déclara qu'elle voulait que le mariage se fit le plutôt possible ,
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elle allégua pour raison , qu'étant soutenue par le crédit et la protection de son gendre , elle aurait bien plus de hardiesse à poursuivre son procès. D'Almont lui dit qu'elle avait tort d'y songer, et que dès cet instant elle pouvait disposer d'une partie de sa fortune ; mais elle lui répondit qu'elle était comme les vieilles gens , fort entêtée , et qu'elle tenait autant à gagner sa cause qu'aux profits du procès ; et elle ne le congédia qu'après lui avoir fait promettre de s'occuper sur-le-champ des préparatifs de cette union.
D'Almont ne pensait point à son mariage avec sécurité; maintenant que tout était convenu , il se demandait ce qui avait pu l'entraîner si loin et le conduire à un engagement qu'il allait formier sans plaisir; car il se l'avouait, sî l'aspect enchanteur de mademoiselle de R. l'avait séduit d'abord , sa froide réserve , l'air de profonde tristesse qu'il
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lui voyait souvent l'inquiétaient et lui faisaient craindre de n'épouser qu'une femme belle , mais maussade. Il communiquait ces réflexions à son cousin €t lui en voulait quelquefois de l'avoir détourné de ses projets; il se blâmait Hussi lui-même de sa précipitation , et il avait besoin de se dire, que puisqu'il avait cédé à la pitié que lui avait inspirée la situation de Célanie , il ne devait pas se repentir d'une résolution qui assurait le bonheur de deux personnes ; car il s'était promis de faire tout ce qui dépendrait de lui pour rendre heureuse celle qui allait devenir sa femme. Dans les préparatifs qui furent faits il n'épargna rien pour que tout fût digne de son rang et de la beauté à laquelle il allait s'unir. Tout ce qui peut flatter les goûts et les fantaisies d'une femme fut offert à Célanie ; un hôtel élégant fut préparé pour la recevoir ; des invitations nombreuses et brillantes furent envoyées de tous côtés pour donner de l'é-
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clat à la cérémonie. Celle qui était l'objet de tous ces soins les recevait avec douceur et modestie, elle approuvait tout 00 plutôt restait indifférente à tout; et d'Almont se disait quelquefois qu'assurément ce ne serait pas la différence des goûts qui troublerait la paix de son miénage. — Dans quelle profonde tranquillité je vivrai! se disait-il; et il n'était pas marié que déjà il s'effrayait de la monotone existence qui l'attendait.
Cependant il eût bien voulu avoir un entretien particulier avec mademoiselle de R. avant d'être irrévocablement lié ; il avait cru remarquer qu'elle-même paraissait le désirer aussi vivement ; mais la baronne ne leur en laissait pas la possibilité. Attentive à surveiller sa fille , c'était toujours en sa présence que celleci recevait les soins et les hommages du comte.
Un jour, impatienté de cette contrainte , il s'en plaignit à la baronne ;
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elle ne le laissa pas .achever et 1 mter- Tompit en lui disant : — Jesaistouteetjtiè vous avez à m 'alléguer, mais c'est ainsi que j'ai élevé ma fille; habituée à ne jamais m'en séparer, à surveiller toutes ses actions , je ne me démettrai de mon autorité que pour la confier à celle de son époux. C'est aussi de cette manière que les dames de la famille de R. ont été élevées; je veux que Gélanie , moins riche qu'aucune d'elles , soit au moins aussi considérée. D'Almont ne répondit plus rien , et il fallut qu'il se résignât à attendre d'être marié pour faire connaissance avec sa femme.
La nouvelle du mariage du comte fit sensation dans le monde : on connaissait son humeur fière et indépendante , la délicatesse de ses sentimens , et combien il lui était difficile de se fixer ; ce qui faisait dire à tous ceux qui parlaient de ce mariage, qu'il n'y avait qu'une grande passion qui eût pu le décider.
Charles , qui connaissait son cousiu
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mieux que personne, s'étonnait autant de ce qu'il restait indifférent pour sa prétendue que de sa résolution prise si subitement et sans le conseil de l'amour. Aussi tous ceux à qui il contait que son cousin se mariait sans éprouver de passion refusaient de le croire ; et la curiosité, déguisée sous le nom de l'intérêt, attira la foule à l'église le jour de la cérémonie.
Toutle monde connaissait d'Almont, et pourtant il fit sensation en entrant , tant sa contenance était noble et imposante ; le sérieux plein d'expression de sa physionomie allait bien avec la circonstance et le lieu où il se trouvait. Quant à sa jeune épouse , on se disait tout bas qu'il était impossible qu'il n'en fût pas amoureux. Elle 'était en effet si jolie ! ces voiles et ces roses blanches s'accordaient si bien avec la pureté de son teint et le gracieux de ses formes ; il y avait tant de dignité dans son maintien et.de mélancolie dans ses regards,
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que d'Almont , malgré ses préventions ', ne put s'empêcher de la regarder avec amour; et, en voyant la foule les admirer , il se dit tout bas et avec orgueil que son sort était digne d'envie.
Cependant la cérémonie ne s'acheva pas sans un peu d'inquiétude : au moment où le prêtre joignit leurs mains et prononça la bénédiction , il vit Célanie frémir, se reculer et rester immobile et silencieuse aux questions qui lui furent adressées. Le comte inquiet se pencha vers elle et lui demanda avec aûection si elle se sentait incommodée. Sans lui répondre elle tressaillit, parut se recueillir un instant, puis relevant la tête, elle prononça le oui éternel et s'évanouit.
La rumeur fut grande dans l'église ; la baronne se hâta de secourir sa fille. Cet accident fut attribué , par madame de R. et par tous ceux qui étaient présens, à l'excessive chaleur et à l'émotion. D'Almont aussi eut bien- voulu
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être de cet avis; mais un vague pressentiment lui disait qu'un motif plus sérieux en était la cause ; et c'était avec une impatience mêlée de crainte qu'il voyait arriver l'instant qui éclaircirait ses doutes.
La journée se passa en félicitations ; d'Almont commençait à être un peu las de l'éternelle répétition de souhaits dont il s'entendait gratifier. Sans s'en rendre compte ils lui faisaient mal; et lorsqu'on l'accablait ainsi de complimens, il jetait un regard sur sa jeune épouse, dont la pâleur était encore augmentée par son accident du matin , et il se disait : L'apparence du bonheur vaut quelquefois mieux qne la réalité ; qui me dit que cette union que tout le monde admire ne sera pas troublée par des peines intérieures ? Mais non , ajouta-t-il en .regardant Célanie dont la contenance était absolument la même que quand il l'avait quittée , elle est trop impassible pour me causer de vives douleurs ; je
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serai son ami , et avec ce titre-là on est toujours content.
Le soir ;, un bal bri;lant fut offert à tous ceux qui se disaient les amis ou les connaissances du comte , et il ne pouvait s'empêcher de sourire en voyant cette foule élégante et empressée si occupée de s'amuser et s'inquiétant si peu que le motif de bonheur qui l'attirait fût réel.
Le comte ne dansait jamais ; il vint prier Charles et deux ou trois de ses amis de faire danser sa femme : elle se refusa à leurs instances ; alors d'Almont vint lui dire avec douceur qu'il lui semblait convenable qu'elle ouvrît le bal ,et qu'elle lui ferait plaisir si elle lui donnait cette preuve de complaisance. Sans prononcer une parole , elle présenta sa main à Charles, et ils furent se mettre au rang des danseurs. D'Almont la suivit des yeux lorsqu'elle dansa: il fut charmé de sa grâccnoble et décente ; elle avait
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avec cela quelque chose de si touchant et de si doux, son air rêveur, presque résigné, formait tant de contraste avec les pas légers que la musique l'obligeait à faire , qu'on ne pouvait en la regardant s'empêcher d'être ému. Elle est réellement séduisante, se dit d'Almont ; quêï dommage que ces dehors enchanteurs ne cachent pas une âme plus active et^ plus aimante ! i^l
A minuit la baronne fit un signe à son gendre et emmena sa fille ; le comté un peu ému s'arrêta dans un petit salon qui précédait la chambre à coucher de Célanie ; la baronne en sortit quelques momens, après et avec un serrement de main amical , lui fit signe qu'il pouvait
entrer. * ' '^
'iil D'Almont en entrant dans la chambre dé sa jeune épouse s'attendait à des larmes et à une scène de timidité à peu près semblable à celles dont il avait déjà été le témoin ; aussi fut-il un peu
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surpris en la voyant assise avec l'air le plus calme. La sérénité de son regard et la tranquillité de sa contenance le frappèrent ; il s'approcha d'elle avec embarras et voulut prendre sa main , ^ ais elle ne lui en donna pas le temps ; v.e levant aussitôt , elle lui dit :
— ^ Vous serez surpris , M. le Comte . que j'aie attendu d'être liée irrévocablement avec vous pour vous déclarer mes véritables sentiment; mais, dit-elle avec force , mon excuse est dans l'o- Léissance que je devais à ma mère ; je savais qu'elle désirait si ardemment de fixer mon sort , je la savais si persuadée qu'il serait heureux avec vous, et d'ailleurs sa volonté est si absolue, que je n'ai pas eu. assez de courage pour lutter et la convaincre que pour moi il n'est plus de bonheur.
Ici le comte tressaillit , et Célanie s'arrêta ; elle reprit après s'être recueillie quelques instans.
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— Assurément je suis coupable , car obéir à ma mère n'était pas mon seul devoir, j'en avais à remplir avec vous , M. le Comte, dont la délicate bonté venait au secours de l'infortune ; j'aurais dû vous dire que celle que vous com-, • bliez de bienfaits n'en était pas digne , car elle ne peut plus aimer; j'aurais dû vous dire enfin, avant que vous eussiez généreusement sacrifié votre liberté pour améliorer ma situation , que ce sacrifice serait pour moi une chaîne douloureuse... Vous le savez , ô mon Dieu I ajouta-t-elle en élevant ses beaux yeux vers le ciel, si j'ai combattu et désiré de m'en affranchir de ce redoutable lien , mais vous m'avez abandonnée , et je suis restée sans force.
Ici elle pencha sa tête sur ses mains et soupira profondément.
D'Almont , de plus en plus surpris, jetait sur elle des regards d'étonnement et d'anxiété ; il lui semblait que ce n'é-
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tait plus la même femme qu'il avait devant les yeux. Son teint était animé des plus vives couleurs , sa physionomie brillait d'expression , et ses beaux yeux si habituellement voilés, laissaient dans cet instant deviner toute l'exaltation de son âme. Excessivement troublé, le comte la regardait , l'admirait , se sentait prêt à l'adorer, et allait lui. parler sans savoir ce qu'il pourrait lui dire , lorsqu'elle posa sa main sur la sienne , et le pria avec douceur de lui laisser finir ce qu'elle avait encore à lui apprendre. Il s'inclina et elle continua ainsi :
— Dans cette alternative de combats et dliésitation , ma seule consolation c'est que je savais, M. le Comte, que vous n'aviez cédé qu'au mouvement d'une compatissante bonté , et que vous ne m'aimiez pas.
A ces mots , le comte fit un mouvement pour parler, mais avec le plus' aimable sourire , elle mit un doigt sur
l'aveu. 4?
s€s lèvres, et lui fit siî^ne de ne pas l'interrompre.
— Avec cela , je connaissaisla noblesse de votre caractère , la délicatesse de votre âme , et sans courage pour résister à ma mère , et nous affranchir tous deux d'un lien que l'indifférence allait former , j'osai compter sur vous; je me dis que si j'avais manqué à la vérité en ne vous éclairant pas avant notre union , le sincère aveu de mes fautes immédiatement après 5 serait mon excuse et le devoir qu'il me resterait à remplir... IciCelanie fit encore une pause , ensuite elle reprit d'une voix oppressée et un peu tremblante: — Ce triste cœur que je viens de vous promettre , n'est plus à moi, il appartient pour toujours à un infortuné dont le sort m'a impitoyablement séparée.
Ici le comte fit un mouvement , et elle continua d'une voix plus altérée :
— Mais en lui douant mon cœur, j 'au-
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rars cru l'aimer faiblement, si je ne l'eusse pas accompagné du don de tout mon être
Alors le comte , hors de lui-même i ne put s'empêcher de s'écrier : ■
— Eh quoi ! la baronne m'a donc trompé!
Célanie , le front couvert de rougeur, et baissant les yeux , lui répondit : )
— Non, M. le Comte ; ma mère savait, il est vrai, que l'amour avait régné dans mon âme, mais elle ignorait que sa fille n'était plus digne d'elle. Cet aveu humiliant pour celle qui vient d'être nommée votre femme, mais point pour une amante dévouée, telle que je le fus; cet aveu , si je l'eusse fait à manière , m'aurait , je le sais , séparée de vous ; je connaissais trop son rigide honneur pour en douter; mais j'étais sûre aussi de; m'attirer sa malédiction éternelle , et peut-être de la conduire au tombeau ;
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pardonnez, monsieurle Comte, si j'aipréféré sa tranquillité et la mienne à votre repos et au bonheur que vous deviez attendre de moi ; pardonnez d'avoir osé compter sur votre délicatesse, et d'avoir pensé que se fier au noble d'Almont , recourir à lui , c'était s'adresser à la générosité elle-même.
Célanie s'arrêta: elle était oppressée»
tremblante ; ses mains étaient jointes , son attitude était celle de la prière; ses larmes, qu'elle ne retenait plus, coulaient sur son sein gonflé de soupirs; son voile, ce voile que quelques heures auparavant d'Almont, bercé par des idées bien différentes , s'était préparé à détacher, était rejeté en arrière , et laissait voir le désordre de sa toilette et l'élégance de ses formes. Sur sa physionomie on lisait à la fois tant d'humilité , de confusion ,' et pourtant un sentiment de fierté si prononcé , que d'Almont saisi , éperdu , ne savait pas s'il devait l'admirer ou se plaindre, fuir ou pardonner, et en la voyant
5 a l'aveu.
si belle , il fut un, instant prêt à se jeter à ses pieds pour lui demander de l'aimer.
Gependanrt; pour l'âme fière-duconilîe, bésiter était beaucoup , c'était trop , et ce combat cessa bientôt ; mais à l'instant où son orgueil blessé et le juste sentiment de ce qu'il se devait déterminèrent sa résolution , il sentit qu il faisait un sacriiice , aussi il répondit avec un peu de fierté :
— Je vous remercie. Madame, d'avoir assez bien présumé de mes sentimens pour prévoir ceux que me dicterait un semblable aveu ; ils seront conformes à la situation dans laquelle votre franchise nous a placés tous deux. Rassurez-vous, et ne craignez point que je cherche à faire valoir des droits qui ne sont réels qu'autant que le cœur les approuvel Dès cet instant vous êtes libre ; ne voyez en moi qu'un ami , et celui qui désire sincèrement votre bonheur.
A ces mots , la plus vive satisfaction
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brilla dans les regards de Gélanie. — Croyez, monsieur le Comte, dit-elle avec noblesse , que je saurai apprécier votre procédé, et comptez sur celle qui vient de prendre votre nom. Je fus faible , i! est vrai , dit-elle en s'attendrissant, mais je n'offensai que moi ; maintenant je connais mes devoirs et saurai les remplir.
— Je crois, dit le comte en détournant les-yeux, car il craignait de voir ce beau visage mouillé des pleurs de l'amour, qu'il est inutile de laisser deviner dans le monde, et même à madame votre mère, la singularité de notre situation ; vivons donc eu bonne intelligence. Yotre mère nous eût épargné bien des chagrins si elle eût eu plus de îrancliise ; mais quelque victime que je sois de sa dissimulation , je vous le dis encore, je serai pour vous un protecteur et un ami dévoué.
Célanie, vivement émue, saisit la main du comte, la pressa dans les sien-
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nés et lui dit : — Vous êtes yraiment î'homme généreux que j'avais jugé ; agir ainsi , noble d'Almont , c'est répondre à mon attente.
— Mais, dit le comte en souriant avec un peu d'amertume, convenez, Madame , qu'il n'y a pas grand mérite à ne pas réclamer un cœur qui nous dédaigne et qui s'était donné.
Céîanie , un peu embarrassée , ne put prendre sur elle de répondre sur ce même ton, et après un moment de silence et d'hésitation , elle dit en posant une main sur son cœur : —La reconnaissance est là, et l'amitié d'une sœur aussi.
Le comte , excessivement troublé , fit quelques pas pour s'éloigner , puis se rapprochant : —Parlez-moi sans détour :
si votre mère eût agi avec plus de vérité, si elle m'eût appris que vos affections étaient engagées, n'aurais-jepu par mon crédit ou ma fortune vous réunir à yo-
l'aveu. 53'
tre ami ? Célanie baissa la tête et soupira.
— 11 est trop loin d'ici, dit-elle, et puis ma mère n'aurait pu yaincre ses préventions.
— Ah ! s'écria le comte avec chaleur, pour vous voir heureuse il n'est point d'obstacles que je n'eusse bravés.
— 0 mon Dieu ! dit Célanie , qu'aî-je fait pour mériter tant de générosité l — Monsieur le Comte, njouta-t-elle avec effusion , si vous saviez combien vos nobles procédés me touchent ! Ah !
croyez-le bien , après avoir accordé ce que je dois à un amour malheureux, tout ce qui restera d'affection dans ce cœur infortuné vous sera réservé.
D'Almont sans lui répondre se leva et prit congé d'elle; il sentait qu'il ne pouvait plus sans danger continuer cet entretien. Il s'éloigna froissé, désespéré, mieux que tout cela , amoureux fou ,
5^j l'aveu.
et désolé de l'être , car ce fat à l'instant où il venait de renoncer à sa femme qu'il sentit qu'il l'adorait.
