HIPPOLYTE BASTILLE
nage pas les hommes de sou parti. Jamais les démagogues ne pourrout digérer ces trois phrases :
« Carrel fut républicain par orgueil. »
(( Léon Faucher, ministre bilieux, se vengeait sur ses administres de son mauvais tempérament. »
c Sauf la pipe et les opinions, Flocon n'était qu'un doctrinaire. »
Plus d'une fois nous avons emprunté des citations à Hippolyte Castille. Tout récemment encore on a vu le passage aussi vif qu'original avec lequel il souffiette ce chrétien douteux qui rédige V Univers.
Mais nous avons oublié de reproduire le
mot le plus caractéristique et le plus profond.
« Quand Louis Veuillol parle de Dieu,
HIPPOLYTE GASTILLE 59
dit Tauteur des Hommes et des Mœurs, ii n'a plus de talent. »
Vers la même époque, Hippolyte Castilie publia Lucien Bi'uno S œuvre où son talent brille sous une face nouvelle, et où se renc/Ontrent les nuances de sentiment les plus exquises.
En vérité, c est un beau livre tout rempli d'élans du cœur, de franchise et de larmes.
Or nous soupçonnons Castilie d'avoir écrit là toute son histoire.
Ne serait-ce point à lui qu'une certaine madame du Bouvray (type ressemblant
* Sous ce titre général, Scènes de U vie réelle^ on vient de réimprimer Lucien Bruno et trois autres études curieuses d*Hippolyte Castilie : Uietoirea 4e ménage, — le Champ de pierre et les Mémoires d'ira Avengle-nè»
(JO lllPPOLYTE CASTILLE
irait pour trait à la comtesse de Liéveii) adresse les paroles suivantes?
(( Vos convictions ne reposent que sur des illusions. 11 ne suffît pas de posséder la foi et de savoir pai* cœur quelques axiomes d'équité naturelle, qu*aucuu liomme édairé ne conteste ; il faut savoir comment vont les affaires de ce monde, et vous rignorez complètement. Il faut connaître les partis ; vous vous trompez sur chacun d'eux, notamment sur le vôtre.
Vous frayez avec le peuple, vous le jugpz foncièrement mal. Vous le croyez révolutionnaire, il ne Test pas. C'est dans les aristocraties seulement que se recrutent les révolutionnaires. Voyez Thistoire. En allant prendre ses chefs dans les sphères supérieures, le peuple est d'accord avec la logique. Hais cet accord cesse quand.
HIPPOLYTE GASTILLË Ut
ulTeciaut le dédain des habits noirs, il prétend s'attribuec un rôle dont il n'a ni les qualités ni les vices. Je ne vous défends pas d'être révolutionnaire; Louis XI, Machiavel, RicheUeu, Pierre le Grand, Tout été avant vous. Bien d'autres, que vous ne soupçonnez pas, tant le préjugé vous aveugle, le sont autour de vous. Je ne vous défends pas même d'être un héros et de mourir pour l'idée; mais il faut vivre et mourir grandement. Aimez le peuple, c'est bien ; aimez-le pour sa laideur, pour sa misère; pour son ignorance ; faites tout pour Témanciper, le racheter ; créez, si vous le pouvez, une nation divine; en un mot, soyez son bienfaiteur, et non pas son valet I
« — Cependant, répondit Lucien, ce peuple, que vous (rai4,ez en mineur, est
votre maître à tous. Le peuple, c est tout le inonde, c'est la majorité ; il esi votre souverain.
(( -^ Lui, le pauvre enfant! Il vous i*a dit, et vous le croyez. Gardez-vous bien de vous laisser gouverner par le peuple ignorant : il vous renierait demain ; il ferait mentir vos doctrines; il s'engouerait du premier venu, en dépit de la justice et de la raison, et vous prouverait qu'il n'entend pas même ses propres intérêts. Il faut pourtant compter avec lui, me direz- vous :
sans doute, comme le navire compte avec le vent, en le domptant.
« — Quelquefois sous le vent le navire sombre.
ff — Qu'estf«e que cela prouve? Le beau triojTBfihe, que ceiw de l'élément famtel
contre ia science et le courage! Quelle conclusion morale tirer de là? Sans doute, le peuple, comme certains éléments, sem* ble doué d'une vie propre. L'Océan aussi semble s'agiter de lui-même. Oiez Tiniluencc de la lune, plus de flux ni de reflux . C'est ainsi cpie les astres supérieurs de rinlelligence humaine communiquent le mouvement aux masses. La multitude ou la collectivité est inconsciencieusc; aussi serait-il insensé de lui reprocher ses crimes; mais il faudrait être bien peu ami de l'humanité pour Tabandonner à ellemême et se laisser diriger par elle. Non, iKm, monsieur Lucien, les majorités ne gouvernent pas; gardez-vous d'en douter!
