Ville du royaume de Valence
32 FRANÇOIS AftAGO.
de la cabane d'Àrago pour visiter quelques gorges suspectes de la montagne.
— Merci de votre hospitalité, dit le colosse. Voici là-bas des personnages avec lesquels je suis en froid. Je ne tiens ni à les saluer ni à causer avec eux.
Notre homme ouvre la fenêtre, s'élance et disparaît dans la montagne, après avoir sauté de roc en roc et franchi les précipices avec la légèreté d'un chamois.
— Vous avec reçu chez vous le chef des bandits de tout le royaume de Valence, dit Talcade au jeune savant.
— Tiens, c'est un honnête homme !
il ne m'a fait aucun mal, se dit François.
Vers la fin de la semaine, le chef de voleurs lui rend une seconde visite et
FKANÇOis ARAGO. ^ 33
le prie de nouveau de le laisser coucher dans sa cabane.
— Oui dit l'astronome, — avec le plus grand plaisir! mais je sais qui vous êtes, et commeil m'airiverasouvent de voyager la nuit, dans rintéret de mes observations, ne pourriez-vous me donner un passeport qui me garantisse des attaques de votre bande ?
— C'est déjà fait, répond son hôte.
Mes hommes ont votre signalement.
Vous pouvez voyager sans crainte à toute heure.
Sur cette assurance formelle, Arago commence tranquillement ses excursions.
Chaque nuit, il rencontre çà et là des handidos en embuscade, qui arrêtent sa mule et veulent examiner le contenu de sa valise. Il raconte lui-iriêrae quelques
anecdotes de ce genre assez originales.
Un soir, quatre brigands l'abordent et s'écrient :
« — Halte-là, senor ! Les temps sont durs ; il faut que ceux qui possèdent viennent au secours de ceux qui n'ont rien. Donnez-nous les clefe de vos malles, nous ne prendrons que votre superflu.
€ — Mille pardons 1 mais on m'a dit
que je pouvais voyager sans risque.
€ — Gomment vous appelez-vous, se-^ norf
€ — Don Francisco Arago.
c — C'est différent ; que Dieu vous accompagne ! ji
Vers la fin d'avril d807, la partie la
rRANÇOIS ARAGO. 35
l)liis urgente des travaux étant terminée, M. Biot regagna Paris, et François alla rejoindre à Tile Majorque son deuxième collègue, afin de continuer avec lui le reste des études ordonnées par leur missîoh
La guerre, à cette époque, éclatait entre TEspagne et la France.
Ni F«*ançois ni M. Rodriguez ne s'in« quiétërent de cet incident ; mais la population majorquaine se figura que les signaux nocturnes, échangés entre les astronomes, avaient pour but de diriger la marche de quelque flotte française, en train de tenter une descente aux Baléares.
On veut s'emparer d'Arago, il se sauve déguisé en muletier.
Chemin faisant, il rencontre les insu*
36 rnANÇois arago.
laires qui le cherchent pour le mettre à mort, leur donne une fausse indication, les jette sur une route opposée à celle qu'il doit suivre, et va se réfugier à Palma sur un vaisseau espagnol.
Mais on apprend Tasile dont il a fait choix.
La populace, exaltée jusqu'à la rage, somme le capitaine du navire de lui livrer sa victime. Celui-ci veut faire cacher rastronome dane une caisse vide.
Une légère difficulté se présente : les jambes de François sortent tout entières, et Fou ne peut réussir à fermer le couvercle. .
I — Qu'on me donne des juges, dit-il ; je me rends prisonnier !
Des soldats le conduisent à la cita* délie de Belver, et leurs efforts par\'ien-
FRANÇOIS AïtAGO. 87
ncnt à peine à le sauver du massacre.
Une fois en sûreté entre quatre murs, Arago raconte ses malheurs au capitaine de la forteresse, qui lui dit :
— Vous êtes perdu, si vous n'arrivez pas à quitter TEspagne. Les portes du château sont assiégées par une horde de fanatiques ; ils veulent séduire mes soldats et leur offrent de Vor pour les décider à jeter du poison dans vos aliments.
. On apporte, le soir même, à François, une gazette qui rend compte de son supplice, en le prévenant que c'est un habile mensonge inventé par les autorités du lieu pour calmer l'eflervescence populaire. Mais il pense, non sans quelque ' raison, que, dans un pays semblable, le mensonge de la veille peut devenir la vérité du lendemain.