Qui l'aurait pensé ! s'écria le comte en rentrant chez lui et en se jetant dans un fauteuil. Qui m'aurait dit que cette femme, que j'avais jugée si calme et si froide , cachait une âme si tendre , si passionnée ! qui aurait dit que
déjà Comme il faut que l'amour
règne sur elle avec empire , pour qu'elle ait pu se décider à faire un semblable aveu ! et c'est lorsqu'elle est pour toujours liée à mon sort que j'apprends et combien elle est sensible et combien je
dois regretter qu'elle le soit O
destinée! Qu'elle était belle lorsqu'elle meparlait! comme tout ce qu*elle disait était bien! Et son regard, qu'il était brillant! Tout le feu de l'amour animait sa physionomie déjà si expressi^'^; c'est lui, c'est l'amour qui lui don-
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sait tant de courage... Et ce n'est pas pour moi ! "^^'f f^-' tOD
Il tomba dans la rêverie. Du moins, dit-il après quelques instans , durant lesquels il n'osa penser tout kaut , car il avait un peu honte de lui-même ; du moins elle m'a bien ju.gé, elle a cuxaison dépenser que j'agirais ainsi. Qui?
moi , supplier ou commander en maître pour obtenir ce qu'un autre ne dut qu'au plus tendre amour, clierclier à gagner un cœur qui s'était donné!..
Oh! non, jamais; et quelle que soît la force du sentiment qu'elle vient de faire naître en moi, sentiment qui, je le vois trop, ne ressemble point à ceux que j'éprouvai, elle ignorera toujours et ma faiblesse et son pouvoir. Quelle est ma bizarrerie! disait-il ensuite, il n'y a encore que quelques heures que j'envisageais presque comme un devoir les soins que j'aurais à lui rendre... Quelques paroles m'ont changé; et quelles paroles î — Précisément celles qui de-
56 x'aveu.
;vraient me guérir. Voilà don^c les contradictions de l'amour? Voilà donc le pouvoir magique du sentiment , pou- Toir si illimité, que quand même sa voix se fait entendre en faveur de ce que nous devrions haïr, elle pénètre dans notre âme et l'attendrit! Que feraije? faut-il la fuir? Oui, assurément; ma présence ne doit-elle pas lui être odieuse? ne luirappellera-t-elle pas sans cesse que j'occupe la place de celui qu'elle adore, qu'il pourrait être là, avec les mêmes droits... Et tant d'amour!...
Oui 5 oui , je la fuirai ! — Et il frémissait d'impatience. Je la fuirai, mais pas encore ; je veux la voir , l'observer sous le nouvel aspect où elle s'est montrée;...
et après, quand les premiers mois de cette fatale union seront passés , quand Je monde aura cessé d'avoir les yeux sur nous, je m'éloignerai, je la laisserai toute à son amour, à ses souvenirs, et j'irai, sous un autre ciel, oublier tout ce
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que le cœur d'une femme peut renfermer de dissimulation et de caprice.
Et en parlant ainsi, d'Almont marchait avec agitation dans sa chambre , s'étonnant de ce qu'il éprouvait , adorant et haïssant à la fois celle qui venait de le bouleverser ainsi , jurant de la fuir , et allant par momens soulever ses rideaux, pour voir si le jour allait naître, et si l'heure qui devait la lui montrer avec toutes ses séductions sonnerait bientôt.
La conduite du comte toucha vivement Célanie. Tout entière à son amour et à ses regrets , ce n'était qu'en frémissant de douleur qu'elle s'était décidée à céder à l'impérieuse volonté de sa mère ; aussi elle s'était promis d'éloigner d'elle autant qu'elle le pourrait son époux par ses dédains et sa froideur, comme elle avait réussi à le tromper sur son véritable caractère avant sou mariage.
58 i'aveu.
Elle avait coQimis une grande faute' assurément , et son repentir était ex-* trême ; mais sa délicatesse et la sensibilité exquise dont elle était douée l'avaient portée à exagérer ses torts et à se montrer aux yeux du comte plus cou-, pable qu'elle ne l'était réellement. Voulant rester fidèle à ses premiers engagemens et s'y croyant obligée , elle n'avait pas craint de dissimuler ses remords, ni cherché à expliquer à d'Almont les motifs qui eussent pu la faire paraître moins indigne de ses regrets.
A peine âgée de seixe ans , innocente et candide comme un ange , parée des plus charmans attraits de la jeunesse et de la beauté , Célanie avait inspiré une ardente passion à Isidore de .... ; les païens de ce jeune homme avaient ainsi que ceux de Célanie perdu leur fortune lors de l'émigration.
Isidore vit Célanie et n'exista plus que pour elle ; il parvint à se faire présenter
chez la baronne et réussit à la laisser dans l'ignorance par rapport à son manque de fortune.
La baronne , prévenue par les dehors brillans de ce jeune homme et par le nom qu'il portoit , trompée sur l'article essentiel , l'accueillit avec distinction et acquiesça tacitement aux soins et à l'attention passionnée qu'il avoit pour sa fille.
Isidore était beau , aimable ; il avait dans le caractère cette teinte un peu sombre 5 presque toujours l'indice d'une grande passion. Il peignit sa tendresse en traits de feu; Célanie l'écoutait avec étonnement, avec trouble , et son cœur innocent s'abandonnait sans défiance à ce charme entraînant que fait éprouver l'expression d'un amour vrai.
Une imagination de seize ans est bien facile à séduire : linexpérience , la nouveauté des sentimens que l'on inspire , ces émotions encore vagues , fugitives.
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mais délicieuses , que l'on éprouve soimême, ce plaisir flatteur et jusqu'alors inconnu d'occuper de soi, tout sert à tromper un cœur qui s'ignore. Célanie vaincue par tant de séductions , croyait aimer pour la vie , et savait à peine dissimuler le trouble charmant qui s'était emparé^d'elle ; son amant, ivre d'espérance , voulut entendre les paroles d'amour qui devaient assurer son bonheur, et naïve et tendre , Célanie lui jurait chaque jour une constance éternelle.
La baronne vint mettre fm à ces instans de pure félicité ; elle résolut de faire expliquer le jeune homme, et lui dit qu'elle n'entendait pas qu'il donnât plus long-tempsdes soins à sa fille , sans avoir fait connaître ses intentions. Alors Isidore implora l'indulgence de madame de R. , lui fit un exposé sincère de sa position , et finit par demander avec instance la main de Célanie , jurant que l'amour doublerait ses forces , et que par son travail et son industrie il sau-
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rait la mettre à l'abri de l'iufortune. Que deyint la baronne à cette confidence! Une femme comme elle avoir été la dupe d'un artifice! s'être laissé abuser et se voir forcée de revenir sur les sentimens de confiance et de désintéressement dont elle avait fait l'étalage, ou de consentir à l'hymen qu'on lui demandait ! L'alternative où la plaçaient son amour-propre et son ambition augmentait son courroux ; mais avec un caractère impérieux et sévère, l'ambition devait naturellement l'emporter ; elle rejeta donc avec le plus froid dédain les propositions d'Isidore , fut insensible à ses prières , et, avec toute la hauteur dont elle était capable quand elle était offensée , elle lui interdit sa maison.
L'amant de Célanie s'éloigna le désespoir dans le cœur. Il avait bien plus de passion qne d'amour ; il était violent, emporté ; sa manière de sentir l'entraînait à tout ce qui était extrême..... Il jura que Célanie serait à lui.
6â 1,'aveu.
Confiante comme on l'est à son âge , Célanie ne doutait pas que sa mère ne consentît à l'unir à celui qui l'aimait si tendrement. La surprise , la douleur et l'effroi se pressèrent dans son âme , lorsque la baronne vint avec sévérité lui défendre d'aimer et de revoir son ami.
La jeune fille, désolée, se jeta aux pieds de sa mère, lui demandant sa pitié , bien plus pour son amant que pour elle ; mais l'ambitieuse mère fut inexorable, et Célanie n'eut d'autre consolation que ses larmes. Ce fut alors qu'exaltée par les obstacles qu'on lui opposait, sa jeune imagination , dépassant de beaucoup ce qu'avait éprouvé son cœur, s'abandonnait à tous les rêves d'un amour malheureux et déchu d'espérance, et elle crut aimer davantage»
Isidore trou va les moyens delui écrire plusieurs fois secrètement. Ces lettres , empreintes de l'ardeur qui le dévorait , peignant ses désirs et sa douleur, achevèrent de porter le trouble et l'égaré-
l'avetj. 63
ment dans 1 ame de sa jeune et innocente amie.
Cependant la baronne se trouva tout à coup extrêmement indisposée, et fut obligée de garder le lit pendant deux ou trois jours. Alors Célanie oublia tout et la soigna avec la plus touchante piété. Mais un soir sa mère reposait, elle était seule dans sa chambre et rêvait tristement à ses amours si tôt enfuis, lorsqu'un bruit léger, incertain , se fait entendre vers sa croisée ! Elle se lève , s'approche; que devient-elle... c'est Isidore , c'est son amant... Instruit de la maladie de la baronne, il est parvenu à s'introduire dans la maison et à s'approcher de la terrasse où est située la chambre de Célanie. Aussitôt qu'il l'aperçoit , il la supplie par les gestes les plus expressifs de le recevoir. Célanie , effrayée, éperdue, oubliant l'obéissance ç[u'elle doit à sa mère , ignorant les dangers qu'elle court, ouvre la croisée d'une main tremblante , et l'ange gardien de
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son innocence s'envole en gémissant.
Isidore s'élance et vient tomber aux pieds de son amante.
— Je vais partir, lui dit-il, m'éloigner de toi peut-être pour toujours. Mais que dis-je? 0 ma bien aimée! je vais en de lointains climats , sur une terre étrangère , tenter la fortune et acquérir les richesses qui me manquent pour unir mon sort au tien... Ah ! je le sens, cette espérance me fera vivre , elle me donnera le courage dont j'ai besoin pour supporter ton absence... Je viens te dire un long adieu ; mais en nous séparant, en renonçant au bonheur de te voir, bonheur qui doublait ma vie , n'accorderas-tu pas à ton amant ce titre d'époux qu'il ambitionne autant qu'il t'adore... O Célanie! prends pitié de moi?
qu'un même lien nous enchaîne , que l'amour unisse ^ceux que le sort voulut séparer... Sois à moi, laisse-moite nommer mon épouse pour la vie et l'éterpité ; et alors , bravant la destinée , je
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reviendrai dans peu l'apporter l'assurance de ma constance et de ma fidélité...
Bouleversée de ce que lui apprend son amant, interdite par ses prières , étonnée de leur expression , Célanie jette un cri plaintif, tombe à genoux , et le visage baigné de pleurs elle s'écrie: — ODieu! inspirez-moi!... que faut-il que je fasse?... que me demande-t-il ?
Isidore , à genoux comme elle , prend le ciel à témoin de ses sermens et du nœud qui va les unir. Célanie égarée l'écoute , lui répond , mais le conjure aussi de s'éloigner ; un instinct secret lui dit que si son amant reste elle est perdue.
— Tu le veux, s'écrie Isidore le regard étincelant d'amour et de désespoir, tu veux que je m'éloigne!... Eh bien, c'est la mort qui va nous séparer... Adieu , Célanie, adieu pour toujours! En parlant ainsi, il s'avance vers la croisée.
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— Isidore! s'écrie Célanie épouvantée, et accablée par l'émotion. L'infortunée perd connaissance. j
Isidore partit enfin , mais trop tard ; et le lendemain la désolée Célanie , le cœur brise de remords , ne demandait autre chose au ciel que de ne pas la punir selon sa faute, et de lui conserver l'amour de cet amant dont elle se croyait aussi saintement l'épouse que si les lois et l'église eussent assuré la réalité de leur engagement.
Depuis lors une profonde mélancolie s'empara de mademoiselle de R. Elle pleurait sa faute involontaire autant que son amant , et vivait de remords bien plusque de souvenirs. Isidore s'expatria comme il l'avait annoncé; mais deux ans s'étaient déjà écoulés , et le plus impénétrable silence semblait envelopper sa destinée ; Célanie n'entendit jamais parler de lui, et dans rincertitude
l'aveu. 67
4e sa jreiae , elle ne savait pas si elle devait pleurer la mort ou l'inconstance de son ami. Cependant elle ne s'en regardait pas moins liée pour toujours^ et ne lui eût-elle pas conservé un souvenir aussi tendre que douloureux , elle eût considéré comme un devoir de lui rester fidèle. Aussi quels furent son effroi et son triste étonnemeât lorsque, peu après leur arrivée à Paris , la baronne lui ordonna de se préparer à donner sa main au comte d'Almont !
Célanie fut effrayée, et repoussait de toutes ses forces l'idée de trahir ses sermens et d'être condamnée à oublier celui qui. s'était donné les droits d'un
époux , et que dans le silence de ses rê- V eries elle s'était habituée à considérer
sous ce titre. Révoltée par la tyrannie de sa mère, ses regrets, ses tendrez sentimens se ranimèrent avec plus de force que jamais. Presque mourante, aux genoux de la baronne , en vain elle
a supplia de la laisser à son amour et de
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l'épargner. Madame de R. la menaça de sa malédiction , et la faible Géîanie , sans courage pour résister à une autorité aussi sacrée , redoutant moins la mort que d'avouer sa faute à sa mère , promit d'obéir , mais en même temps jura dans le secret de son âme de s'expliquer sincèrement avec le comte aussitôt qu'il serait son époux , si elle ne pouvait lui parler avant , et de lui montrer tant d'éloignement et de si vifs regrets , qu'elle le forcerait à ne point troubler ses souvenirs.
Mais la manière remplie de grandeur avec laquelle agit d'Almont la toucha de reconnaissance ; malgré les regrets qu'elle donnait à son amour, elle éprouva un sentiment qui ressemblait presque à la honte d'avoir été obHgée de faire un semblable aveu à un homme qui , par l'élévation de son caractère et ses nobles qualités , lui semblait fait pour mériter une affection véritable. D'ailleurs , bien qu'elle fût à peu près sûre de ne pas lui
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inspirer de l'amour, je ne sais quel instinct secret lui disait que tout en agissant ainsi d'Almont avait fait un sacrifice; et quelle que soit sapassionpour un autre , une femme , sans peut-être se Tavouer , n'est jamais fâchée d'inspirer des regrets ; ceci est à part l'amour , à part le dévouement de soi-même ; c'est comme une puissance qui se cache en nous , mais qui ne perd jamais ses droits.
Enfin quelle que fut sa manière de sentir, il y avait trop de noblesse dans l'âuie de la jeune comtesse pour ne pas être touchée de la conduite délicate de son époux ; aussi , lorsqu'elle lui promit d'avoir pour lui tous les sentimens d'affection hors ceux qui pourraient porter atteinte à cet amour qu'elle alimentait solitairement dans son cœur, elle était de bonne foi. Lorsqu'elle se trouva seule , encore exaltée par la gratitude , elle réitéra cet engagement avec ellemême, et renonça dès cet instant à
toute dissimulation de caractère , certaine qu'avec un homme tel que d'AIîiîont , se montrer à lui ce qu'on valait était un sûr moyen de mériter sa coû4> fiance. .un
Lorsqu'ils s'abordèrent le lendemain, il y avait beaucoup de timidité d'une part et beaucoup de contrainte de l'autre, D'Aîmont s'était promis de se raonn'er ami dévoué , mais point empressé , ni galant ; il avoit senti que , s'il dépassait certaines lignes , il pourrait bien ne pouvoir plus s'arrêter. Et nécessairement ce qu'il éprouvait et ce qu'il voulait être donnèrent à sa manière cet air de contrainte qui intimida Célanie ; car si elle s'était promis à son tour de se montrer plus naturelle , c'est que, d'après la manière bienveillante dont le comte lui avait parlé la veille , elle s'attendait à plus de prévenance. L'air froid et sérieux du comte lui fit éprouver un
léger serrement de cœur; il lui sembla que c'était du mépris, et pour la première fois depuis qu'elle avait projeté d'éloigner son époux , moins sou-tenue par l'exaltation de l'ai^iour malheureux , le souvenir de sa faute vint renouveler ses remords.
La baronne , qui vit sa confusion , l'attribuant à tout autre motif, essayait par ses soins et ses caresses de la diminuer. Le comte s'aperçut de l'intention de madame de R. ; il vit aussi combien Célanie souffrait, il en fut touché, et dès îoi*s , oubliant sa résolution , il ne chercha qu'à faire cesser son embarras.
îl lui adressa la parole avec tant de respect et d'intérêt, s'occupa d'elle d'une façon si aimable bien que réservée , qu'elle se sentit renaître ; sa tête charmante se releva , elle osa le remerciei: par un regai'd , regard qui fit tressailli!! d'Almont, et elle mit une si grande douceur et tant de grâce dans ses manières et sa conversation , que le comte en-^-
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chanté, tout entier au plaisir de l'admirer, se demandait tout bas comment il trouverait le courage de fuir une créaiure aussi séduisante.
Les premiers jours du mariage se passèrent en fêtes et en visites. Le comte était fier de montrer partout sa jeune épouse , et Célanie, quisavaitque samère voulait qu'elle vît le monde , d'ailleurs toujours un peu embarrassée quand elle se trouvait en tête à tête avec son époux , se prêtait sans trop se faire prier aux désirs de tous deux. Le comte aussi redoutait l'intimité , et il acceptait avec joie toutes les invitations qui lui étaient faites. Alors s'oubliant quelquefois et mettant la contrainte de côté , il profitait avidement des plus légères circonstances pour se montrer ce que les bienséances exigeaient encore qu'il parût, époux empressé et tendre.
Mais le plus souvent, sans paraître s'en occuper, il ne voyait qu'elle, et
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retiré dans le coin d'un brillant salon , il se plaisait à la suivre des yeux , à l'écouter parler, à la voir sourire ou rougir. Elle était si gracieuse , sa physionomie, qu'elle ne contraignait plus , offrait un si charmant mélange d'esprit et de sensibilité qu'il ne pouvait se lasser de la contempler. Et si ensuite son regard devenait rêveur , s'il lui voyait étouffer un soupir, si un air de mélanlancolie remplaçait la gaîté de convention qu'elle s'était faite , alors d'Almont n'observait plus ; trop sûr de deviner où s'égarait sa pensée , frémissant de jalousie et retiré en lui-même , après s'être enivré d'amour il ne trouvait que des regrets.