M. de Voltaire disait: « La France, c'est < sept ou huit cents personnes. » 11 était bien généreuv, et, pour ma part , je n'«n
accorde pas autant au moude tout entier. »
Quedites-vouSy lecteurs, d*un démocrate assez sincère pour imprimer de semblables ripostes, à la suite de sa profession de foi?
Plus loin, Lucien-Castille, jeté par ses rêves ambitieux au seip des cdiortes populaires, nous rend compte des angoisses et des tristes désappointements que lui fit éprouver la politique de carrefour.
Écoutons-le, c'est toujours lui qui parle.
« Un moyen de solution se présenta.
Ouelque détestable qu'il fût, je n*eus pas le droit de le rejeter. On avait disposé de moi sans mon consentement. Une députatipn d'impatients vint me trouver et me dit:
c — Nous comptons sur vous depuis la
wwm
IIIPPOLYTE CASTILLE 6$
Bastille jusqu*auChâteau-d'Ëaii. Le peuple a résda de marclier.
« — Dans combien de temps?
M — Dans trois jours.
it — Je suis lié à vous, réplîquai-je, par trop d'actes antérieurs pour vous refuser même le sacrifice de ma vie. Ma personne est donc à vous; comptez sur moi, quoi qu'il arrive. Je suis prêt à partager vos fautes, je le répète, mais non pas à vous les dissimuler. Vous choisissez pour renverser le pouvoir un moment détestable.
On ne fait pas des révolutions tous les jours. L'art du politique est de les voir venir et de distinguer les véritables des faussés. Les révolutions, comme les orages, ont besoin de la conflagration de certains éléments pour éclater N'oubliez point
06 MIPPOLYTE CASTILLE
qu'on ne fait pas les révolutions; elles se font. Je vous engage à réfléchir.
« J'insistai longtemps encore par divers arguments tirés de la situation : tout fut inutile.
« — Nos réflexions sont faites, répliquèrent-ils. Le peuple veut se lever.
« — S'il en est ainsi, Je n*ai rien à ajouter, vous avez ma parole ; je me lave les maius de ce qui va s'accomplir, mais je serai fidèle à ma promesse.
« Ils me laissèrent en proie à une agitation difficile à décrire. J'avais bien prévu le cas où il faudrait risquer ma tête sur le coup de dé d'une révolution, mais non point une éventualité qui ne laissait entrevoir aucune chance de succès. J'en éprouvai une amère tristesse. Dieu sait
mmmmim
que je ne regrettais point une existence dont je ne connaissais que les ennuis et les privations; * mais il m'en coûtait de partir en laissant ma tâche inachevée.
« Après mes regrets personnels, j'eus à en essuyer d'autres..
« Je crus de mon devoir d'avertir ma mère, afin de la préparer à tout événement. Celte explication donna lieu à une scène déchirante. La pauvre femme s'arrachait les cheveux et suppliait qu^on lui ôtât la vie plutôt que de lui prendre son fils.
« — Ayez pitié de moi, mon Dieu ! s'écriait-élle. J'ai tout perdu, fortune, distinctions, plaisirs. Mon mari est mort, mes frères et mes sœurs sont morts ; je n'ai plus que mon fils, laissez-le-moi, mon
6S HIPPOLYTE CASTILLB
Dieu! Pour quelques jours qui me restent à vivre, dois-je encore être si cruellement éprouvée? Je ne sais point qui a tort ou raison ; que m*importe, à moi, ce qui se passe en haut, pourvu qu'on me laisse mon fils? Lucien, tu ne sortiras pas, je ne veux pas que tu sortes. Cette fcHS, on te ramènent mort; car, si tu y vas, tu mourras, quelque chose me le dit. . . Tu mourras !
« — Eh bien, ma mère, répondis-je avec douceur, dois-je préférer le déshonneur à la mort? Sont-ce là les leçons que mon père m'a léguées? Mon père manquait-il à la foi jurée?
« — Jamais !