38 FRANÇOIS ARÀGOé
Son collègue Eodriguez lui vient en aide et réussit à organiser sa fuite.
Le capitaine de la forteresse ferme les yeux. Notre astronome s'embarque avec ses instruments de mathématiques sur un bateau pêcheur, misérable coquille, cent fois menacée de disparaître sous la vague et que la Providence conduit enfin au port d'Alger.
Par la protection du consul français, Arago prend place au nombre des passagers d'une frégate que le dey expédie à Marseille.
Le trajet s'accomplit heureusement.
Déjà l'on aperçoit les côtes de France, ' quand tout à coup un corsaire espagnol capture le navire algérien et l'emmène au port de Rosas avec son équipage et sa cargaison.
FRANÇOIS ÂRÂGO. 89
Notez que, sous peine d'écrire cinq ou six volumes, nous devons ici glisser sur une foule d'épisodes.
Tout à l'heure nous parlions des infortunes d'Ulysse. A côté du destin de François Arago, celui du père de Télémaque était couleur d'azur.
Parmi les matelots chargés d.e le conduire au rivage, l'astronome reconnaît son ancien domestique de Majorque. Il n'a que le temps de s'envelopper la tête d'un manteau et de se coucher au fond de la chaloupe ; il arrive ainsi à se soustraire aux regards de cet homme, qui, ^d'un mot, peut le l'endre aux fanatiques de Palma et à la multitude furieuse qui réclame son supplice.
Doué d'une énergie presque surnatureHe, François ne se laisse point abattre par ces revers.
49 FRANÇOIS ARÂGO,
Ayant, un soir, trompé la vigilance de ses gardiens, il s'écliappe des pon* tons, où les magistrats espagnols le retiennent en quarantaine ; mais entendant les cris douloureux que poussent les passagers de la frégate, dont cette fuite aggrave la position, il rentre dans sa cabine et renonce à son propre salut pour ne pas compromettre celui des autres.
Ce trait, relaté en quelques lignes dans Tautobiograpliie de Tastronome, déjà citée plusieurs fois, est tout simplement de l'héroïsme.
Ârago avait trouvé, moyen d'instruire le dey d'Alger du sort de son navire, que la junte espagnole se montrait d'humeur à déclarer de bonne prise. Or le dey s'inquiétait médiocrement de la frégate et de son équipage. Mais, en revanche,
FRANÇOIS ARAGÔ. 41
il s'indigna eontre la junte assez au-* dacieuse pour confisquer des animaux
curieux qu'il envoyait à l'empereur des Français.
Il menaça l'Espagne de lui déclarer la guerre, si elle ne rendait pas à l'instant, bètes, navire, matelots et passagers.
François dut sa délivrance à deux lions et à trois grands singes, dont le potentat moresque voulait faire hommage au Jardin des Plantes.
Le 28 novembre 1808, la frégate quitte le port de Rosas et fait voile pour Marseille.
Mais, hélas! les infortunes du jeune
42 FRANÇOIS ABAGO.
ëavanl ne sont point à leur terme ! Un .coup de mistral violent accueille le navire à rentrée de la rade et le repousse au large.
Ârago s'est endormi d'un sommeil paisible,' espérant à son réveil saluer la France ; il ouvre les yeux et se trouve en pleine mer. Au bout de quatre jours, le
capitaine, après une lutte alTreuse avec les vents, débarque, — où croyez-vous qu'il débarque, au port de Marseille ? — non, sur la côte d'Afrique, à Bougie, environ à cent soixante-dix-sept kilomètres d'Alger.
La saison devenait détestable, et le bâtiment, d'ailleurs, avait besoin de trois mois et plus pour réparer ses avaries.
En société d'un aide de camp français,
Ï'RÂNCOIS AKAGO. 43
qui gâtait embarqué avec lui à Rosas, Fastroïiome veut gagïier Alger pour y prendre un navire capable de tenir la mer. On les prévient que le littoral est au pouvoir de tribus hostiles, j
*— Qu'importe ? dit Arago ; nous tourneront par l'Atlas.
Chacun déclare Fentreprise insensée.
François et son compagnon persistent.
Ils prennent avec eux sept ou huit matelots presque sans armes, et se lancent dans ce trajet téméraire, où, le jour, ils sont poursuivis par les Arabes marâtideurs, la nuit parles bêtes fauves, où ils n'échappent à un péril que pour tomber dans un autre, où la mort les menace constamment et de toutes les façons, mais qu'ils arrivent enûn à accomplir, jgrâcé à leur calme inébran-
làble et à leur intrépidité surhumaine.