Ils revenaient un soir d'une grande réunion; la baronne, s'éîant trouvée incommodée , n'avait pu les accompagner. Célanie était arrivée fort rêveuse ; mais en écoutant causer, sa tristesse avait paru se dissiper; elle s'était même montrée plus communicative , et deux
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fois, dans le courant de la soirée , elle a traversé la foule pour venir conter à son époux des remarques fines et piquantes.
D'Almont , de plus en plus épris , s'étonnait de ses grâces, de son esprit , appelait l'indifférence à son secours et s'indi2;nait de ses vains efforts.
Lorsqu'ils furent dans leur voiture , ce ne fut pas sans éprouver une vive émotion que le comte se trouva enfermé avec sa femme dans un si petit espace ; il sentait près de lui le froissement de sa robe, il voyait son sein se soulever, et il respirait avec délices le parfum qu'exhalaient ses cheveux : son cœur battit violemment ; il garda le silence , et s'efforçait de reprendre peu à peu toute sa réserve. Gélanie , toujours plus timide quand elle était seule avec lui , mais de plus en plus touchée de ses bontés, était disposée à entrer en conversation ; elle leva deux fois les yeux>
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l'air sérieux du comte la troubla un peu ,' enfin , voyant qu'il continuait à se taire, elle se hasarda à lui dire : — Seriezvous souffrant, monsieur le Comte? Il y avait tant de douceur dans cette voix, le regard qui l'accompagna peignait si bien l'intérêt î D'Almont tressaillit.
— Je vous remercie , répondit-il ; je suis seulement un peu préoccupé.
— Mais ce n'est rien qui vous afflige , j'espère ?
— Vous seriez donc assez bonne pour vous y intéresser ?
Ah ! n'en doutez pas ; mon âme sait comprendre la souffrance.
— En effet , dit le comte , vous de- TCZ avoir beaucoup souffert; mais, ajouta-t-il avec un peu d'amertume et beaucoup de fierté , car dans ce moment il était violemment irrité, mes peines ne sont point du genre des vôtres : jamais
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«D amour malheureux n'eut accès dans mon âme.
— Est-ce un reproche? demandat-elle d'une voix troublée.
— • Un reproche ! Oh ! non, madame ; vous n'en méritez aucun , et s'ils étaient connus, personne aussi bien que moi n'apprécierait la constance et la fidélité de vos sentimens.
—Je sais , dit-elle en hésitant un peu , qu'ils ne sont pas conformes à ma situation ; mais ce triste cœur fut si déchiré ! comment espérer que la paix puisse jamais y rentrer?
— Pas conformes à votre situation !
répète le comte ; vous oubliez que votre ami les tolère.
Célanic ne répondit pas , et tomba dans la rêverie; sans oser se plaindre, elle se sentait un peu froissée de îa franchise presque insouciante du comte ; elle ûe s'y attendait pas , bien qu'elle dût la désirer.
Quant à d'Almont, il avait tant de dépit qu'il éprouvait un secret plaisir ù parler ainsi : c'était pour lui une amèrc jouissance de bien convaincre sa feinme de son indifférence , et plus il souffrait plus il voulait qu'elle l'ignoicit.
En l'aidant à descendre de voiture il s'aperçut que sa main tremblait; il la suivit jusqu'au salon, et fut frappé de sa pâleur et du trouble de ses regards. — Grand Dieu ! qu'avez-vous? s'écria-t-il ; n'êtes-vous point souffrante ? Et il s'approchait avec intérêt.
— Ce n'est rien , dit Célanie en s'efforçanl de paraître calme; cette conversation m'a rappelé des choses... Je ne sais pourquoi , ce que nous avons dit m'a bouleversée , et , ajouta-t-elle de l'air le plus doux, j'ai presque besoin de me rappeler votre indulgence passée , monsieur le Comte , pour me rassurer.
— Vous aurais-je fâchée? s'écria-t-il ; ah ! croyez-bien que mon intention n'est
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pas de blâmer vos regrets ni de chercher à les diminuer.
— Et pourtant, dit- elle avec un aimable sourire , si ce pouvoir était donné à quelqu'un c'est assurément vous qui l'auriez.
— La coquette ! pensa tout bas d'Almont.
Mais à peine Célanie a-t-elle dit ces mots que , se repentant déjà de s'être laissé aller à ce ton de gaîté , et faisant un retour sur elle-même et sur le passé, qu'elle vient d'oublier , elle soupire profondément, et dit : — Mes peines me regardent seule : Je ne veux ni vous en entretenir , ni m'attirer vos consolations ; mais promettez-moi, monsieurle Comte, de me conserver cette indulgence et cette bonté que vous m'aviez témoignées d'abord; je les mérite bien peu, il est vrai ; mais , je le sens , votre mépris me serait trop pénible à supporter.
— Vous mépriser, moi! s'écria-t-il.
Oh! non, ce n'est pas en mon pouvoir; croyez-le bien, ce n'est assurément pas du mépris que vous m'inspirez. — Mais elle l'entendit à peine , et s'était éloignée après lui avoir parlé.
Voyez la bizarrerie d'une femme! Gélanie n'avait que ce qu'elle avait voulu ; dans sa situation , les choses étaient telles qu'elle devait les désirer; avec un cœur plein de souvenirs , l'amour de son époux lui eût été odieux... Eh bien ! elle était non pas piquée , il y avait trop de candeur dans son âme, mais c'était uneespèce de mécompte qu'elle n'eûtpas voulu éprouver : elle était surprise , peutêtre fâchée d'être aussi peu regrettée ; si elle l'eut été davantage elle s'en serait afûigée , mais ne l'être pas la mettait mal avec elle-même: elle valait donc bien peu ! Elle eût donc été bien faiblement aimée , elle qui avait inspiré de si vifs sentimens ! — Cette réflexion lui
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fit faire un second retour sur le passé , elle s'étonna de l'avoir oublié : elle s'en étonna, et l'oublia encore, carie présent la froissait , et on cherche toujours à se dégager de la contrariété du moment, comptant retrouver ensuite les souvenirs ; mais elle ne savait pas que s'occuper ainsi du. présent c'était éloigner le passéj et presque lui dire adieu. — Et le lendemain lorsque le comte, honteux de l'humeur qu'il avait laissé voir la veille , vint avec un aimable intérêt s'informer de ses nouvelles , elle ne put se défendre de recevoir ses soins avec froideur; d'Almont ne manqua pas d'en attribuer la cause à des souvenirs plus vivement réveillés. — Il eût été bien surpris si on lui eut dit que la contrariété du moment influait peut-être davantage sur son humeur , que ses regrets sur ce qui n'était plus.
Depuis ce jour il s'établit une nuance encore plus froide entre les deux époux :
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Célanie ne s'avouait pas trop pouquoî elle était ainsi, car elle avait tous les jours de nouveaux sujets d'apprécier le beau caractère du comte; — etd'Almonfr n'était contraint que parce qu'il sentait le besoin de le paraître. Il adorait sa femme , et il eût mieux aimé endurer toutes les tortures que de lui laisser eatrevoir sa peine ou son amour ; son orgueil blessé, sa fierté, et plus encore une sombre jalousie qu'il nourrissait se^ crètement dans son âme, lui faisaient une loi de cacher ses tourmens.
Lorsqu'il était de sang-froid, il faisait tous ses efforts pour esquiver les rencontres, et le pins souvent il ne voyait la comtesse qu'à table ; mais c'était eorcore assez pour qu'il ressentît son pouvoir. — Un jour la conversation s*est engagée ; on parle littérature , poésie. — Célanie s'anime peu à peu , et sans le vouloir se livre à tout l'enthousiasme qu'elle ressent pour les belles créations» du génie ; son regard est brillant de tout
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le feu de l'intelligence , ses expressions décèlent l'ardeur d'une âme qui après avoir beaucoup éprouvé trouve encore des sentimens pour admirer et s'identifier avec ce que les autres ont dépeint. ■ — Le comte était surpris , enchanté ; il l'écoutait, la dévorait du regard, et se perdait en extase. — Tout à coup Gélanie s'aperçoit de l'attention de son époux ; elle rougit , baisse les yeux , et s'arrête subitement.
— Eh bien ! que disions-nous ? dit le comte après un moment de silence.
— Oh ! plus rien ; je m'étais oubliée ; mais quand je m'aperçois qu'on m'écoute, je n'ose plus continuer.
— Ah ! comment ne pas s'oublier !
répéta d'Almont à part lui.
Il se leva , et fut bien surpris quand il s'aperçut qu'il était resté deux heures de plus à table. — Mais aussi, disait-il en s'éloignant, comment résister à tant de
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grâce , tant d'amabilité !... Oh! pourquoi, pourquoi est-elle aussi séduisante?
Cependant la mélancolie de la jeune comtesse se dissipait insensiblement.
Sans s'en apercevoir, elle avait chaque jour plus de laiser-aller, et parfois des momens de gaîté qui faisoient ressortir tout le piquant de son esprit. — Elle paraissait prendre goût au monde , recherchait la société , et l'air un peu rêveur qu'elle y apportait encore ne servait qu'à la rendre plus intéressante.
Le comte employait toutes les puissances de son âme à la fuir ; et elle , touchée de ses nobles procédés, surprise de les voir unis à tant d'indifférence , semblait le remercier, et, quelquefois un peu malgré elle, le secondait dans ses projets d'isolement.
Mais c'est en vain qu'ils se fuyaient ; d'Almont la voyait encore beaucoup trop pour son repos. — IN'habitaient-ils pas
S4 l'aveu.
sousle même toit?Tous les matins, quand «lie sortait belle et fraîche de son appartement et qu'elle venait se réunir à lui et à sa mère pour le déjeuner , n'était-il pas obligé d'être k\ ? — Avec quelle touchante humilité elle l'abordait î comme elle avait l'air de lui demander grâce.* et pourtant comme on lisait sur ce frontun peu élevé la volonté d'une âme fièreî — Combien elle bouleversait l'âme du comte quandellevoulaitpar ses manières aimables faire oublier ses fautes et la situation où elles l'avaient placée ! elle paraissait s'avouer coupable , et c'était d'Almontqui , en la voyant si séduisante £t si belle , était tenté de se jeter à ses pieds.
C'était ordinairement au déjeuner que se décidaient les projets du jour. La baronne en parlait la première ; Célanie avant d'accéder consultait toujours son époux, et d'Almont, heureux de tout ce qui pouvait la charmer, l'encourageait à suivre sa mère. — Assez souvent , quand
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tout étoit convenu, d'Almont avait l'air de se rappeler un engagement oublié ^ et s'excusait de ne pouvoir accompagner ces dames. — Mais elle se hasardait quelquefois à lui dire, d'un ton un peir chagrin et en levant sur lui des yeux, pleins d'expression :— Quoi ! monsieur le Comte, vous ne viendrez pas avec nous ?: — Et quandilentendaitcet accent , qu'il rencontrait ce regard, d'Almont, ne sachant plus ce qu'il voulait , oubliait et l'engagement qu'il avait feint et ses résolutions , et n'éprouvait qu'un désir, celui de la suivre partout où elle voudrait le mener.
Bien que d'Almont conservât toutes les apparences de l'indifférence , il avait pour la comtesse les attentions les plus; délicates; et souvent, en prodiguant ses richesses pour aller an - devant de ses fantaisies , il se satisfaisait lui-même ^ et
S6 l'aveu.
semblait vouloir se dédommager de tous les sacrifices faits à l'orgueil de se taire. Célanie se montrait ordinairement fort touchée de ses attentions ; elle les attribuait à la bonté de son âme, et sentait s'accroître son humilité. — Un matin , le comte lui ayant entendu dire la veille qu'elle aimait passionnément les fleurs , vint chez elle avec un superbe bouquet de roses et d'héliotrope ; ce bouquet était précieux vu la saison qui était des plus rigoureuses. Il s'avançait vers elle avec l'intention de le lui offrir, lorsqu'elle, en apercevant les fleurs,
pousse un cri, pâlit, et se recule
O Dieu ! Dieu ! dit-elle en cachant sa tête dans ses mains, que venez - vous me rappeler!
— Qu'avez - vous ? s'écrie le Comte j^ craindriez - vous ces fleurs ? j
Elle ne répondit pas.
— Se rattacheraient - elles à des sou-
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venirs?.. Et il s'arrêta interdit, n'osant en demander davantacje.
— Oui , dit-elle d'une voix altérée ,
elles me rappellent des momens bien doux, que j'avais,.... que je devrais oublier. — Mais votre attention ne me touche pas moins, monsieur le Comte;
je vous en remercie Et les devoir
à l'amitié a aussi son charme. En parlant ainsi elle s'approchait , et fit un mouvement pour recevoir le bouquet.
— Non, dit d'Almont tremblant de colère et se contenant avec peine , — je ne veux point disputer avec vos souvenirs. — Et il disparut, froissant et déchirant le malheureux bouquet aussitôt qu'il fut loin de l'appartement.
— Quelle était ma faiblesse! s'écriat-il quand il fut seul; m'occuper d'elle !.. West-ce pas lui laisser deviner son pouvoir? n'est-ce pas lui prouver un amour qui lui serait odieux y et ranimer dans
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son âme un sentiment qu'elle chérit...?
Qui ! moi , lutter de soins et de prévenances avec un autre qu'elle aima! *lui rappeler par nies attentions tout le bonheur dont elle a joui... , bonheur dont j'abhorre jusqu'au souvenir! — Ne croirait-elle pas que j e demande grâce. . . . Et alors sa pitié.... Non, non jamais I Je la fuirai, je m'éloigne dès demain, et plutôt que de l'aimer, ou de le lui laisser croire , — je me sens le pouvoir de la haïr.
Le soir le comte prit avec un de ses amis l'engagement d'aller passer quelques jours à sa campagne.
L'offre de ce bouquet produisit un «inguHer effet sur Célanie : il lui sembla qu'il lui avait rappelé des détails déjà loin de sa pensée. Ce souvenir l'avait émue ; mais dans son émotion il y avait îa surprise d'avoir oublié ; elle en était Mterditc , et pour la première fois die entrevit que le présent avait, sans
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qu'elle y eût songé , pris la place du passé. Elle s'en affligea, elle en rougit; puis rêva beaucoup, voulut revenir en arrière en s'occupant de ce qui fit son bonheur j mais l'exaltation l'avait abandonnée, et sa pensée distraite la ramenait souvent à sa situation présente : elle y songeait pour savoir ce qui l'avait conduite à oublier. — Plus d'une fois la noble figure du comte vint traverser son imagination errante ; elle la repoussa comme un fantôme , mais elle ne put s'empêcher de s'arrêter un peu plus long-temps lorsqu'elle pensa à sa conduite si fière et si délicate. Assurément elle n'osa s'a. vouer que c'étaient là les distractions qui avaient causé son oubli; quelque chose lui disait qu'elle ne devait pas en convenir; elle aima mieux penser que c'était le tourbillon dans lequel elle avait vécu depuis son mariage ; et en se rappelant la fière impatience avec laquelle le comte l'avait quittée et avait repris son bouquet , elle sentit un léger trouble ,
go l'aveu.
mais elle craignit de s'appesantir sur les réflexions que le souvenir de cet incident faisait naître.
La comtesse était ainsi, doutant d'ellemême , lorsque le lendemain le comte Tint prendre congé d'elle et lui dire qu'il allait passer quelques jours chez un de ses amis.
D'Almont en parlant évitait de la regarder , et paraissait troublé.
— Quoi! monsieur le Comte, vous partez ! s'écria Célanie excessivement surprise; vous allez me laisser? et ma mère qui me disait ce matin qu'elle voulait retourner dans sa province! je vais donc me trouver seule, tout-à-fait seule.
■^ Si c'est ainsi , dit le comte en essayant <lc surmonter son émotion, je prierai madame votremère de nous accorder encore quelque temps; en lui disant l'engagement que j'ai pris, j'es-
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père qu'elle ne me refusera pas. — D'ailleurs vous oubliez , ajouta-t-il en souriant avec un peu d'amertume , qu'une âme occupée n'est jamais solitaire.
Célanie secoua la tête , il y avait presque de l'impatience dans ce mouvement : elle remarqua en elle-même que c'était toujours le comte qui venait lui rappeler ce qu'elle se reprochait d'oublier.
— Quelquefois on craint de se retrouver, dit-elle.
— Mais non lorsqu'on fait sa vie du passé.
— Le passé! Et elle soupira. — Mais enfin vous voulez partir ?
— Assuj'ément ; n'ai-je pas promis ?
— Penserez-vous à vos amis ?
— Yous n'en doutez pas; comment oublier...?
— Eh bien! songez quelquefois qu'il y en a qui désireront TOtre retour.
— Madame! s'écrie d'Almont YÎvement agité , voulez-vous que je reste ?
— iNon sûrement, Monsieur; n'êtesvous pas libre, et personne moins que moi n'a le droit de demander un sacrifice; c'est seulement en songeant au peu de temps qui s'est écoulé depuis que j'ai paru dans le monde , et combien j'y serai gauche étant seule. Mais si vous obtenez de ma mère de prolonger son séjour, alors
— Je pourrai partir , dit le comte en achevant la phrase.
— Si vous le désirez.
— Oui , dit-il en portant la main à son front et en étouffant un soupir , il faut absolument que je parte. — Et vous aussi, ajouta-t-il , songez quelquefois à votre meilleur ami, àcelui qui désire sin» «èrement vous voir heureuse. — Vous verrez le monde, n'est- ce pas ? amusez- vous,
l'aveu. 9S
et faites ce qui vous plaira ; j'en suis certain, votre ami n'aura rien à désapprou- Ter. — Et il s'éloigna.
— Revenez bientôt! lui cria-t-elle. — Cette douce voix retentit au fond du cœur de d'Almont ; il s'arrêta incertain , doutant s'il pourrait partir. — Un mot déplus, et il restait. —Mais Célanie, dé'yl confuse d'avoir tant dit sans l'avoir voulu , courut se cacher au fond de son appartement, et un quart d'heure après le comte galoppait sur la route de ***.