« — Son fils doit-il semer la honte sur sa tombe? Ne suis-je pas engagé envers le peuple? n'ai-jepas donné ma parole?
^m^mm^^^m^^Ê^^^^m^
f — Sans doute. Et tu n*y manqueras pas, Lucien. J'aimerais mieux te savoir mort que déshonoré!... Hais, mon fils!
mon fils!
<( Ses larmes redoublèrent; à la fin, elle me dit :
ff — Je sais bien que tout cela est inu> tiie. Tu iras, ii le faut; tu le dois. L'honneur avant toute chose. Mais, pendant le combat, pense à moi, mon fils; si tu meurs, je meurs !
a Elle n'en put dire davantage. Ému jusqu'au fond de Tâme, j'eus bien de la peine à dissimuler mon trouble. Je pressai la sainte femme contre mon cosur et je baisai ses cheveux blancs.
ff J'aurais voulu que le peuple tout entier fût témoin de ce pacte de famille, et
pût constater combien il en coûte de servir sa cause, lui qui est si enclin à oublier ses chefs et à les abandonner au bourreau ou à la prison. »
Tout était convenu; le lendemain, aux premières lueurs du jour, la horde insur* gée devait être sur le boulevard, à la porte de la maison du jeune chef.
Lucien prépara ses armes.
< Je me couchai le cœur triste, dit-il, Fàme inquiète. Je dormis peu. Plusieurs fois je m*éveillai pendant la nuit. Je me levais et j'allais à la fenêtre jeter un coup d'œil sur les boulevards. La lune les bai* gnait de sa lumière douce et mélancolique ; jamais je ne les avais vus plus calmes. Je soupirai en songeant que demain le sang rougirait ces pavés blanchis, et que la
HIPPOLYTE C.ASTILLE 71
fusillade réveillerait dans la douleur et Teffroi cette grande famille humaine.
« Au point du jour je m* habillai à la hâte, j'ouvris ma fenêtre et je jetai un ra« pide regard sur toute la ligne des boulevards. De rares passants la sillonnaient.
Les ouvriers se rendaient à leur travail, les boutiques s'ouvraient lentement. Un rayon de soleil perçait la brume. Les cloches sonnaient la première messe.
« — Les imprudenlsl pensais-je, il y a longtemps que nous devrions être en marclie!
« Mon cœur battait d'impatience. Les heures s'écoulaient, j'usais mes yeux à regarder, je ne découvrais aucun symptôme d'insurrection. A dix heures, js sortis, fort mécontent d'avoir été inutile-
ment compromis, la police ne pouvant manquer de connaître nos projets avortés.
(( Je rencontrai Âubry ^; il avait l*air de très-mauvaise humeur.
(t — Nous nëlious pas vingt au rendezvous, me dit-il; c*est incroyable. A les entendre hier... Enfin, c'est partie remise.
Le peuple a ses heures.
« Je rentrai cliez moi et je remis mon fusil à son clou.
(( — Te voilà donc, me dis-jc ironiquement, général sans soldats !
« La joie de ma mère ne put dissiper mon dépit. J'étais furieux d avoir inutilement éprouvé toutes les affres d'une bataille que je prévoyais devoir être une bou-
* Ouvrier mécanicien qui joue un grand rdie dans rtiistoire de Lucien Brano. '
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chérie. Oubliant la non-individualilé du peuple, j'éprouvais contre lui la colère que Ton ressent cond'c un homme.
« — Maintenant le voilà délié, me dit ma mère.
« — Oh! pour cela, oui, répliquai-je ; ce n*est pas moi qui maintenant céderai à d*aussi vaines sollicitations ! j>
L'auteur transporte la scène de sou récit en juillet 1850, afin de nous dérouter sur la véritable date des faits qu*il raconte.
Mais n'est-il pas de toute évidence qu'il s'agit de la Révolution de février ? Dans ce long épisode que nous venons de reproduire, on reconnaît, à ne s'y point méprendre, la bataille manquée qui devait se livrer, en i 850, h propos de la loi du 51 mai.
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Au lieu de la mère du jeune démocrate, écrivez sa femmes et tout sera de Thisloire.
Hippolyte Castille, renonçant aux révolutions de la rue, fut attiré, quelque temps après avoir quitté sa retraite, à la Société des gens de lettres, qui véritablement avait plus besoin que TÉtat d'une réforme complète.
Elu par rassemblée générale, il devint membre du comité.
Deux ans il fut notre collègue, et nous avons pu le voir à l'œuvre.