— Comment concevoir autant de bizarrerie! disait-il ensoupirant; ce qu'elle ressent pour moi est assurément biea plus près de la haine que de l'affection, et pourtant elle ne voulait pas que je parte, elle en paraissait contrariée , elle aurait préféré me voir rester. — Comment aîje pu vouloir autre chose que ce qu'elle désirait !. .. Et désirer ma présence, elle^ ce modèle enchanteur de grâce et de beauté!— Mais pourquoi donc voulait-
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elle me faire rester? N'en aime-t-elle pas un autre? n'occupe-t-il pas sa pensée tout entière?.. Et moiqueferais-je là ?.,i Serait-ce un esclave qu'elle voudrait? — Oui j je commence à le croire; à la manière pleine de douceur dont elle me traite, je vois que c'est sa coquetterie qui joue un rôle, et non la crainte de m'avoir fait supporter ses dédains. — C'est mon cœur qu'elle voudrait subjuguer...; qu'elle ne s'en flatte pas... , je fuirais plutôt au bout de l'univers. — Pourtant elle n'est pas coquette ; tant de candeur, tant de modestie ne peuvent se feindre. . . Oh non, ellen'est pas coquette! — Mais elle est la plus inconcevable comme la plus séduisante des femmes.
Et il poussa son cheval, espérant que le mouvement ferait taire l'agitation de son àme. Hélas! celui qui porte la peine avec soi change en vain de place , les affections véritables ne varient pas.
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Célanie s'ennuya de l'absence de son époux; elle le voyait peu,il estvrai, mais enfin on se rencontrait à table , et elle s'était habituée à ces rencontres. Et puis il l'accompagnait quelquefcis dans le monde , elle avait alors un véritable plaisir à se trouver avec lui. • Le comte était fort aimable ; sa conversation instructive et variée était des plus intéressantes. Il possédait l'art de donner un tour spirituel à ces riens frivoles , à ces bagatelles importantes qui se débitent dans le monde. Il y avait une nuance de causticité dans sa manière , mais cette nuance n'atteignait jamais que les ridicules , et si la raillerie était un besoin de son esprit observateur, la sensibilité de son âme arrêtait le trait prêt à blesser. Sans qu'il en fût convenu avec lui-même, il n'avait jamais été aussi vivement possédé du désir de plaire ; cette émotion toujours contenue qu'il éprouvait rendait sa physionomie, 4iéjà fort belle, plus mobile, et le feu
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^e son âme venait animer ses discours.
Célanie fut loin de s'attribuer ce sur* plus d'amabilité; mais elle remarqua très-bien que l'absence du comte jetait du vide et de la langueur dans ces cercles où elle s'était jusqu'à ce jour étonnée de trouver tant de plaisir.
Elle ne s'était pas aperçue que ce qu'elle prenait pour le charme de la société élait une attention dirigée vers d'Aîmont , attention de plus en plus excitée par l'intérêt qu'elle ressentait en l'écoutant.
Elle revint fatiguée, ennuyée. — Il y a réellementfortpeudepersonnes aussi aimables que le comte, dit-elle en se déshabillant; et elle pensa avec un peu de dépit qu'il y avait déjà huit jours qu'il était parti, et qu'il n'avait pas songé à donner une seule fois de ses nouvelles, ni à s'informer des siennes.
— Cela doit être ainsi , dit-elle en
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réprimant un léger soupir , ne l'ai-je pas voulu, et ne l'ai-je pas mérité; oui, sûrement. Mais, en vérité, d'Almont était digne d'être plus heureux , et, s'il m'eût aimée, je sens que j'aurais eu quelques remords de lui causer de la peine... i\Iais il ne m'aimait pas... et à présent , c'est bien fini.
Celte pensée la suivit long-temps , «t, lorsqu'elle voulut l'éloigner, il y avait presque un regret.
La lutte que Célanie avait eu ù soutenir avec sa mère avait altéré la confiance et l'abandon qui avaient régné «ntre elles.
La baronne avait fait beaucoup de mal à sa fille , autant par son caractère impérieux que par ce qu'elle avait exigé; Célanie ne pouvait l'oublier, et depuis fort long-temps elle avait avec elle les manières respectueuses d'une fille soumise , ni^ais elle ne savait plus
en faire une amie : aussi sa société ne futd'aucune ressource pour Célanie , qui craignait toujours de l'entendre récriminer sur le passé , ou de s'attirer quelques-uns de ces mots amers qui venaient froisser son âme encore affectée par le souvenir de ses souffrances.
Ne voulant pas s'amuser, Célanie se renferma chez elle. Mécontente d'elle et de ses idées, elle voulut essayer de ses souvenirs pour faire cesser ce vague dans lequel se perdaient ses pensées.
Elle ouvrit une cassette , et essaya de relire des lettres qui autrefois avaient fait le charme et l'occupation de sa solitude. Elle lut d'abord avec attention ; Tin peu après elle fut obligée de recommencer ; il lui sembla qu'elle parcou- Tait froidement ces caractères, jadis chéris : le même feu ne courait plus dans ses veines.
Elle s'arrêta interdite , cherchant dans
l'aveu. gg
sa pensée pourquoi elle était ainsi. En face d'elle était un portrait en pied et très-ressemblant du comte .-c'était une attention de Charles, qui lors de son mariage s'était lui-même occupé de l'arrangement de l'hôtel.
En levant les yeux ses regards se portèrent involontairement sur cette figure expressive , elle les baissa aussitôt et rougit. Confuse, sans savoir pourquoi , elle voulut reprendre sa lecture , mais ses idées n'étaient pas distinctes ; elle lisait, et sa rêverie l'entraînait ailleurs.
Puis , tout à coup , s'interrompant brusquement , elle h repoussa. — Non , s'écria-t-elle , je n'en suis plus digne ; et elle fondit en pleurs. — Mon Dieu ! mon Dieu ! disait-elle, que m'est-il donc arrivé? je n'aime plus, et je n'ai pas retrouvé la paix. Elle pleura long-temps et ne fut pas soulagée , car au-dedans d'elle tout était confusion.
JOO liAVEU.
Charles vint voir la comtesse ; il la trouva pensive et triste ; Charles imagina tout simplement qu'elle s'ennuyait, et il s'emporta sérieusement contre d 'Aimont de ce qu'après deux mois de mariage il laissait ainsi sa jeune femme livrée à elle-même.
— En vérité, dit-il, depuis quelque temps je ne reconnais plus mon cousin, il est d'une bizarrerie ! lui que j'ai toujours vu si simple et si raisonnable!
— Est-ce donc manquer à la raison que d'aller passer quelques jours chez, un ami?
— Au milieu de l'hiver et en venant de se marier, oui sûrement.
— Voudrait-il me fuir? pensa Gélanié.
— \ la bonne heure, il vient de se
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inaricr, dit-elle, mais il ne m'aime pas. — Et elle sourit tristement.
— Il ne vous aime pas! s'écria Charles ; comment voulez-vous qu'on puisse ne pas vous aimer?
Célanic ne répondit pas, elle se reprochait ce qu'elle venait de dire , car elle avait senti qu'elle n'avait aucun droit de se plaindre.
— Oui , continua Charles , il vous aime, j'en suis certain; mais peut-être vous trouve-t-il trop sérieuse et point assez tendre. Je sais qu'avant son mariage c'était le seul reproche qu'il vous adressait , il doutait de votre sensibilité.
— Ah ! dit tristement Célanic , je crois bien qu'il n'en doute plus maintenant.
— Eh bien , n'est-il pas devenu plus aimable?
— Il l'est beaucoup plus que je ne le mérite.
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— Pardon , belle cousine , vous ne m en voudrez pas si je vous parle sincèrement : vous êtes charmante, il est impossible de réunir plus de moyens de plaire; mais , j'ai cru le remarquer, votre conduite avec le comte n'est pas ce qu'elle devrait être : vous êtes avec lui trop digne et froide , il y a trop de sérieux ou de timidité dans vos manières; je vous ai bien vu des momens de laisser-alier, mais ils ne duraient pas, vous sembliez craindre de vous y livrer. — L'âme de mon cousin est aussi fière qu'elle est tendre : il a besoin d'être cherché , ou bien il se replie en luimême , et fuit parce qu'il doute de l'affection ; témoignez-lui un peu plus de tendresse, et vous verrez cette âme contenue se dilater et vous entourer de tout ce que l'amour a de séductions.
Célanie pensa que , s'il en était ainsi, le cœur du comte était à jamais perdu pour elie ; car non-seulement elle n'avait aucune espèce de droit de lui
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montrer de l'affection , mais encore la confidence qu'elle avait faite devait avoir aliéné envers elle les sentimens d'une àme aussi fière et aussi délicate. En faisant cette réflexion , Célanie craignit de sonder ce qu'elle lui faisait éprouver , son cœur se serra, mais elle ne voulut pas le remarquer. — Décidée à ne pas instruire Charles de son secret , elle lui répondit vaguement , et au lieu de continuer l'attention sur elle , elle lit des remarques sur le caractère du comte. — Charles aimait beaucoup son cousin, il était enthousiaste de ses qualités : aussi il s'étendit avec plaisir sur son éloge , il cita plusieurs traits de sa jeunesse, qui tous montraient une âme aussi belle que sensible , et faisaient ressortir le plus heureux naturel. — Célanie l'écoutait avec attention ; elle écoutait beaucoup trop , pour une personne qui veut rester fidèle à ses premiers sentimens et qui a juré de n'aimer plus. — Lorsque les jours suivans Charles revint la voir^
104 LAVEU.
ce fut elle qui remit la conversation sur le même sujet , — et, bien qu'elle sortît fort peu , le temps lui parut moins long.
D'AImont était parti avec l'intention de prolonger son absence autant qu'il le pourrait ; il ny avait encore que deux semaines qu'il était chez son ami , et déjà il avait peine à contenir l'agitation qui le dévorait. — Il voulait rester, il s'y forçait, et son cœur bondissait d'impatience. — Tantôt il se représentait Célanie avec toutes ses grâces , son doux sourire, son regard touchant et tendre, sa voix et ses paroles si expressives, et alors il éprouvait l'ardent désir de la voir , de la contempler , de s'enivrer d'amour même au prix de la souffrance.
Mais bientôt le souvenir de ce rival ^doré, le bonheur dont il avait joui, le culte qu'elle lui vouait dans son âme, leveillaient son orgueil, sa fierté; il s'indignait de sa tendresse , jurait eo irémissant de fuir cette femme si sédui-
l'aveu. io5
santé et si peu digne de lui ; et , tour ù tour en proie au feu de l'amour ou de la jalousie , ses jours se consumaient en regrets et en émotions passionnées.
Cependant le désir de la voir, de respirer le même air , commençait ù triompher de ses résolutions, et il ne résistait plus que faiblement , lorsqu'une lettre de Charles vint faire cesser son incertitude.
« Je cherche en vain la cause de l'inconcevable caprice qui vous fait fuir ainsi une femme aimable et belle , lui disait Charles, et vous enterrer dans les bois au milieu de l'hiver. Votre femme s'en étonne aussi, n'ose s'en plaindre, mais elle est triste, ne va nulle part, et sa seule distraction est de me parler de vous. La baronne est partie depuis hier... »
— De parler de moi ! s'écria le comte ; Charles s'abuse assurément , ou ce
io6 l'aveu.
qu'elle en dit est dû au désœuvrement
de la solitude Mais elle est triste , elle
s'afflige. Je pars à l'instant, je vais la retrouver. — Hélas ! ma présence ne la guérira pas, car ce n'est pas moi qui cause sa peine ! Mais mes soins la distrairont , peut-être ils lui feront du bien ; d'ailleurs Chailes ne dit-il pas qu'elle s'ennuie? J'aurais dû le penser : si jeune et si timide , elle n'ose aller nulle part ; — la baronne l'a quittée , elle est donc seule, absolument seule... et je vais me trouver avec elle ! — A cette idée le comte fut sur le point de révoquer son départ , il frémit des combats qu'il aurait à soutenir ; — mais la passion l'emporta , et deux jours après il fut rendu chez lui.
D'Almont arriva assez tard dans la soirée. En entrant il demanda si madame était à l'hôtel ; ses gens lui dirent qu'elle était dans son cabinet et faisait de la musique. Alors, pensa le comte, elle est visible pour tout le monde, et
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je puis bien ne pas me faire annoncer.
11 traversa non sans émotion les deux pièces qui conduisaient à ce cabinet: — la porte était entr'ouverte , il entendit la voix de Célanie ; cette voix brillante et pure le surprit : il s'arrêta , et prêta l'oreille. — Il l'avait entendue une fois avant son mariage, mais il n'(în avait pas été content , elle avait chanté comme une écolière bien apprise, et d'Almont n'avait plus sougé à lui demander de la musique.
Dans cet instant cette voix l'étonné, le frappe; ce n'est plus la même , ou plutôt la touchante expression qui l'accompagne en a changé les inflexions ; il croit entendre la mélodie des anges exprimant les émotions de l'amour.
Le couplet était fmi et il écoutait encore. Enfin, hors de lui, transporté, il pousse la porte , et se présente brusquement devant la comtesse.
io8 l'ayel'.
Elle était debout devant sa harpe et ressembloit au j^énie de la mélancolie.
En l'apercevant elle jette un cri, s'avance rapidement vers lui, et dit en lui tendant la main : —Ah! vous voilà donc, mon ami !
Le comte , interdit , n'osant se livrer à tout le bonheur que lui cause cet accueil, reste sans voix, et s'appuie contre le lambris.
— C'est bien aimable à vous d'être levenu, ajoute-t-elle;et, voyant qu'il ne répondait pas, avec unpeude confusion elle retire sa main que d'Almont ne retenait plus.
Ils restèrent tous deux en silence j enfin le comte lève les yeux, et se hasarde à la regarder : il se craint, il ne sait ce qu'il va dire; l'embarras de Célanie l'étonné , cl redouble le sien.
C'est elle qui pr.cnd encore la parole : — Ce n'est pas Charles , j'espère ,
LAVEU. 109
xjuivous a décidé à revenir, car j'aurais alors moins de plaisir 11 vous savoir de retour.
— Non , dit le comte , c'est le besoin de vous voir qui m'a ramené, et puis je vous savais seule.
— C'est vrai , dit-elle ; mais , si vous TOUS amusiez, il fallait rester.
— Je ne le pouvais plus. Contrarié des mots qui lui échappent, le comte change de place ; il parcourt ce cabinet qu'il ne connaissait pas, il n avait fait qu'y jeter un coup d'œil avant que Célanie en prît possession. Son portrait frappe ses regards ; il s'étonne de le voir là , exprime tout haut sa surprise. Célanie, un peu embarrassée, fait l'éloge de la peinture : elle en parle en connaisseur.
Le comte rêve, puis il dît : — Je crois me rappeler maintenant que c'est une étourderie de Charles ; je la réparerai , Madame, et ferai placer autre part une
image qui ne doit pas se trouver dans une pièce consacrée à vous seule.
— Quoi! s'écrie Célanie, vous voulez l'ôter d'ici! Oh non! monsieur le Comte; c'est mon meilleur ami que Je vous prie de me laisser.
— Ah ! s'il est de quelque prix pour vous , s'écrie d'Almont entraîné malgré lui , l'original voudrait y passer sa vie.
— Je n'oserais le souhaiter , dit-elle ; rnais pour le portrait , c'est différent , il restera.
— Et vous forcerez à envier son sort , dit le comte d'un ton galant.
Honteux , dépité de tout ce qu'il s'oublie à dire , il s'éloigne encore, et va ïêver devant la croisée. Célanie promenait lentement ses doigts sur sa harpe, et n'était pas moins troublée , car elle s'étonne autant de son entraînement que de celui du comte. Enfin il se rapproche, et
d'un ton beaucoup plus sérieux . il la prie de faire un peu de musique ; elle y consent avec grâcî , et choisit une barcarolle animée qui la dispense de mettre dans sa voix l'expression pleine de langueur qui , quelques instans auparavant, avait transporté le comte ; mais il ne fut pas moins charmé, et le ton de gaieté qu'elle employa éveilla en lui de nouvelles sensations.
Heureux et ne voulant pas l'être, cherchant à s'arracher à tant de séductions, cette soirée fut pour d'Almont un rêve enivrant , et ce ne fut pas sans un effort de courage qu'il scngea à s'éloigner, il le fallait pourtant ! il se leva... — Déjà ! dit involontairement Célanie... Vivement ému , il s'approche , saisit sa main , et, pour la première fois depuis qu'ils étaient mariés , la baise ; elle rougit , baisse les yeux , mais ne la retire pas.
— A demain , dit-elle. — Oui , répète le comte; à demain.... et, étoiiffant un
soupir, il s'élance hors du cabinet, et court dans son appartement se livrer à toutes ses émotions.
— Pourtant elle ne m'aime pas, répétait-il lorsqu'un souvenir trop vif faisait battre son cœur rapidement , elle ne m'aime pas , et elle me traite ainsi ! Son ami , elle m'a appelé son ami ! Hélas ! c'est parce qu'elle ne compte que sur ce sentiment d'amitié qu'elle a autant de laisser-aller , et puis son âme tendre et délicate veut me dédommager ; cette âme candide est incapable de haine , etmalgré tout le mal que lui fait ma présence , elle me voit sans peine : mais cet amour brûlant , passionné , ce délire qu'elle excite en moi , jamais , jamais elle ne le sentira , elle ne l'éprouvera. Que dis-je ? ne l'a-t-ellepas connu ! ne s'est-ellc pas donnée?... et c'est à moi qu'elle réserve sa tranquille amitié.... son amitié 1 Je n'en veux pas , elle me fait mal; elle sait y donner la couleur de l'amour : elle est trop enivrante , je n'y
LAVEU. Il3
résisterais pas. Ah! j'imposerai à mon accent , à mon regard ; elle ne saura pas^ ce qui se passe en moi. Je puis être faible contre ses charmes , mais la puissance de me taire est invincible comme mon amour ; qu'elle garde ses témoignages d'amitié , ou par mes manières je saurai m'y soustraire.
Le lendemain le déjeuner les réunit.
Le comte avait bien voulu sortir dès le matin , mais il ne l'osa pas; il pensa que d'après la manière dont on s'était quitté la veille , ce serait incivil . et il vint.
11 regardait partout autour de lui ^ hors celle qui lui faisait les honneurs de la table avec une grâce enchanteresse Célanie avait l'air fort animé; elle suivait tous les mouvemens du comte, et semblait presque chercher ses regards. Mais il eut assez de pouvoir sur lui pour tenir constamment la conversation sur ui> sujet indifférent , et quand on parie de choses- insignifiantes on n'a pas besoia
1 1 4 l'aveu.
de se regarder. Un ami du comte vint le voir : d'Almont l'accueillit comme son sauveur , car il se sentait faiblir. Après quelques momens de conversation générale , ils prirent tous deux congé de la comtesse ; en sortant , d'Almont dit qu'il ne rentrerait pas de la journée.
Gélanie entendit cet ordre. Qu'éprouva-t-elle ? En vérité, si elle eût été capable d'un mouvement de colère , elle l'aurait ressenti ce moment -là.,.. Il arrive , et c'est pour s'éloigner encore!
c'était donc moi qu'il fuyait ! oh ! je le vois , il me liait , ou me méprise ; être méprisée de d'Almont , cela fait mal , c'est plus que je ne puis supporter.... Charles se trompe , son cousin n'est pas ce qu'il dit , susceptible d'être ramené par l'affection. N'ai-je pas été prévenante hier? îui-m"'me n'était-il pas plus ai mablc?... et ce matin il ne m'a pas reii,ardéc. Ah ! c'est qu'avec moi c'est différent , hélas! Je fais cxceplion : ne l'aije pas dédaigné !
l'aveu. ii5
Célanie courut à sa musique , à ses livres ; elle craignait de s'appesantir sur une foule d'idées qui la froissaient , l'agitaient ; elle voulait , ne voulait plus , s'effrayait de sensations si nouvelles et si vives , et pourtant ne les repoussait pas tout-à-fait ; quant aux souvenirs , il n'en fut pas question.
Elle fit dire qu'elle était un peu souffrante le lendemain , et ne parut pas.
Voilà d'Almont alarmé , s'accusant déjà d'insensibilité. Il lui envoya demander la permission de faire chercher le docteur, mais elle fit répondre qu'elle n'avait besoin que de repos ; alors, craignant d'être indiscret , il n'osa demander à la voir : cependant comme il était ir quiet, il rentra de bonne heure, et ne sortit plus de la journée. Célanie l'apprend , et elle se rcpent de s'être enfermée. Est-elle réellement souffrante.'^ il lui semble qu'elle est beaucoup mieux. Elle pourrait bien paraître au salon, mais ne l'ose pas,... Si elle faisait de la musique....
>l6 t'AVEU.
mais non ; quelle apparence que le comte, qui n'entre jamais chez elle, y vienne ce moment-]à. D'ailleurs à quoi Jjon se montrer! sa présence ne cause aucun plaisir ; pourtant les conseils de Charles se présentent encore à sa pensée, et depuis quelque temps elle y songe souvent.
Enfm le hasard la sert : une dame de sa société lui envoie un billet de loge pour le soir, elle est décidée à refuser; mais elle se dit que , pour adoucir son refus, elle doit répondre elle-même au domestique qui attend dans une antichambre qui précède le salon : elle le traverse, donne son message, et revient lentement dans le salon , s'y promène un instant , et va enfm rentrer dans sa chambre. Cependant le comte l'a entendue ; il vole après elle, et la suit.
Après un long regard, il s'informe avec intérêt de ses nouvelles.
— Vous êtes pâle , dit-il en la regar-
LAVEU. 117
dant encore ; pourquoi tant vous livrer à la solitude, et pourquoi toujours vous affligcï de maux sans remèdes ?
— De quels maux voulez-vous parler ? s'écrie Gélanic en rougissant beaucoup.
— 11 est vrai, dit le comte , que ce n'est pas à moi — je ne dois pas vous exhorter ù rien oublier; soyez certaine que l'intérêt seul de votre santé....
— Oh ! je le sais , reprend Célanie
avec un peu de dépit Mais croyez
bien , monsieur le Comte , que je n'ai
rien qui în' afflige.... Je suis bien je
me trouve heureuse à présent.
— Tant mieux , dit le comte , c'est mon vœu le plus cher.
Il allait sortir , lorsqu'elle le retient en lui montrant une invitation pour un bal très-brillant qu'elle a refusé.
^— Irez-vous? demande-t-elle.
ii8 l'aveu
— Non, sûrement, si vous n'y allez pas. Mais pourquoi n'irez-vous pas?
— J'ai craint de m'ennuyer , et puis toute seule.
— Madame de G. , ma parente , a-t-elle refusé de vous accompagner ?
vous savez qu'elle a promis de tenir la place de votre mère et d'être votre chaperon lorsque mes occupations ne me permettraient pas de vous suivre.
— C'est vrai , mais elle est si sérieuse !
D'Almont , un peu surpris, la regarda... Depuis quand le sérieux des gens la contrariait-elle ?
— D'ailleurs , ajoute-t-elle en hésitant un peu , si j'avais pu penser que vous y fussiez...
— Mais , dit le comte de plus en plus surpris , vouîcz-voiis que je vous accompagne ?
L AVEU. l ig
— Comme vous voudrez.
— Eh bien ! nous irons.
— Ah ! oui , nous irons , répéta-t-elle avec satisfaction. Et le comte croyait être le jouet d'un rêve.
Comme ils ne sortaient ni l'un ni l'autre , et qu'ils étaient réunis , il était tout simple qu'ils passassent la soirée ensemble. Ils restèrent donc tête à tête, tous deux contenus, rêveurs, et n'osant I se livrer à ce qu'ils éprouvent.
Le comte , bien qu'il ne veuille pas s'y livrer , le sait ce qu'il éprouve ; il essaye de s'y soustraire par autant de froideur qu'il peut en montrer , mais l'enchantement est plus fort que sa raison, et ses regards le trahissent souvent malgré lui.
Célanie , au contraire , ne s'est pas encore rendu compte pourquoi elle est si changée et si occupée du soin de
120 LAVEU.
plaire et d'attirer ; elle n'a pas encore interrogé son cœur ni sa raison ; si elle l'a fait , c'est Taguement , et elle agit encore sans que sa volonté soit décidée. Elle est entraînée : c'est une puissance inconnue , un je ne sais quoi qui l'attire ; elle va plus loin qu'elle ne veut , mais ne s'en repent pas.
— ^^'importe , disait le comte, tandis qu'il se perdait dans la contemplation des charmes de sa femme , encore un peu de temps et je m'y soustrairai ; il ne sera pas dit qu'une femme qui m'a dédaigné , qui en aime un autre , déploie autant de grâces pour me séduire^ et m'aura séduit... Elle ne le saura pas du moins. Pourtant le soir, quand il fallut s'éloigner, il baisa encore sa main , et le soupir qu'il étouffa fut encore plus profond que celui de la "veille. Et lorsque le lendemain , à l'heure convenue, elle vint à lui pour aller au bal , qu'elle lui apparut belle, charmante, et parée comme les Grâces, il n'eutpas encore
l'aveu. I <^ 1
le courage de se soustraire à renchantement qu'il éprouva ; et que d'efforts il lui fallut taire pour ne pas presser cette main si jolie qui s'abandonnait ù la sienne , lorsqu'il aida, la comtesse à monter en voiture I
Les jours se passaient ainsi. — Ils se fuyaient après s'être cherchés; leur «xistence était une alternative de sensations exquises et de souffrances pénibles et isolées. — Pourtant le plus souvent l'orgueil du comte l'emportait sue ses autres sentimens, et c'était précisément parce qu'il aimait tous les jours plus ardemment qu'il l'écoutait davantage ; car il s'irritait de ses peines, et croyait en alléger le poids en nourrissant sa fierté.
Mais tous ces combats tournaient au profit de l'amour ; et quand il était resté plusieurs jours sans paraître s'oc-
122 LAVEU.
cuper de Célanie , qu'il avait mis tous ses soins à la fuir , si enfin il rencontrait son éloquent regard , s'il la voyait triste, si elle lui parlait avec son accent si doux...., alors il oubliait tout : l'amour, qui l'avait éloigné , le ramenait auprès d'elle ; il s'y dévouait comme l'ami le plus tendre, et le sourire qu'il voyait dans ces instans briller sur son charmant visage, le transportait à un tel point qu'il lui fallait toute la puissance de son caractère pour ne pas se montrer amant passionné ; — et son malheur s'augmentait par son silence.
Cependant Célanie commence à s'étonner des bizarreries de son époux , -elle se dit bien qu'elle ne mérite pas qu'il la traite mieux; ce qu'elle éprouve lutte îivec son humilité , et tout en convenant de ses torts et qu'elle a mérité son sort, elle avance peu à peu; non qu'elle n'ait aussi sa fierté , mais il y a tout à la fois dans ses manières le sentiment de ses
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fautes, et un autre sentiment beaucoup plus tendre qui ressemble à l'amitié , qui est mieux qu'elle, qui tient de la dignité d'une âme fière , et qui pourtant a tout l'abandon d'une aimable confiance. Cette façon de se montrer la rend bien séduisante, et la rassure contre elle-même , car elle croit n'éprouver que ce qu'elle laisse voir; et si, lorsque son époux la néglige et paraît l'oublier , elle s'accuse de l'avoir mérité, lorsqu'il revient à elle, la gratitude qu'elle croit lui devoir de ce qu'il ne la punit pas davantage fait qu'elle l'accueille toujours comme si elle ne s'attendait pas à être aussi bien traitée.
Pourtant un peu de dépit commence à l'emporter. Voilà huit jours qu'elle a à peine entrevu le comte; il n'a dîné que trois fois à l'hôtel , et encore avec du monde. — Ensuite, il sort de bonne heure le matin , rentre quelquefois pour s'habiller , s'informe de ses nou- TcUes, mais sans jamais demander à la
12l\. l'aveu.
voir, et il ne revient plus que fort tard dans la soirée. — Célanie s'étonne , s'afflige , n'entrevoit pas encore la vérité , mais cherche à la découvrir.
Un jour enfin il lui fait demander si elle veut aller chez madame de G., sa parente; il a promis d'y passer la soirée. — Mais elle, de phis en plus dépitée, surprise que ce soit par l'intermédiaire de ses gens qu'il envoie demander ses ordres , fait répondre qu elle ne sortira pas. — Le comte insiste, il fait dire qu'il a presque promis pour elle ; mais elle est réellement contrariée.
Non , dit-elle à sa femme de chambre, dites à monsieur le Comte que je le remercie; et qu'on me laisse, ajoutet-elle assez haut pour être entendue du salon , dont les portes sont ouvertes , je veux être seule.
D'Almont entend cet ordre, et s'éloigne désespéré.
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La voilà solitaire, mais non tranquille ; elle vient de se livrer à un mouvement d'humeur, ils sont rares chez elle ; elle s'en repent, voudrait le réparer , mais il n'est plus temps.
— Que pensera d'Almont? Qu'il l'importune peut-être. Et avec les préventionsqu'il a déjà... C'est affreux ! — Sûrement il serait entré , voyant qu'elle refusait encore..., il va croire que c'est pour se livrer à ses souvenirs qu'elle refuse ainsi de l'accompagner — Oh [ non, s'écrie Célanie, je ne veux pas qu'il pense cela, je n'en ai plus de souvenirs..., il y a long-temps qu'ils ont fui.
Elle s'arrête interdite et soupire , mais ce n'est pas le moment de raisonner avec elle-même; ce qu'elle veut avant tout, c'est de convaincre le comte qu'elle n'a ni humeur ni caprice , car s'il avait cette idée il s'éloignerait tout-à-fait, et c'est en songeant à tout ce qu'elle éprouveloit de peine qu'elle sent combien ce
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sentiment qu'elle croyait être de la reconnaissance a pris d'empire sur elle.
Elle frémit , mais ne veut pas s'appesantir sur tout ce qu'elle entrevoit.
Elle se promène avec agitation , puis tout à coup sonne avec violence.
— Je veux m 'habiller, dit-elle à sa femme de chambre ; qu'on prépare ma voiture, je sortirai.
Elle est décidée , elle ira chez madame de G. , elle essayera de réparer son humeur. En dix minutes elle est prête, et le char léger l'entraîne.
Je voudrais parler au comte d'Almont, dit Célanie , un peu émue , au domestique qui s'avance pour l'introduire ; voulez-vous lui dire qu'il vienne.
— D'Almont paraît un instant après ; il s'arrête excessivement surpris.
— Me pardonnez-vous, mon ami? lui dit Célanie avec un doux sourire , d'avoir refusé votre bras tout à l'heure?
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j'étais souffrante , pas disposée à m'amuser ; mais en changeant de projet j'ai voulu vous prouver que je ne savais pas me passer de ce soutien. — En finissant ces mots, avec Fair le plus aimable elle passe son bras sous celui du comte.
— Et vous êtes charmante , adorable , s'écrie celui-ci , partagé entre l'étonnement et l'adoration ; et pour cette fois il céda à Tentraînement qu'il éprouvait, il pressa avec transport ce bras qui venait ainsi chercher son appui. Célanie sentit battre son cœur , et détourna la tête.
— Vous m'avez excusée auprès de madame de G. , dit-elle avec un peu d'embarras , je puis espérer de trouver grâce.
— Ah! s'écrie le comte, de plus en plus troublé, pour ne pas vous l'accorder il faudrait être plus sévère que le ,
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sort même. -— Et ils entrèrent tous deuxrayonrians de plaisir.
— Ah! voilà une agréable surprise , s'écrie madame de G. Et bien! jolie JDOudeuse , vous vous êtes donc lassée de nous tenir rigueur?
— Ne la grondez-pas, dit le comte; ne lui devons-nous pas des remercîmens?
— Oui assurément^ toutes les fois que je la vois , répond madame de G. Mais Toilà huit jours que je ne vous ai rencontrée nuUepart; qu'êtes-vous donc devenue?
— Je n'aime pas de sortir sans lui ,. répond Célanie en montrant le comte.
— Ces mots lui échappent , c'est la naïveté elle-même qui les a prononcés.
D'Almont en estbouleversé; cette expression, « sans lui!» retentit dans tout son être. — Est-il possible que je sois /««pour elle? se dit-il; et il s'éloigne, il va autour
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des tables de jeu dérober son émotion , et les tendres espérances qui , malgré lui , se glissent dans son âme.
Célanie, déjà animée par la démarche qu'elle vient de faire et par l'accueil qu'elle a reçu du comte , un peu rassurée contre elle-même, se sent animée aussi du désir de plaire. Elle est aimable , elle est charmante quand elle veut , et ce soir-là elle le devient beaucoup , trop peut-être par rapport au regard observateur et jaloux du comte. Jl de- Tient inquiet , agité; disposé au soupçon par sa situation , une idée désespérante traverse son esprit : si sa femme était coquette ! si c'était là le secret de tant d'aimables prévenances !
Pourtant en cet instant il rencontre le doux regard de Célanie fixé sur lui; elle est entourée d'un cercle nombreux qui l'admire et lui rend hommage, et elle ne voit que son époux.
Pauvre d'Almont! que de sensations
i5o l'aveu.
variées l'assiègent ! Qui lui eût dit que cette union qu'il considérait comme devant être le refuge de son repos , et dont la monotonie l'effrayait par avance, serait si agitée? que de tempêtes dans son âme! — Et pourtant il ne donnerait pas ses jours de peines pour ces longs jours d'isolement etd'ennui, alors que, fatigué du poids de l'existence, il ne connaissait pas ces émotions terribles , dévorantes , mais aussi quelquefois délicieuses , et effaçant par l'instant de bonheur qu'elles donnent tout ce que la vie renferme d'amer et de douloureux.
Cependant la comtesse s'est aperçue que son époux est moins contraint, qu'il s'en éloigne moins lorsqu'ils sont dans le monde. Leur tête-à-tête a bien des charmes, mais trop d'embarras s'y fait sentir , et puis , elle le voit maintenant , d'Almont paraît le redouter beaucoup : c'est toujours par surprise qu'il s'y trouve , et si quelques traits de sen-
i'aveu. i3i
timent lui échappent, sa froideur augjnente , et il semble vouloir les faire oublier en fuyant.
Célanie remarque tout cela, elle ne peut encore se dire pourquoi il est ainsi ; sa pensée incertaine ne lui présente encore que des soupçons, ils sont trop vagues et souvent trop contradictoires poiir qu'elle puisse s'y arrêter.
Mais ce qu'elle veut, c'est la présence de son époux , c'est un besoin ardent de lui plaire , d'en être cherchée et de l'occuper. Son humilité et le sentiment de ses fautes lui disent bien qu'elle prétend beaucoup trop ; mais comuie le mot d'amour n'a pas été prononcé, qu'elle ne veut pas s'en croire atteinte , elle se rassure et compose avec elle-même.
La voilà donc qui recherche la société , attire du monde chez elle , et fait les honneurs de son salon avec cette
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grâce , ce tact exquis des convenances qui donnent à la simple politesse l'expression de la bienveillance.
Comme elle ne peut se défendre d'éprouver un peu de dépit par rapport à la conduite parfois singulière de d'Almont, que ses manières froides et contraintes la choquent , mais qu'elle n'ose s'en plaindre ni prétendre à plus d'abandon , il y a dans sa manièi^ à elle une légère nuance de coquetterie. Cette coquetterie innocente est tout en faveur du comte , mais tout ce qui l'approche s'en ressent. Elle est plus animée ; elle chasse cette paresse d'esprit qui depuis ses chagrins l'avait tenue comme en arrière du monde ; enfin elle fait plus de frais pour paraître aimable, et y réussit. On l'entoure, elle séduit, elle enchante , mais dans ses succès ne songe qu'à son époux, et trouve un secret plaisir à lui faire hommage des louanges qu'elle reçoit.