Si rinstitution n'est pas établie sur des bases plus solides et ne fonctiomie pas mieux à Thcure présente, ce n'est point la &ute de notre héros.
Avec le génie révolutionnaire il possède un véritable talent d'organisation.
HIP1>0L¥TË CASTILLE 75
Les aucieniies thèses sur l'émaneipation intellectuelle, le travail en commun et la propriété de la pensée trouvaient là matière à développement. 11 exhortait ses collègues à demander l'abolition des monopoles et des restrictions fiscales qui pèsent sur la presse.
Le moment n'était pas favorable.
Messieurs du palais Bourbon, jugeant à propos d'aehever la ruine de la littérature, dont le premier jour de la République avait donné le signal, s'étaient avisés de nous jeter à la tête, cpmme un autre pavé de Tours, le fameux amendement Riancey ^
' M. de Riancey demanda qu'on imposât le timbre aux romaus-feailleions, et décida ainsi les journaux à ne plus ouvrir leurs colonnes qu'aux œuvres d'Alexandre Dumas, de madame Sand et d'Eugène Sue. La morale publique y gagna beaucoup.
76 BIPPOLYTE CASTILLE
Comme on peut le croire, cela causait gi aiul émoi au cénacle de la cité Trévise.
La caisse de secours était vide, et des centaines d'écrivains tombaient dans une gène profonde.
— Rassurez-vous, dit Castille à ses collègues : cette loi ne vivra que ce cpie vivent les insectes.
L'événement justîGa la pi^iclion.
Caslille, pendant ses deux amiées d'exer* cice, oblint la réforme de plusieurs abus, qu'on eut soin de rétablir immédiatement après son départ. Il cessa d*étre dignitaire en vertu de la loi du sort, et juste au moment où le docteur Yéron, doublé de riionncle Jules Lecomte, faisait au comité son entrée triomphale.
Vraiment la Société des gens de lettres
UIPPOLYTE BASTILLE 17
a d'afflîgcanls destins, el la chance de ce diable de docteur est extrême.
Nous aurions voulu voir sa figure eu présence du jeune écrivain qui a tracé do lui le portrait qui va suivre :
f Ainsi que Bouret, M. Véron appartient à riiistoire. Il est plus intéressant que Bourety plus honnête homme que Bourel , qui est un plat coquin; mais Bourel a plus de génie. Le docteur Yçron est un type héroï-comique. Il y a en lui du Sancho Pança et du Sganarelle. 11 a Tembonpoint elle bon sens de Sancho, il en a ausd la naïveté crédule. Il est moraliste et sermonneur à la manière de Sganarelle.
f Ah! monsieur, quelle vie nous menons! I Et, après avoir mené cette vielà, comme le valet de don Juan, il pense a
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faire soii saint. Sa personne tout entière respire un parfum de la comédie du bon temps. Il a volé son caractère à Molière, il lui a volé jusqu'à sou ventre, son allure, ses Iraits. S'il n'était pas aussi profondément mêlé aux afiaires politiques, industrieUes et littéraires de ce temps^ on le prendrait pour quelque personnage oublié par le dix-septième ou le dix-huitième siècle. Il complète la comédie du règne de Louis-Philippe. Il y introduit Télément bouffon, partie essentielle de Tart moderne. Il égayé d'un reflet particulier une époque vouée au deuil, à l'inquiétude et au désespoir.
ff J ai vu un croquis de M. Dantan jeune qui représente le docteur Véron avec tant de vérité, qu'au premier coup d'œil je reconnus l'original dans la rue.
mm
«IPPOLYTE CASTILLE 79
lia caricature de H. Danlan vous montre un gros et grand corps armé d'un côté d une seringue, de l'autre d une boite de
pâte de Regnault. Ce torse, contourné par les effets de Tostentation, est surmonté d*un chapeau à grands bords, d*un petit nez, de deux énormes joues et d'une monstrueuse cravate.
(' On a fait une foule de méchants contes sur cette cravate. La satire perd à se matérialiser ainsi.
« Les mystères de la cravate du docteur appartiennent à on ordre purement métaphysique. Cette cravate est un trait de caractère général. Si je ne craignais qu'on se méprît sur la gravilé de mes intentions, je dirais qu'elle atteint à la hauteur d'un symbole.
«0 lllPPOLYTE CASTILI-E
a ÂDieu ue plaise cpie je veuille éUbi"* le moindre rapprochement entre H. le docleur Véron et Robert Macaire; mais je désire faire observer à mon lecteur que ce type binilal sur lequel s'est épuisé tout resprit des dernières années du règne de la bourgeoisie, que ce monstre dansler|uel on a réuni, comme Richardson dans Lovelace, tous les vices d'une époque et d*un peuple, Robert-Macaire a, lui aussi, une énorme cravate, [.a cravate devient ainsi (]uelque cliose comme un drapeau, un insigne, une marque d^origine. Mais où elle devient tout à fait un symbole, c'est loi*s- (fu^elle se dégage des temps et des circonstances, comme au cou de H. de Talleyrand. Cette énorme cra\^te me produit relTet d un sac rempli de malice. Elle est grosse d'importance et de mensonge. Au
ttlPPOLYTE CASTILLC 81.
besoin elle sert à dissimuler un pli mon ijueur de la lèvre. Elle trahit le puffîste comme la queue le renard, ou l'oreille Tâne. Le caractère du docteur n*eût pas été complet sans cette cravate.
(( H}. Véron a donné lieu à tant de plaisanteries, qù*il est diilîcile d'en parler sérieusement. Il n*y a de sérieux en lui que sa fortune. Le reste appartient à la fantaisie et à rhypcrbole*. »
Le jour où la Revue de Paris présenta ce croquis délicieux à ses lecteurs, Gérard de Nerval courut au divan de la rue Lepelletier, rendez-vous habituel de la littérature militante, et cria de toutes ses forces :
«Messieurs, réjouissons-nous; voici l'ancien pamphlet ressuscité ! » .
* Les Ilêmmes et les Mœurs, page 361 et Fuivantcs.
S2 UlPPOLlTli; CASTlLiE
On s'arracha le numéro de la Remte.
Lecture faite, diacun fut de FaTis de Gérard.
Hippolyte Castille composa, de i 848 à 1850, nombre d'articles pour certaines feuilles hebdomadaires, notamment pour la Setnainey ou il fit paraître une série d'études sur les auteurs contemporains.
« Si Tenfer du Dante existe, insinuet-il quelque part, Auguste Maquet y rongera pendant rétemilé tout entière le crâne d'Alexandre Dumas. »
L'article consacré à Balzac valut à son auteur ime réponse du grand romancier.
Castille eut la gloire de faire sortir de ses habitudes le i^re A' Eugénie Grandet, qui, d'ordinaire, ne s'inquiétait en aucune sorte de ce qu'on pouvait écrire sur lui.
HIPPOLÏTE CASTILLE 85
Nous arrivons à Fceuvrc la plus importante de notre héros.
On devine que nous parlons de ÏHistoire de la seconde R<qrubliqne française.
Nous avons sérieusement approfondi celte œuvre, et nous trouvons qtie jamais historien n'eut une verve aussi franche, aussi passionnée, aussi sincère, aussi sympathique et aussi irritante.
Si de semblaUes épithètes hurlent de se voir accolées, il faut pourtant bien qu'eHes s'y résignent*.
* « la formule sacramentelle de toutes les préfaces d'historiens, dit M. Castilie, consiste dans an serment d'Impartialité. Certain qne Timpartialité n'est qa'nn masque ou un non-sens, je me retranche dans la sincérité. Je ne dois de respect qu'aux faits, qu'à l'histoire, et je repousse avec horreur cet impudent éclectisme qui consiste à caresser toutes les opinions sons préte^Lte d'équité. > Voilà du moins une profession de foi qni est nette. On sait l quoi s'en tenir.
84 UirPOLYTE CASTILLE
Après avoir parcouru ces quatre vdumes et les avoir fouillés à 1 aide du scalpcl de Fanalyse, nous sommes loin d'être avec Fauteur en parfait accord de principes.
n nous heurte à diaque page dans nos opinions et nous blesse dans nos cropnces.
M. Gastille est de l'étoffe dont on fait les hommes d'État; mais il serait déplorable qu'il le devînt sans avoir préalablement changé de doctrines.
Au pouvoir, il daignerait conserver la religion comme simple cheville politique, voilà tout.
Pour maintenir le principe d'autorité, le moyen le plus victorieux et le plus sûr lui paraît être la Terreur. Il donne la mniii à Robesfâerre dans le passé, à Blan-
HIPPOLYTE CASTllLE 85
qui dans Tavenir. Sa logique et son style ont quelque chose ide sec et d'argu qui sent le couperet.