Les hommes ne sont pas suscepti-
l'aveu. 1 33
bîes d'apprécier ce sentiment exclusif d'une femme qui apporte la pensée de celui qu'elle aime jusque dans les succès les plus indifférens , et dont les triomphes d'amour -propre n'ont de prix qu'autant qu'ils peuvent servir à enflammer davantage celui qui seul l'occupe, au milieu de la foule aduîartice dont elle est entourée.
D'Almont est bien loin de deviner ce qui se passe dans l'âme de sa femme; il s'effraye de la voir si brillante. Il se consumait de jalousie quand il la savait tout à un seul objet, maintenant le passé et le présent l'offusquent tour à tour. Pourtant elle ne sort qu'avec lui ou madame de G.; elle ne voit que la société qu'il lui a présentée ; chez, elle , elle s'occupe de tout le monde , et ne distingue personne. Il se dit bien tout cela , mais il est importuné du bruit des louanges qu'on lui prodigue ; il voudrait que son mérite fût connu de lui seul, il l'accuse de trop chercher à le faire pî^-
i54 l'aveu.
raître ; et il prend pour un bes.oin de plaire en général , le désir exclusif de charmer son époux , désir qui la suit et dans les fêtes brillantes, et dans son cabinet solitaire.
Une sombre tristesse s'empare du comte ; il fuit également le monde et la solitude ; — il est mal partout , et se nourrit de sentimens amers. Porté à l'injustice, il interprète tout différemment les nuances d'intérêt qui échappent à Gélanie. Est-elle triste ou timide, c'est le regret du passé et la crainte qu'il lui inspire; s'abandonne-t-eile à une aimable gaîté , a-t-elle pour lui de tendres prévenances, elle veut le séduire, et, non contente de l'avoir dédaigné, elle se plaît à lui faire sentir le pouvoir de ses charmes. — A cette idée il frémit d'indignation , et jure de nouveau de fuir et d'oublier. — Il rentre chez lui , un doux regard , un mot expressif le Soumettent encore.
l'aveu. i5^
Il la rencontre un matin comme il allait sortir, avec le projet de ne pas rentrer de la journée. Elle l'aperçoit ; court à lui légère comme un oiseau, et, lorsqu'elle l'a atteint, s'arrête interdite , et n'ose plus parler. D'Almont la regarde ; qu'elle est séduisante dans ce déshabillé du matin ! que de charmes épars !
— Souhaitez -vous quelque chose.'* lui dit-il en détournant les yeux de tout ce qu'il admire.
— Non , répond-elle en hésitant ; je voulais seulement savoir si vous dinez
— Je ne le crois pas.
— Alors je n'irai pas ce soir chez madame de G.
— Pourquoi ? dit le comte ; et , appuyant sur ces paroles : — Quand on est accueillie et recherchée comme vous
ï36 l'aveu,
l'êtes , on doit vaincre une timidité qui ne s'accorde pas avec d'aussi brillans succès.
— D'aussi brillans succès! répète-telle ; de quels succès voulez-vous parler ?.... Ah ! je n'en ambitionne point, hors ceux... Elle s'arrête et n'ose achever. — Bon Dieu ! monsieur le Comte , combien je parais vous être odieuse !
— Odieuse , vous ! s'écrie-t-il trèsému ; oh ! non , jamais odieuse... Mais vous savez bien qu'entre nous les choses ne peuvent pas être naturelles.
— C'est vrai , dit-elle en baissant la tête ; je ne mérite pas une opinion favorable.
D'Almont la regarde ; ce regard est bien rassurant, il dit plus que les éloges. Elle le sent si bien qu'elle en est émue; elle voudrait trouver un mot qui répondît à ce regard ; mais si elle disait toute sa pensée, ce mot serait trop tendre.
l'aveu. ,3^
Elle se contente de répondre au comte qu'elle se trouvera heureuse de lui plaire , et qu'elle ne désire point d'autre succès.
— Vous avez tort, dit-il en souriant, car de tout ce qui vous entoure , je suis l'être le moins important, et celui dont TOUS devez le moins vous occuper.
— Ah ! s'écrie involontairement Célanie, si j'ai pu le penser j'en suis bien punie I
D'Almont tressaille. Que veut- elle dire ? serait-il possible qu'elle se repentît de l'avoir dédaigné ! Cette pensée le bouleverse, il n'est plus i lui ; il craint en demandant un mot de plus de voir tomber l'illusion qui l'a ravi.
Il s'éloigne , prend congé de la comtesse sans savoir ce qu'il dit; et il va rêver tout le jour à cette nouvelle sensation qui vient d'enivrer son cœur. Il cherche un sens à ces paroles, il se de-
1 58 l'aveu.
mande cent fois ce qu'elle a voulu dire et ce qu'elle éprouve ; mais la vérité ne peut encore pénétrer dans son âme , il en est trop loin par ses préventions. Il s'agite , s'afflige ou s'abandonne à l'espérance 5 et l'incertitude vient se joindre à tous ses tourmens.
Pourtant il sent le besoin de revoir Célanie, il veutramener la conversation sur ce qui a causé son trouble; d'ailleurs il a à réparer de l'avoir quittée si brusquement. Il sait qu'elle n'ira pas chez madame de G. sans lui ; elle sera seule, il veut passer la soirée avec elle.
Il arriva chez lui disposé à l'espoir, à l'indulgence. Mais le voilà contrarié : la comtesse est en société. Charles et une dame de ses amies sont venus la voir dans la journée ; elle leur a dit qu'elle PC sortirait pas le soir , et ils lui ont amené du monde.
On joue , on cause , on va faire de
l'aveu. i3g
la musique. Célanie est gaie , animée , ce regard du matin est encore présenta sa pensée ; il lui a fait du bien , il lui a donné du bonheur pour tout le jour.
En apercevant d'Almont elle vole à lui : — Vous ne vous attendiez pas , mon ami, à me voir si bien entourée, lui dit-elle en montrant sa société ; que je 5uis contente que vous soyez revenu !
Mais d'Almont n'est plus le même , la vue de ce cercle l'a changé; ses soupçons renaissent , et ses rêves d'espoir se sont dissipés.
— En effet , répondit- il , je suis charmé que vous soyez entourée comme vous le désirez ; et j'avais bien raison , ajoute-t-il en souriant amèrement , de vous dire ce matin , que la timidité ne sied pas à qui sait si bien attirer; mais je vois avec plaisir que vous savez la vaincre.
Célanie ne répond pas ; elle est trou-
i4o l'aveu.
blée. interdite; que veut-il dire? que lui reproche-t-il?.... Oh! comme son cœur se serre! comme elle est attristée par ce ton sévère I mais c'est en vain qu'il change ainsi de manière , elle saura découvrir ce qui se passe dans son âme.
Après quelques instans , elle lui demande s'il veut jouer ; mais il refuse , et va s'asseoir dans le coin le plus solitaire du salon. Son regard scrutateur suit la comtesse , il l'observe , il épie la moindre de ses paroles.
Célanie allait chanter lorsque d'Almont est arrivé , m ais elle est devenue triste tout à coup , elle se refuse aux instances de ses amis. Elle vient s'établir non loin du fauteuil du comte.
Charles et deux ou trois autres personnes ]a suivent , et la conversation s'engage. Elle roule d'abord sur des sujets îndifférens ; bientôt elle prend une tournure plus sérieuse , et insensiblement d'Al-
l'aveu. i4i
mont s'en rapproche. On parle de l'amour, des affections durables.
Charles soutient que l'amour n'en est pas une. — 11 est fait , dit-il , pour embellir les jours brillans de la jeunesse , mais doit passer avec elle.
Une femme d'esprit assure que le véritable amour ne fmit point, et qu'après avoir été orageux et brûlant dans les premiers jours de la vie , il devient une affection solide et sincère pendant le reste de l'existence; car, ajoute-t-elle , le véritable amour est celui qui survit a l'exaltation ; celui qui passe avec elle , exista bien plus dans l'imagination que dans le cœur.
Célanie n'ose parler, elle a peur de dire sa pensée.
— Je suis parfaitement de votre avis , Madame, dit le comte; mais cet amour épuré dont vous parlez est rare chez les femmes ; beaucoup connaissent celui
1^2 l'aveu.
que l'imagination gouverne, et lorsque cette imagination est forcée de s'apaiser , par l'absence ou par d'autres circonstances , c'est la coquetterie , c'est un ardent désir de plaire et d'obtenir des succès qui s'empare d'elles.
En finissant ces mots le regard du comte s'est arrêté sur Célanie , c'est presque à elle qu'il s'adresse ; on dirait qu'il veut pénétrer dans son âme et y chercher la vérité de ses paroles.
La comtesse se trouble , elle baisse les yeux ; elle n'est pas coupable de torts semblables ; jamais elle ne fut coquette, et pourtant elle sent que c'est à cause d'elle que d'Almont a parlé ainsi... Serait-il possible qu'il l'eût aussi mal jugée?... Ah! maintenant elle devine pourquoi il la fuit plus que jamais — Ingrat d'Almont ! devriez-vous interpréter ainsi un oubli qui n'est du qu'à vous seul !
Tout entière à ses pensées elle n'é^
l'aveu. 145^
coûte plus la conversation , n'aperçoit même pas les regards plus doux que le comte lui adresse , car en vo5^'\nt sa préoccupation , il craint de l'avoir blessée.
Sa société la quitte , elle se trouve seule avec le comte. Il est un peu embarrassé ; depuis les paroles sévères qu'il a prononcées elle n'a plus dit un seul mot.
— Vous n'êtes pas souffrante, j'espère ? lui demande-t-il du ton de l'intérêt.
— JXon , répond-elle avec douceur , mais j'ai besoin d'être seule et de m'interroger; il me semble que j'ai entendu des choses que je ne mérite pas.
D'Almont va répondre , il va essayer de se justifier ; mais elle ne lui en donne pas le temps , il y a trop de confusion dans son àme. Sait-elle ce qu'elle répondrait? et puis elle est froissée, of-
i44 i'aveu.
fensée presque ; elle sent qu'elle doit
s'éloigner.
— Adieu , monsieur le Comte , ditelle avec dignité ; ni vous ni moi ne devons nous justifier ; mais c'est à celle qui a des torts à se reprocher , à prouver que pourtant elle ne les eut pas tous. Et elle fuit ; elle laisse d'Almont désolé , surpris ; combien il se repent de ses paroles ! comme il voudrait les reprendre !
Il l'a offensée , il le sent. C'est elle qui est faite pour connaître l'amour véritable : ne le lui a-t-elle pas prouvé? Que veut-il donc?.... Ah! ce sont ces fugitives espérances qui ont un instant fait palpiter son cœur, qui l'ont conduit à croire qu'elle pouvait oublier
Combien elles étaient trompeuses ! Lui seul lesavoit crées..., et elles l'ont rendu injuste. Il réparera ses torts, il lui prouvera qu'il croit à la durée de ses afiec-
lAVEIJ. 1^5
tions Hélas! il n'en est que trop
convaincu.
Que fait Célanîe pendant que d'Aïmont s'abandonne à toute la violence de ses émotions? Blessée d'abord de l'injuste application du comte , elle évite sa présence ; mais bientôt elle en revient à s'accuser elle-même. Elle se dit qu'en effet d'Almont a dû se méprendre par rapport au plaisir qu'elle paraissait trouver dans le monde; elle sait bien, elle, ce qui l'y attirait ; mais le comte , si prévenu, comment pourrait-il le deviner?... Eh bien! elle fuira le monde, elle lui prouvera que c'était lui seul qu'elle y cherchait.
Mais le comte paraît si triste et si sombre , il prend tant de soin de la fuir, comment se décider à l'aborder?
Pauvre Célanie ! mille sensations agitent son âme ; un mot de son époux la transporte dans le ciel , un regard se-
Tère la replace dans sa situation , et elle
se tait un crime de ses espérances.
C'est alors qu'elle entrevoit l'état de son cœur; elle en est attérée , veut se i,ainere , parce qu'elle prévoit la souffrance; mais le sentiment l'entraîne , et c'est en faisant des projets pour y échapper que l'instant d'après elle ea suit les inspirations. Hélas ! un cœur gouverné par la passion sait encore comprendre lelangage de la raison, mais il
a perdu le pouvoir d'y obéir.
Que tera-t-elle? Ira-t-elle implorer la présence de son époux , lui dire tout ce qui se passe en son âme , lui demander sa tendresse comme étant devenue nécessaire à son bonheur?... Oh non,
jamais elle ne l'osera. Ne l'a-t-elle pas rejeté , dédaigné? nest-il pas justement offensé? Que lui dirait-elle qui pût réparer l'injure qu'il a reçue î 1 offre de
son amour? Peut-être il le dédaigne-
l'aveu. i4^
rait. ]\*en tirerait-il pas la preuve de la légèreté de ses affections?...
Ici elle rêve profondément. — Mon Dieu ! s'écrie-t-elle ensuite , cette femme aurait-elle raison? mon imagination futelle seule séduite... ou peut-on aimer deux fois?... Ah î pour rester fidèle à des sentimens si ardemment jurés, noble d'Almont , il fallait ne pas te connaître, il ne fallait pas devenir ta compagne : mais admirer chaque jour les perfections de ton iime, te voir, t'entendre , être nommée ta femme et se juger indigne de ce titre , comprendre combien ce cœur si tendre et si fier est susceptible d'affection , et craindre d'y prétendre , c'était trop pour une faible créature , c'était trop pour moi , triste jouet des passions et du sort.
Maintenant Célanie s'avoue enfin qu'elle aime son époux ; elle le sait , mais elle en devient plus timide , car la fierté naît avec l'amour, et elle, qui a
ï48 l'aveu.
tant de raisons pour être humble , ne sait pourtant pas l'être dans ses sentimens. Elle ne recherchera plus son époux , ne le préviendra plus comme elle faisait ; elle sent qu'elle ne l'oserait, €t sa fierté lui dit qu'elle ne le doit pas ; mais elle lui prouvera qu'elle n'est ni légère ni coquette ; elle lui prouvera que , si elle put oublier l'objet qui causa son égarement , elle n'oublie point qu'elle a failli ; enfin elle le laissera seulement libre de deviner quels étaient les succès qu'elle ambitionnait. Elle est décidée , elle parlera à son époux.
Un matin on lui dit que le comte n'est pas sorti et qu'il est dans le salon ; elle y vole.
D'Almont est debout devant la cheminée , il est occupé à lire un journal. En l'apercevant la feuille s'écdappe de ses mains , il se trouble ; pourtant il lient au devant d'elle, et lui dit que, s'il n'avait pas su par ses gens qu'elle n'était
l'aveu. i49
pas indisposée , il aurait été inquiet , ne l'ayant pas aperçue depuis trois jours.
— Mais, dit Célanie en rougissant, il me semble qu'il est dans l'ordre des choses que si vous eussiez eu envie de me voir vous m'eussiez cherchée , et vous voyez , continue -t- elle en souriant , que j'intervertis à cet ordre , puisque je viens la première.
— C'est que vous êtes mille fois meilleure que moi , et je serais bien ingrat si. . . .
— Oh! monsieur le Comte, soyez; seulement juste.
— Juste ! et quand donc ai-je
cessé de l'être?.... Auriez-vous à vous plaindre ?
— Pas précisément , et c'est parce que je compte beaucoup sur votre justice que je viens vous présenter une requête.
i5o l'aveu.
— Parlez , vos désirs seront mes lois.
— Je venais vous prier de m emmener loin de Paris ; cette vie oisive et toujours occupée de plaisirs me déplaît ; je n'y suis pas habituée , et je sens que je ne pourrais pas remplir ainsi toute mon existence. Je vous ai quelquefois entendu parler de cette superbe terre que vous possédez en Champagne ; voici la belle saison , devançons-la de quelques jours, et conduisez-moi dans vos bois ; je m'y trouverai mille fois plus satisfaite qu'au milieu de ce tourbillon. Quant à vous , monsieur le Comte , et ici il y eut un léger tremblement dans sa voix , si ce séjour vous déplaisait trop , quand vous m'aurez installée vous serez libre de revenir ici.
— Eh ! qu'y ferais-jc sans vous ! s'écrie d'AImont transporté, toujours heureux quand il l'entend lui parler , et le
l'aveu. ï 5 1
devenant encore plus dans cet instant •par ce qu'elle vient de lui demander.
— Quoi ! vous y resterez avec moi!.», et vous ne vous ennuirez pas ?
— Non sûrement, répond le comte, un peu plus maître de lui ; c'est plutôt pour vous que je crains ce mal.
— Oh ! non , je suis sûre de moi.
— Sûre de vous ! sans aucune espèce d'auxiliaires? demande le comte en la regardant.
Elle rougit. — Mais, dit-elle enbais- . sant les yeux, si j'en emploie, ce ne sera pas le passé qui me les fournira.
D'Almont sent battre son cœur ; s'il osait lui demander sur quoi elle compte? mais non , ce serait trop lui montrer sa faiblesse.
.^ — -Eh bien ! répond-il en changeant de ton , nous inviterons du monde.
l52 L*AVEU.
-— . Comme vous voudrez , dit-elle un peu piquée , car elle s'attendait à la question que d'Almont n'a pas voulu faire; sûrement s'il l'eût faite elle n'eût pas dit son secret ; mais une femme n'aime pas qu'on reste sans curiosité quand il s'agit de ce qu'elle éprouve.
Le comte opposa encore quelques raisons à Célanie ; il lui objecta que la saison était peu avancée , qu'il y avait fort peu de voisins aux environs , et plusieurs choses de ce genre : il voulait voir si elle était bien décidée.
Mais elle a trop bien observé le plaisir que lui a fait sa proposition pour qu'elle veuille hésiter ; son cœur bat de joie à l'idée de se trouver seule avec cet époux aimable et chéri ; elle n'ose encore s'avouer tout ce qu'elle espère de ces momens passés ensemble loin du fracas de la société : elle assure donc le comte qu'elle est irrévocablement décidée , et que s'il ne veut pas l'accompagner elle
l'aveu. i55
ira seule. Alors d'Almont n'insiste plus, et devient bientôt plus empressé qu'ellemême.