Cet historien blond nous tient des raisonnements à la Saint-Just, et voilà ce que nous appelons dans son livre la partie irrilanle.
En y réfléchissant toutefois, H. Castille pourrait bien être un fin diplomate qui s'affuble de la peau du tigre en gùise d'épouvantait.
N*exagère-t-il pas le principe à gauche pour quon lui en montre, à droite, Tapplicatiou pssible sans la guillotine et sans Robespierre?
Quoi qu'il en soit; ces exagérations ne sont dangereuses pour personne, et le livre du jeune historien renferme à côté de
cela des pages dune liante moralité, des aperçus profonds, des enseignements lumineux.
Hippolyle Casliilc se plonge avec inlrépidiié dans le chaos révoIutionnaii*e de i 848, et y Jette un Fiat lux terrible.
Les ambitieux ignobles, les stupides législateurs de cette époque insolente, démasqués en pleine lumière, se sauvent confondus, et rentrent au néant d'où ils n'auraient jamais dû sortir.
M. Dlric Gultinguer, le vénérable critique de la Gazette de France \ ajoute après nous :
« Ce ne sont pas seulement les hommes que H. Hippolyte Gastille peint en traits
' 11 est âgé de soîxaDie-qainzc ans.
si vifs et si vrais^ce sont enooare les choses, les événements, la Révolutioa elle-même.
La pensée est chez lui d'une richesse, d'une variété, d*une abondance intarissables.
Cet écrivain nous semble providentiel en ce moment. Vif. ardent, toujours pur et correct, même dans ses plus grandes témérités, il sera lu par la jeunesse, à laquelle nous ne saurions trop le recommander, et il lui fera du bien. Avec lui elle'descendra jusqu'au fond de la caverne; elle sortira de la demeure du sphinx instruite des causes du mal. »
En politique, comme dans la littérature et dans les arts, il y a des personnages que la presse éclaire de tous ses rayons, et d'autres quelle f 'obstine à laisser dans Tombre.
On ne se fait pas d*idée de la puissance
de cette tactique indigne qui consiste à élouiîer un homme de talent, jusqu'à ce que ce talent fasse eiplosion comme une chaudière trop comprimée.
En dehors des entraves hscales et administratives, la presse, à Paris, grâce aux capitaux énormes qu'exige la fondation d'un journal, constitue un véritable monopole, le plus odieux de tous, le monopole de la publicité, c'est-à-dire de l'opinion publique. Elle ne saurait dispenser le talent à qui n*en a pas, mais il lui est loisible de donfier de la notoriété aux sots, aux charlatans, et de faire le vide autour du génie.
La presse parisienne ne pardonne pas à Hippolyte Castille d'avoir jeté au vent la plume du romancier, pour saisir d'une
HlPfOLYTE CASTILLE 89
maiu ferme celle du publiciste et de Fhistorien.
Ne pouvant contester la valeur de rhofflme, elle Tétouffc.
Après la publication des articles insérés par la Revue de Pam, sur MM. Thiers et Guizot, et signés Castille, la Revue des Deux Mondes prit Talarme.
Un conciliabule s'assembla.
Buloz demandait la tête de nott*e héros, et Ton allait prendre la résolution de foudroyer l'audacieux qui osait toucher aux réputations consacrées, quand tout à coup un malin de la compagnie s'écria :
— Messieurs^ le moyen héroïque, c'est le silence.
On applaudit, et le mot d'onU'e fut colporté sans retard. *
ÎM) HIPPOLYTE f.ASTILLE
L*édi(cur des Hommes et des Mœurs distribua vainement aux journaux quarante ou cinquanteexemplaires.de Tonvrage; personne n'en rendit compte.
ArnouU Frémy s'étant offert pour le critiquer dans V Illustration, M. Paulin répondit :
— li ne sera parlé de ce livre ni en bien ni en mal.
Telle était la formule de cette conspiralion du silence. Le mot d'ordre passa jus- «praux libraires. On entrava par tous les moyens possibles la vente du volume, et pourtant il n'offensiiit ni les lois établies, ni la religion, ni les mœui*s.
Mais c'était un livre de bonne foxi, comme dit Montaigne, < un livre où les vitnnts étaient tnaités commodes morts, »
HIPPOLYTK BASTILLE 91
suivant l'expression du jeune auteur luimême.
Ce silence était d*autânt plus incompréhensible, que Touvrage causait de Témolion dans le monde.
La Revtie de Paris reçut plus de deux "cents lettres.
Il circulait des anecdotes singulières. On assurait que M. de Rémusat avait pleuré en voyant sa silhouette. Ou disait aussi qu^llippolyte Castille s'était rallié au gouvernement et qu'un poste considérable allait lui être confié, bruit absurde qui s'accrédita dans les lettres, et qui subsiste encore aujourd'hui, bien qu'il n'ait pas l'ombre de vraisemblance et de sens commun.
Le monde est un vaste enchaînement de complicités. On ne s'imagine pas à quel
9â 111P1>0L\TE CASTILLE
péril s*expose riiomme courageux et pleiu de franchise qui se place, comme Ta fait notre héros, eu dehors du cercle de ces complicités. VHistoire de Dix Ans, de H. Louis Blanc, a eu cet avantage immense que l'auteur fut le complice des célébrités du parti républicain et du parti légitimiste combinés. Il flatta leurs passions et servit leur haine. Ilippoly te Castille, ayant voulu au contraire liquider les vieux partis et ouvrir des voies nouvelles, eut contre lui toutes les phalanges. GrAcc à la conspiralion du silence, la jeunesse P ignora et ne put lui venir en aide par le concours de ses sympathies.
On voit comment un écrivain digne d'être connu peut rester dans l'ombre, faute de lumière.
Et, si les faits que nous rapportons
UirPOlYTE CA8T11,LE US
trouveul des incrédules, il suffira pour les convaincre d'établir un simple parallèle.
Tous les jours on rend compte d'un bou({uet à Chloris ou d'un fade roman.
D'où vient que les Hommes et les Mœurs n'aient pas trouvé un seul juge ?
Pourquoi Y Histoire de la seconde RêpiLblique n'a-t-elle point été soumise à la critique des grands journaux? Ont-ils le droit de dissimuler à leurs lecteurs un fait aussi grave ([ue la publication d un livre destiné à fournir des documents aux annales contemporaines ' ?
* Lorsqu'on mit en vente le premier volume de VHiêloire de la tfconde HépubVque^ la conspiration do silence fut un moment brisée : le Siècle et la Presse parlèrent. Le doux Pelletan distilla du flel; le polit Paulin Limayrac escamota la pensée de l'auteur et laissa tratireusemcnt dix-huit jours en portefeuille la ré|)onse de Castille, afin de lui Oter, par cette coqui-
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Pour iic parler que des cinq gi*aiidcs feiiilles périodiques et de la principale Itevue, la France ne Irouve-l-elle ps étrange que UM. Berlin, de Giranlin, Cesena, Havin, Cohen e( Buioz soient les uniques dispensateurs de la gloire, les directeurs exclusifs delopinion?
Ces messieurs tiennent, comme Ëole, les outres de la tempête, des zéphyrs ou calme plat.
Nous regardons^ ceci comme une chose inique et déplorable.
nerie, le niérile d'une réplique immédiaie. NMinportp, le débat s'ouvrait, et le public allait en élie juge, quand un Qnos ego^ parti on ne i^it d'oo» Qt laire les deux bavards qui violaient la consigne. Tout rentra dans l'inviolable silence du r4>niinencenient. Les Mbats^ le P0y«, la Revue de» Detix Mondes, n'avaient point parlé. Le ConstiUtiMnel alla plus loin ; il refusa les annonces payantes. C'était pousser le pacte jusqu'à fhérolsn e.
U11M»0LYTE CASTILLK K>
Et voilà pourquoi nous jugeons à propos, dans ce petit livre, de faire à M. Ilippolyle Castille réparation solennelle, au nom de la conscience publique.
Le jeune écrivain, du reste, n a pas un seul instant perdu courage.
Il vit dans son modeste et discret intérieur, entre une femme qu'il aime et um* charmante fille, dont le sourire éclaire son âme et lui tient lieu du plus doux rayon de Tespérance.
Castille travaille quatorze heures par jour.
Régulier dans sa conduite, sobre comme un chartreux, ne connaissant ni les folles dépenses, ni les dettes, il puise toute sa force dans la pureté de sa vie. C'est nu
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écrivain méthodique, inflexible, poussant jusqu'à l'orgueil la dignité de ses mœurs et le sentiment de sa valeur.
Il est dans la situation d*un homme qui, n'ayant rien sur lui de combustible, pourrait entrer impunément dans mie fournaise.