D'Almont était si complètement subjugué qu'il n'hésitait plus par rapport à ses résolutions, et pourvu qu'il conser- Tât le pouvoir de se taire , du reste il s'abandonnait à sa situation , et voulait laisser aller les choses ; car il ne se sentait plus assez fort pour lutter avec sa passion et avec les incidens qui semblaient la favoriser. Assez dominé par son orgueil pour savoir cacher son secret , il n'était pas assez maître de ses sentimens pour pouvoir résister à la séduction qui s'offrait à lui.
— Pourtant , se disait-il , je vais me trouver seul avec elle ; que de combats!,... Oh! n'importe 5 la voir c'est le bonheur... Je souffrirai, mais je serai près d'elle, et, je le sens maintenant, être auprès d'elle est au-dessus de tout; je puis tout endurer. Et il s'abandonnait
1 54 l'aveu.
à sdL passion comme on s'abandonne à soti sort lorsqu'on est las de lutter.
Ils firent part de leur projet à Char- !es, qui s'invita de lui-même, et dit qu'il viendrait les installer. Voilà l'embarras du tête-à-tête, sauvé durant le voyage.
Le comte en fut-il sincèrement satisfait? Il est probable qu'il se trompa luimême, et que, les choses ne pouvant pas être différemment, il se donna la gloire de les avoir souhaitées ainsi.
Le voyage fut charmant. Charles et d'Almont étaient aux petits soins auprès de la comtesse , et celle-ci ne s'était jamais montrée si gaie et si animée.
D'Almont, malgré ses préventions et s a modestie , ne pouvait s'empêcher de remarquer l'air de bonheur qui brillait sur sa physionomie. A quoi fallait-il l'attribuer ?— C'était ce qui le faisait rêver, et il prolongeait souvent avec délices cette rêverie , lorsqu'il se rappelait que
l'aveu. i55
< était toujours à lui de préférence que Célanie donnait la main quand il fallait monter ou descendre de voiture.
Un jour, le temps étant très-beau, elle voulut marcher. — Après avoir suivi pendant quelques momens les bords de la route, elle s'enfuit en riant vers une prairie ombragée de saules. Le comte !a suit et la bientôt atteinte. Elle s'amusait en marchant à cueillir ces modestes fleurs que l'on trouve dans la campagne. D'Almont l'observait sans rien dire ; il admirait sa tournure gracieuse ; il éprouvait un ardent désir de la presser dans ses bras , mais il aimerait mieux perdre la vie que de le satisfaire. Tout à coup il se penche vers elle , et lui dit : — Ces fleurs ont-elles perdu leur charme? ou sont-elles du nombre de celles qui ne ramènent pas les souvenirs?... Ne les redoutez-vous pas ?
Elle tressaille , hésite un instant, puis
l56 LAVEU.
dit d'un ton timide : — Je n'en ai plus de souvenirs.
— Vous n'en avez plus ! répète le comte.
— Oui , leur danger est passé.
— Je vous en félicite , répond d'Almont d'une voix troublée, et... — Il allait ajouter autre chose , faire une question, mais il ne peut s'y décider, il craint de se trahir; ce peu de mots à bouleversé son âme: il croit rêver, il lui semble que ce sont les délices célestes qu'il vient d'entrevoir. Ils continuèrent à marcher en silence , tous deux rêveurs, chacun cherchant à deviner ce que l'autre éprouve, mais ne voulant ni l'un ni l'autre avancer d'une ligue. Charles vint les rejoindre , et fit à lui tout seul les frais de la conversation.
l'aveu. iSj
Le château était fort beau , les jardins enchanteurs ; Célanie les parcourut appuyée sur le bras de son époux. Et elle se demandait comment elle avait pu rejeter volontairement la tendresse de cet époux qui lui inspirait maintenant un sentiaient si passionné , sentiment qu'il méritait si bien.
Si elle avait su à quel point elle était aimée , son repentir eût été bien plus profond. Mais , en songeant combien il était aimable et combien il était digne de l'enthousiasme qu'il lui inspirait, elle ne pouvait se défendre d'éprouver beaucoup de iionte par rapport à ses torts ; sa tiuiidité en augmentait, et elle se trouvait si coupable qu'elle se disait que jamais assez d'amour, aussi tendre qu'il fût , ne pourrait réparer son erreur : aussi, n'osant se flatter du moindre retour, elle se condamnait au silence.
Après avoir passé quelques jours avec
î58 i.'aveu.
eux, Charles, qui commençait à s'ennuyer de la vie un peu monotone que l'on menait, prit congé, et s'en retourna à Paris, qu'il disait être son élément.
Les voilà seuls dans une campagne délicieuse; s'adorant , ne pouvant vivre l'un sans l'autre , et pourtant très-décidés à se taire , bien mieux , ayant la volonté de se fuir ; mais cette volonté était tout-à-fait illusoire. L'un cachait son secret par orgueil , celle-ci par humilité; mais l'amour était plus fort que tout le reste , il savait les rapprocher en dépit de leurs résolutions, et le silence forcé qu'ils s'imposaient rendait plus vives et plus profondes ces émotions qui composaient , pour ainsi dire , leur existence. Ils souffraient assurément de ne pas s'entendre , mais ils aimaient , mais ils étaient réunis, le même sentiment faisait battre leurs cœurs...: pouvaient-ils se dire malheureux ?
l'aveu. iSg
Chaque jour d'Almont puisait dans les yeux de Célauie ce poison dangereux qui égarait sa raison, enflammait ses sens, et le laissait à peine assez maître de lui pour pouvoir résister à la séduction qui l'entourait de toutes parts.
Eu vain il voulait s'y soustraire, en la Toyant il oubliait tout ; et à la campagne on se rencontre souvent, surtout lorsqu'on s'adore et qu'une folie délicate fait une loi de le cacher ; le sentiment avide et ingénieux ne crée-t-il pas lés occasions? Combien elles était fréquentes ! Géianie aimait à se promener , — décemment le comte ne pouvait la laisser aller seule. Rien n'est dangereux pour un homme amoureux comme de suivre les pas de la femme qu'il aime; parcourant les détours d'un labyrinthe, disparaissant et se montrant tour à tour sous ces ombrages parfumés, elle attire en ayant l'air d'éviter; puis elle s'arrête , dit un mot , lance un regard , s'enfuit dans une autre allée, le cherche aussi-
i6o l'aveu.
tôt, cueille une fleur, la lui jette , s'afance en folâtrant vers lui pour la reprendre , tout à coup soupire ou rougit, s'échappe encore , et toujours l'enchaîne sur ses traces.
Une autre fois c'était de la musique qu'ils faisaient ensemble , ou bien une course à cheval qu'elle lui demandait; alors , comme elle était novice , il était obligé de la guider; mais que de grâces, en dépit de sa maladresse !
Un jour le comte fut sur le point de la prier de cesser ces jeux désolans ; ils le troublaient, il n'était plus à lui. Il s'avance vers elle , la regarde, soupire profondément; mais au même instant sa physionomie prend la teinte la plus sombre , et il s'éloigne sans prononcer un seul mot. Célanie, très-émue , avait suivi attentivement tous les mouvemens de son époux; un éclair de plaisir traversa son regard, car elle avait deviné îe transport qu'il venait de réprimer. —
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Depuis cet instant elle se montra plus tendre et moins folâtre.
— Si j'étais sûre d'être aimée, se disait-elle quelquefois , quelle serait ma félicité !.... Je lui laisserais peu à peu pénétrer le secret de mon cœur , et peutêtre qu'il en aurait pitié ; peut-être il pardonnerait des erreurs dont une excessive jeunesse et trop de sensibilité furent la cause.
Mais d'Almont, presque aussi souvent subjugué par le ressentiment qu'il l'était par l'amour, redevenait sévère ; ses ma* nières glacées éloignaient l'abandon :
alors toutes ses émotions refluaient vers son cœur, et elle supportait avec une douceur angélique les variations d"hi>meur dont son bizarre époux l'accablait,
D'Almont était touché de la patience de Gélanie , et souvent, après l'avoir laissée deux ou trois jours , il revenait à elle et essayait de se montrer meilleur;
102 l'aveu.
mais sa passion le tyrannisait trop fortement , et il ne pouvait long-temps se maintenir dans cet état mixte , qui n'est ni l'indifférence ni l'amou»'. Alors il fuyait au milieu des bois, il errait tout seul, s'abandonnant aux idées les plus sombres.
Ce qui aggravait sa peine c'était l'espérance qui parfois se glissait dans son âme ; car, il ne pouvait se le dissimuler , l'expression de joie que manifestait Célanie quand il était auprès d'elle était trop réelle, il fallait y croire; maiï^ , après s'être enivré de l'idée qu'il ne lui était pas indifférent, son ardente jalousie, évoquant le passé , venait l'arracher li ces rêves de bonheur , et le présent malgré tous ses charmes ne pouvait le rendre heureux.
Un soir il revenait fatigue bien plus de ses pensées que de sa course. On lui dit que la comtesse l'a attendu trèslong-temps et qu'elle est enfin sortie
l'aveu. ; 6'3
seule. — Je veux aller la rejoindre, se dit-il ; elle doit me trouver inexplicable , essayons de réparer mes inconséquences.
— Il la chercha long-temps dans les bosquets. Enfin , au bout du parc , sur une hauteur est une cabane qu'on appelé la Maison du Pêcheur; la rivière passe au bas ; elle est habitée par un batelier et sa femme. D'Almont aperçoit une robe blanche, une taille élégante :-* C'est elle , dit-il, et il vole.
Gélanie descendait la colline et venait du côté de la rivière , elle a l'air pensif; mais elle reconnaît le comte, double sa marche : en voulant faire un détour elle fait un faux pas , ne peut se retenir, et tombe dans l'eau.
D'Almont jette un cri , s'élance , et l'atteint avant qu'elle ait perdu connaissance. Mais la frayeur l'a troublée , ses yeux sont à demi fermés, et sa tête est penchée sur le sein de son époux.
i64 l'aveu.
Le comte la pressait dans ses bras avec une ardeur passionnée , on eût dit qull comptait sur ces étreintes pour lui rendre la chaleur et la vie ; c'était en effet le meilleur cordial qu'il pût employer , •et Célanie, palpitante d'émotion, rouvrit les yeux.
— Je vous dois la vie , mon ami , ditelle d'une voix faible.
— Ail ! s'écrie d'Almont égaré , je t'aurais disputée à la mort même, ou je l'eusse partagée avec toi! Et il la regardait avec extase.
A ces paroles si tendres Célanie leva les yeux aux ciel, et le remercia en silence.
Le comte , un peu rendu à lui-même , s'aperçut alors que les vêtemens de la comtesse étaient mouillés. — Vous ne pouvezrester ainsi, s'écria-t-il; venez, je vais vous conduire chez ces bonnes gens.
l'ateu. i6S
Elle voulut marcher, mais il ne le permit pas , et, la prenant dans ses bras, il la transporta ainsi dans la cabane.
Durant le chemin Célanie ne prononça pas une parole , mais elle se disait tout bas en tressaillant d'allégresse: — Il m'aime , j'en suis sûre... Puissance «éleste, jeté remercie! Et elle bénissait son accident, bénissait son époux, et s'abandonnait avec délices à la tendre pression des bras qui la soutenaient.
Les bons habitans de la chaumière furent très-effrayés de voir arriver la comtesse portée par son époux , et avec des vêtemens mouillés ; ils allumèrent un grand feu , l'un d'eux courut au château , et ils semblaient par leur zèle suppléer aux secours qu'ils ne pouvaient offrir.
D'Almont ne parlait pas, mais ses soins étaient ceux de l'amant le plus pas sienne ; il regardait sa femme , il s'en
4$^ l'aveu >
occupait comme on s'occupe de son bien îe plus cher. Célaniele devinait, et jetait sur lui des regards de gratitude. Assis tous deux devant le ^oyer hospitalier , ils se taisaient, et ils aimaient! il n'eût fallu qu'un mot pour laisser échappei:
tous les sentimens dont leurs cœurs étaient pleins et les rendre au bonheur, mais ce mot ils étaient trop fiers l'un et l'autre pour le prononcer.
Ce silence expressif fut interrompu par la femme du pêcheur, qui descendit de sa chambre apportant avec elle ses habits de fête , qu'elle venait offrir à la comtesse , en attendant que ceux qu'on avait été prendre au château fussent arrivés. Célanie refusa d'abord ; mais le comte l'en pria, elle y consentit. La bonne femme se préparait à la déshabiller lorsqu'elle l'arrêta en rougissant, et fit signe au comte de s'éloigner.
• — Eh ! Madame, qu'avez-vous peur?
l'ateu. ï6y
dit la batelière; Monsieur n'est-il pas votre mari?
— C'est égal; répondit Célanie un peu embarrassée; il n'est pas habitué a assister à ma toilette , et puis nous autres gens du monde nous observons des bienséances que vous ne connaissez pas.
Ces mots , « jN 'est-il pas votre mari ? » firent tressaillir le comte , ils lui rappelèrent tout ce qu'il venait d'oublier; il baissa la tête, et sortit. Il fut se promener sur le plateau qui entourait la maison ; toutes les pensées désolantes dont il alimentait ses rêveries l'avaient saisi de nouveau.
— Je me suis trahi , répétait-il souvent , et il marchait avec agitation.
Il aperçut de loin la place où il avait sauvé Célanie , il s'arrêta tout-à-coup- — Pourquoi , dit-il en y fixant ses regards et d'une voix concentrée, n'avoir pu laisser dans cette onde le souvenir
i68 l'aveu.
du passé?... Sans lui je serais heureux ; et puisque je le retrouve , il valait mieux mourir.
Célanie, qui s'était approchée doucement, entendit ces dernières paroles.
— Que parlez-vous de mourir, mon ami ? dit-elle ; est-ce au moment où je vous dois la vie que vous maudissez la vôtre ?
— Ah ! répond le comte , pour la rendre supportable il me fallait cette idée.
— Et quelle raison avez-vous pour haïr l'existence?
— C'est mon secret , dit-il du ton le plus sombre ; ne m'interrogez pas.
— Vous avez donc des secrets pour votre amie ?
— Mon amie! répète-t-il... Oui , oui, toujours mon amie !... et jamais.... H
l'aveu. 1 69
s'arrête et la presse avec ardeur contre sa poitrine. ...^
— Eh bien ! dit Célanie en rougissant , pourquoi n'avoir pas de confiance ?
— Célanie , n'insistez pas ; croyea qu'il m'en coûte beaucoup de vous cacher mes secrets ; mais, si je vous les^ révélais, peut-être ils m'éloigneraient de vous.
— Oh non ! s'écrie Célanie exaltée ; quelle puissance pourrait m'en éloigner?
D'Almont se trouble , cet accent a retenti jusqu'au fond de son âme ; il va parler , il va lui dire tout ce qu'il éprouve. L'anxiëté se peint sur la ph)'"sionomie de la comtesse. Il hésite , il réfléchit , et encore une fois l'orgueil triomphe de son amour.
Il s'éloigne brusquement en disant :
— Au nom du ciel ! ne m'interrogea pas... ne m'interrogez jamais*
170 LAVEU.
Célanie effrayée par cet accent terrible , craignant de s'attirer son courroux , soupire et lui dit : — Eh bien ! je ne vous demanderai plus ce que vous voulez me taire.,.; mais ne me fuyea pas.
— Non 5 dit d'Almont à voix basse , ce n'est plus en mon pouvoir.
Célanie n'a pas l'air d'entendre ces mots, mais pour l'oreille attentive d'une amante rien n'est perdu. Elle se tait , et le bonheur fait palpiter son sein.
Le comte la regarda alors : elle était si piquante sous ce costume de villageoise ! l'émotion qu'elle éprouvait rendait sa physionomie si animée.... Le faible d'Almont sentit de nouveau s'adoucir son orgueil ; transporté en la voyant si belle , il se repent d'avoir gardé son secret.
Encore un mot qu'eût dit Célanie, et il avouait fout. Mais , trop timide ou trop
LAVEU. l^l
fière pour insister , elle s'était résignée ; consolée parles paroles qu'elle a entendues , elle veut devoir à la seule volonté de son époux un aveu qui fera sa félicité.
S'approchant de lui , elle dit avec gaîté : — Venez , mon ami , allons remercier ces bonnes gens de leurs attentions , et préparez-vous â donner le bras à une paysanne , car je suis décidée à retourner ainsi au château.
D'Almont soupira , la suivit en silence; et tous les sentimens violons et tumultueux rentrèrent encore une fois dans son âme.
Célanie osait à peine se livrer à tout le bonheur que faisait naître l'espérance d'être aimée de son époux , car en apprenant son amour elle avait aussi de»
viné son orgueil. Cet orgueil si irritable
a 72 l'aveu.
excitait ses alarmes , elle prévoyait les obstacles qu'il saurait élever; elle voyait bien que le comte était décidé à ne céder jamais et à garder constamment son secret. Certaine d'être -aimée , elle se disait quelquefois qu'elle devait la première avouer quel sentiment les occupait tous deux ; mais elle reculait devant ce même orgueil , elle en redoutait les effets jusque dans cet aveu qu'elle désirait et craignait de faire.
Elle aimait passionnément son époux; cependant , d'après sa situation , elle sentait qu'elle ne pourrait Jamais se vaincre assez pour se hasarder d'encourir l'humiliation de ne rencontrer peutêtre que du dédain. Enfin sa pudeur et sa fierté s'opposaient également à ce qu'elle rompît le silence ; et, en songeant avec quelle fermeté d'Alniont avait su se taire jusqu'à ce jour , elle se désolait et dé>espérait d'obtenir la confiance qui ^pouvait seule leur donner le bonheur.
LAVEU. 17a
Mécontente et malheureuse , Célanie s'abandonnait à la plus profonde tris* tesse ; mais en présence du comte elle cessait de s'y livrer, parce qu'elle craignait qu'il ne l'attribuât à des souvenirs. Hélas! ils étaient bien loin, et il lui semblait qu'elle n'avait jamais eu d'autres peines que celles qu'elle éprouvait maintenant.
Timide et tendre , elle paraissait attendre d'un mot et son espoir et son bonheur ; mais l'injuste d'Almont était bien loin de vouloir le prononcer. Il ne savait plus lui-même ce qu'il voulait ; il était malheureux par son silence , et s'arrêtait épouvanté à l'idée de le rompre, car il doutait encore , et , malgré une foule de nuances qui le transportaient, il craignait de se persuader qu'il fût aimé.
Malheureux tous deux en s'adorant , la contrainte et la gêne présidaient à leur tête-à-téte. Qu'ils sont pénibles ces
174 l'aveu.
instans où deux êtres faits l'un pour l'autre , dont les cœurs battent à l'unisson , qu'un même transport rendrait si lieureux, et qui ne savent pourtant pas s'affranchir de ces nuances d'amourpropre ou d'orgueil qui tiennent leurs sentimens captifs ! Combien elle leur paraît formidable cette barrière qu'eux seuls ont élevée! Leur sort dépend d'euxmêmes , ils en décident : et ils souffrent, et ils sont étrangers l'un à l'autre , comme si c'était l'invariable destinée qui les eût séparés.
Ils avaient repris leurs longues promenades ; mais Célanie n'était plus ni vive ni folâtre.
Entièrement livrés à leurs réflexions, ils marchaient souvent des heures entières sans prononcer une parole; si quelquefois ils laissaient échapper de ces mots qu'on dit au hasard , qui n'ont ni suite ni signification , ils retombaient bientôt après dans leur silence rêveur.
l'aveu. 175
Si le chemin devenait difficile, d'Almont offrait son bras à Gélanie , lui évitait les mauvais pas , avait enfin de ces attentions que le cœur seul inspire ; mais , taciturne et sombre , il continuait à se taire , et Gélanie, intimidée par une si grande puissance d'orgueil , osait à peine l'aimer.
Ils revenaient un jour de parcourir les bois des environs ; l'orage les surprit. Gélanie, excessivement craintive , saisit elle-même le bras du comte, et hésitait en marchant. D'Almont la rassurait; avec le danger il avait retrouvé son éloquence et ses paroles affectueuses. Il l'avait lui - même en veloppée de son schal , avait passé un bras autour de sa taille et la soutenait. Gélanie, plus rassurée , ne savait plus avoir peur en entendant la voix et les d ouces paroles de son époux ; et elle bénit l'orage y
î ^6 l'aveu.
comme elle avait béni son accident.
Cependant la pluie devint si violente et les coups de tonnerre étaient si fréquens qu'ils furent obligés , faute de mieux , de se mettre à l'abri sous un grand arbre.
Gélanie sentit renaître ses terreurs ; d'Ahiiont la conjurait de ne pas s'effrayer, et il la tenait avec force pressée contre son cœur.
— Au moins, dit Célanie en cachant sa tête sur la poitrine du comte pour ne pas voir les éclairs , nous mourrons ensemble.
— Oui, dit d'Almont en soupirant, et ce serait plus de bonheur que je ne dois espérer.
— Oh ! mon ami , dit Célanie , n'en est-il donc pas un autre?... Et celui de s'entendre ne fait- il pas oublier la mort?
l'aveu. 1 yjr
D'Altnont transporté veut lui demaa^
der rexplication de ces mots ; mais au
même instant la foudre vient éclater
non loin d'eux , et Célanie s'évanouit.
D'Almont fut sur le point de se livrer au désespoir ; pourtant il reprit courage, et prodigua ses soins à la comtesse.
— Reviens, ô ma bien -aimée! lui disait-il ; viens me rendre l'existence dont tu t'es emparée ; sans toi je ne puis vivre , unique objet de mes affections.
Et il l'entourait de ses bras , et il invoquait le ciel , ou demandait la mort.
Elle reprit enfin connaissance. — • Cher ami , lui dit-elle, j'ai cru que nous allions mourir.
— Non pas encore , répond-il d'une voix sombre ; encore nous aurons à souffrir. Mais , voulant se livrer entièrement au plaisir de la voir renaître , il chasse ses tristes pensées et ne songe qu'à la sûreté de la comtesse.
l^O LAVEU.
Comme elle était heureuse et reconnaissante de ses soins ! comme elle eût voulu pouvoir l'assurer qu'ils étaient payés par tout son amour! Elle eût pu le lui dire , et elle se taisait , parce que chez une femme délicate le sentiment se cache et reste en arrière , tant qu'elle n'a pas entendu ces mots encourageans et délicieux qui lui permettent enfin de se livrer à tout l'abandon de sa tendresse.
L'oiage cessa peu à peu , et avec lui l'entraînement du comte. Pourtant il eût bien voulu revenir sur les paroles qui étaient échappées à Célanie avant qu'elle s'évanouît ; c'était une espèce de fausse honte qui l'empêchait de parler.
Toujours en hésitant ils arrivèrent au château ; alors Célanie , qui était extrêmement fatiguée , demanda la permission de se retirer. D'Almont remit au
lAVEi. 1^9
lendemain sa question , mais le lendemain il n'osa plus du tout.
Cependant le comte s'adoucît peu à peu; maintenant ses manières sont celles d'un amant tendre , mais timide , qui attend pour se déclarer tout-à-fait de ne plus douter du cœur auquel il aspire.
Célanie jouit avec délices des progrès qu'elle fait dans le cœur de son époux; elle espère , elle se flatte , et hâte de tous ses vœux l'instant où , d'Almont faisant taire son orgueil , elle pourra enfin lire dans son âme et lui confier la sienne. Mais d'Almont peut bien n'être plus assez maître de lui pour se déceler quelquefois par l'abandon de ses manières , mais la puissance d'orgueil qui le domine egt presque aussi violente que son amour , et, pour qu'il l'avoue , il lui faut la certitude qu'il est partagé.
Par une belle soirée ils s'étaient oubliés dans >es jardins. Célanie a déjà
i8o l'aveu.
demandé à rentrer ; d'Almont aime à prolonger ces instans où , seul avec elle , il oublie son sort et s'enivre uniquement du plaisir de la voir et de l'entendre. Quand ils sont ainsi isolés , que îa nature, d'accord avec leurs âmes , se Toile et s'obscurcit, il lui semble qu'elle est plus a lui ; les passions dont son cœur est tyrannisé se taisent, il n'y a de place que pour la tendresse.
Assis sous un berceau de jasmin , ils écoutent le chantre des nuits moduler ses tendres cadences; l'air estembaumé, et la lune répand sa magique clarté vers tout ce qui les entoure ; ses rayons frappent sur Célanie ,et donnent à son beau visage cette teinte pâle et touchante qui s'accorde si bien avec les transports de l'amour.
D'Almont se tait, il regarde Célanie, et appelle son courage; c'est du feu qui circule dans ses veines. Bientôt Philomèle cesse ses chants, et les ardens sou*
l'aveu. i8i
pirs du comte interrompent seuls le silence qui règne autour d'eux.
Célanie est émue , son cœur bat rapidement, une tendre langueur s'insinue dans tout son être. Troublée , elle penche sa tête sur l'épaule du comte et jette sur lui leplus touchant des regards.
D'Almont n'est plus à lui : enivré par ce regard , il la presse avec passion contre son cœur , il ose baiser son front.
— Achille ! vous m'aimez ? s'écrie Célanie éperdue.
Mais ce mot , comme un fatal talisman , vient de réveiller la fierté ^a comte.
— jXon, Madame , non , s'écrie-t-it impétueusement ; vous vous trompez.
Et il s'éloigne de quelques pas. Célanie cache sa tête dans ses mains et verse des pleurs.
i82 l'aveu.
D'Alniont les voit , il en est ému ; il se rapproche , il chercke quelques mots plus doux. MaisCélanie, vivement blessée, sent toute sa fierté se ranimer, elle ne veut point d'un aveu qui paraît coûter si cher; sans paraître remarquer qu'il veut lui parler , elle se lève , s'éloigne rapidement , et rentre aussitôt chez elle.
D'Almont passa la plus terrible nuit qu'il eût passée de sa vie. Le repentir , l'amour, l'orgueil , la jalousie et d'ardens désirs frémissaient tour à tour dans son âme. Il se leva avec le jour , monta aussitôt à cheval et ne rentra pas chez lui de la journée: il sentait le besoin de prendre un parti violent , et ne savait auquel s'arrêter, car il voyait bien qu'il n'avait plus assez de courage pour fuir sa femme.
11 rentra le soir fort tard , et ne s'in-
LAVEU. ,85
forma nullement des nouvelles de la comtesse ; mais quelle tourmente dan^ son cœur ! Le lendemain il n'y put tenir ; toujours dans le même état de fièvre et d'agitation, il entra chez elle.
Elle le reçut comme si elle eût oublié tout ce qui s'était passé , et comme o» reçoit celui que l'on aime , toujours pardonné d'avance.
La comtesse fut frappée de sa pâleur et du trouble de ses regards ; elle s'informa avec le plus tendre intérêt des nouvelles de sa santé. Mais d'ilmont n'était pas à lui, il l'écoutait sans l'entendre. Enfin , vaincu par son amour , il s'écrie après l'avoir long-temps regardée;
— Oh ! si je pouvais oublier le passée
— Je n'aime plus , dit timidement Célanie.
ui , mais vous avez aimé !
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— Achille , je ne vous connaissais pas!
Dans tout le désordre de la passion , le comte tombe à ses pieds. — Prends pitié de moi , lui dit-il.
Célanie transportée le regarde avec -imour ; elle va lui dire que c'est elle (jui a besoin de sa pitié , car elle l'adore.
Mais tout-à-coup , et comme saisi par un vertige , il se relève avec violence. — Non , non , s'éci ie-t-il , c'est trop s'abaisseï*!... Et il s'enfuit brusquement.
«^ Achille , Achille , s'écrie Célanie éplorée , entends-moi , mon ume répond à la tienne , viens. . . Je n'ai jamais aimé -que toi...
Mais il ne récoulc pas , il est déjà loin. En proie à la plus violente agita- ^on , il erre dans la campagne ; hors
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les émotions qui le tuent , il ne sent plus lien ; c'est en yain qu'il veut fixer ses idées , et prendre une détermination , ses forces morales sont épuisées , bientôt il succombe , et, abbattu parla souffrance , il s'évanouit.
Que devint Célanie lorsque des villageois lui rapportèrent son époux , couché sur un brancard , le front ensanglanté , sans connaissance , et qu'on lui eût dit qu'on l'avait trouvé dans cet état vers la lisière du bois!
D'abord elle voulut mourir comme lui ; mais le véritable amour donne du courage : elle sèche ses larmes , fait taire l'affreux désespoir qui voudrait s'emparer d'elle , et avec calme donne ses ordres ; elle fait porter le comte dans son appartement, s'assied sur son lit , étanche la blessure de son front , blessure qu'il s'est faite en tombant \ ensuite appuie cette tête chérie sur son sein , et, dans cette attitude, elle épie
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le plus léger signe qui lui rendra la connaissance. Le comte revint à la vie , 131 ais une fièvre ardente le dévore , le délire le nlus complet s'est emparé de lui , il ne connaît plus personne.
C'est alors que la triste Célanie apprend combien elle est aimée : les expressions passionnées qu'il lui adresse sans la reconnaître , ses combats , sa jalousie , son ardent amour dévoilent son âme tout entière. Comme elle s'afflige ! comme elle regrette d'avoir écouté cette Tierté qui fait leur malheur à tous deux! Et, comme elle aime à son tour, comme elle voudrait par tout l'élan de .ca tendresse pouvoir calmer les souffrances de son époux!
Coîubicn le passé lui paraît froid, en comparaison de cette ardeur passionnée qui s'est emparée de tout son être!
Elle le sent maintenant, sa jeune imagination fut séduite, ses sens égarés,
l'ave.u. iH-j
mais elle n'aimait pas ; elle a pu survivre à l'absence, à une séparation éternelle , et elle est certaine que si elle perd d'Almont sa vie s'en ira avec la sienne.
Un courrier fut expédié à Charles pour qu'il amenât le médecin le plus en réputation. Ce bon Charles vint sans s'arrêter , et il obhgea le docteur à on faire autant.
Ils trouvèrent Célanie assise au chevet du lit du comte, pâle, silencieuse, mais ayant toute sa présence d'esprit , un grand courage , et réunissant toutes ses facultés pour s'occuper de cet être adoré. Le docteur donna des espérances, mais ne voulut rien prononcer , et Célanie attendait pour renaître à la vie que celle de son époux fut en sûreté.
C'est en vain que Charles voulut la remplacer dans les soins qu'elle donnait au comte , il ne put que les partager ; «on univers était dans l'alcove.
i88 l'aveu.
Elle goûtait une espèce de volupté à entourer d'Almont de ses attentions et de son amour ; c'était pour elle un dédommagement à leur situation et à la pénible contrainte qu'elle s'imposait depuis si long-temps. Le comte , tout malade qu'il était , éprouvait l'effet de la présence de Célanie; il ne lui parlait pas , ne la reconnaissait pas , mais elle était pour lui comme une puissance invisible , il se ressentait de sa douce influence sans l'apercevoir. Et quand , Toulant le soulager par un changement de position , elle passait ses bras autour de lui , l'appuyait contre son cœur et laissait reposer sa tête pâle et immobile sur son sein , c'était parce qu'il sentait vaguement que c'était elle que d'Almont se trouvait si bien , et l'amour, se faisant jour à travers les ombres de la mort , venait ranimer dans son âme des sensations que la souffrance avait éteintes.
Le comte retrouva la connaissance après cinq jours , mais il était si faible
l'aveu. 189
que le médecin lui défendit de parler.
Il n'eut pas de peine à se soumettre ; seulement d'un regard il salua affectueusement son cousin, qui était debout devant son lit , puis il sembla chercher une autre personne ; au mouvement qui agita légèrement son rideau , il devina qu'on n'était pas bien loin : une tendre pression se fit sentir sur sa main , et la charmante figure se montra.
— Chut , dit-elle , ne parlez pas !
Il lui obéit , mais il la regarda... Et Célanie sentit tant de bonheur dans son âme qu'elle pensa ,que ce n'était pas trop des peines qu'elle avait ressenties pour obtenir un semblable moment.
Presque aussitôt le comte tomba dans un profond sommeil ; alors le docteur assura qu'il était hors de danger, et que ce sommeil allait lui rendre ses forces et bientôt la santé. Célanie, radieuse d'espérance , semblait commander à toute
l^O LAVEU.
la terre que le repos de son époux n« fût point troublé.
Comme elle se sentait heureuse, que d'heureux jours elle prévoyait ! car elle ^tait bien sûre maintenant de forcer cet injuste époux à se montrer tel que ses sentimens voulaient qu'il fût. Moins timide dans ses résolutions depuis qu'elle se savait si passionnément aimée , elle se disait qu'elle avait pris possession de la vie du comte , et que c'était à elle à en assurer le bonheur.
Pas aussi maîtresse de sa joie qu'elle l'avait été de sa douleur , elle voulait que tout le monde la partageât. C'était avec effusion qu'elle remerciait Charles, et elle l'assurait de bonne foi que c'était à ses soins qu'elle devait la vie de son époux.
— Mais c'est vous qui l'avez sauvé , s'écrait Charles impatienté ; comment ne pas revenir à la vie quand c'est une
l'aveu. 191
^iréature aussi intéressante qui vous dispute à la mort ?
A son réveil , le comte les aperçut tous deux épiant son premier regard.
— J'ai donc été bien malade ? demanda-t-il.
C'est cet ange qui vous a sauvé , dit Charles en montrant Célanie , qui rougissait de plaisir.
— Chère amie ! dit le comte en saisissant sa main , avais-je besoin de vous devoir la vie pour vous apprécier l
— Elle m'appartient, répondit Célanie en se penchant vers lui , je prétends €11 disposer comme je l'entendrai.
— Ah ! si elle est à toi , s'écrie d'Almont , que pourrais-je désirer !
Célanie rougit de nouveau et se tait.
— Tout cela est fort beau , dit Cnaries , vous parlez comme de vrais amans ; mais attendez , cher cousm ^
1Q2 l'aveu.
d'être tout-à-fait bien pour dire ces douces phrases. Maintenant occuponssous de votre convalescence.
Elle fut rapide ; en peu de jours le comte fut en état de se lever et même de faire quelques tours de jardin. Célanie ne le quittait pas , ses soins étaient toujours aussi empressés , et d'Almont n'osait pas se trouver malheureux.
— Elle m'aime ! se disait-il avec délices , et il aspirait au bonheur de se Tentendre dire. Pourquoi donc ne lui parlait-il pas? Parce que Charles était toujours là qui allait et venait , et une explication de ce genre ne pouvait avoir lieu qu'en tête-à-lête ; et puis le comte sentait encore un peu d'orgueil, un peu d'embarras.
Célanie était on ne peut pas plus tendre et plus attentive ; mais elle ne disait rien qui rappelât pourquoi il avoit été si mal, et pourquoi elle était si occupée de lui éviter de vives émotions ;
l'aveu. 1 93
et d'Almont ne savait comment aborder un sujet aussi délicat.
Un jour qu'ils étaient tous réunis / Charles le complimentait sur le retour de ses forces.
— Mais à propos de quoi avez-vous donc été si malade? demanda-t-il tout à coup.
Célanie fixe involontairement d'Almont , d'Almont la regarde à son tour; tous deux baissent les yeux et gardent le silence.
Charles étonné les observe avec eu»
riosité , puis il sourit et dit : — Allons, je vois ce que c'est , quelque querelle de ménage qui aura troublé votre cerveau ; en vérité , Achille , ajoute-t-il en montrant la comtesse , je réponds pour elle, et d'avance je suis sûr que c'est vous qui avez tort.
Le comte ne répond pas.