L'astronome et son ami Taide de camp n'avaient pas eu la patience de rester trois mois à Bougie : ils durent attendre six mois à Alger dans la maison du consul français, — car, à cette époque, l'Afrique craignait une guerre avec Napoléon.
Ce fut seulement à la fin de juin 1809 qu'il fut permis à Arago d'essayer une troisième fois la traversée d'Alger à Marseille. Il part; on arrive, et, juste à l'entrée de la rade, se trouve une frégate anglaise.
Elle s'oppose au passage du navire qui ramène l'astronome et lui enjoint d'aller stationner aux îles d'Hyères.
— Voulez-vous, dit François au capi* taine du bord, me confier seulement le porte-voix [»our vingt minutes ?
FBANÇOIS ARAGO. 45
On le laisse diriger la manœuvra
II a Pair d'obéir aux Anglais, gagne 1q dessus du vent sur la frégate, vire k la côte, et se précipite à pleines voiles dans le port de Marseille, avant que les marins britanniques fussent revenu^ de leur stupeur.
François embrassa la terre natale avec allégresse.
A Perpignan, où il se rendit sans retard, il consola sa famille, qui ne le croyait plus de te monde et faisait prier pour le repos de son àme.
Notre jeune savant, si recommandable déjà par ses ti^avaux, son énergie et
46 VRÂNÇQI8 ARAÔO,
ses malheurs, fat présenté comme candidat à TAcadémie des sciences, où il obtint la presque unanimité des voix.
i II entrait à peine dans sa vingt-quatrième année.
L'empereur autorisa son admission par une dispense d'âge, et le nomma presque aussitôt professeur à l'Ecole polytechnique, puis astronome adjoint au bureau des longitudes.
On se rappelle que jadis, appelé par la volonté impériale au secrétariat de l'Observatoire, il avait fait ses réserves pour entrer un jour dans l'artillerie.
Mais trois années de fatigues et de traverses sans nombre avaient suffisamment exercé son courage ; il ne songeait plus qu'à se reposer dans la science et dans l'étude.
FRANÇOTS ARAGO. 47
Un matin, le comte Mathieu Dumas, compulsant les registres de la guerre, trouve le nom d'Arago en tète de la liste des jeunes Français qui ont échappé aux lois de la conscription.
Sans plus de retard il porte le professeur de l'Ecole polytechnique sur les cadres de Tarmée active, et lui envoie sa feuille de route.
— Ah ! par exemple ! dit Arago ; nous allons rire !
Prenant une plume, il écrit au comte Mathieu :
<c Général, « Si vous m'obligez à partir, j'irai me joindre aux conscrits, et je traverserai les rues delà capitale en costume de membre de l'Institut.
« F. Arago. »
— Diable 1 murmure le comte, en recevant cette lettre, il le ferait comme il le dit I .
Sans plus de retard il répond à Fran* çois:
€ Monsieur Tastronome,
« Gardez-vous d'un pareille coup de tête ! Ce serait d'un effet déplorable. Je TOUS dispense du service.
c Comte Mathieu Dumas. »
{ En ce moment même, Arago terminait avec M. Biot le travail qui avait motivé leur voyage, et les deux savants donnaient au monde la mesure de l'arc du Méridien.
François conquit, dès lors, une grande influence par Tadmiration qu'il inspirait à ses collègues. On le nommait à Tins-
l 'tut le grand électeur. Il ne s'occupait des candidatures ni par vanité ni par esprit d'intrigue. Son unique but, en dirigeant les voix, était toujours d'écarter la médiocrité pour ouvrir les portes de r/icadémie des sciences au vrai méliie.
A la fin de 1812, il commença son cours d'astronomie à l'Observatoire, et le continua sans interruption jusf^i'enl845.
La foule de ses auditeurs était innom*' biable.
Plus d'une fois la jeunesse ardente du <^ .artier Latin se battit aux portes de la tcùle avec les désœuvrés et les curieux, qui voulaient écouter l'illustre professeur, i«u risque de ne pas le comprendre et sans
réfléchir qu'ils accaparaient la place des véritables étudiants.
Fi'ançois Arago faisait ses cours comme personne, depuis, n'a su les faire*.
': Sa parole nette, éloquente, limpide, charmait ses auditeurs et les intéressait, même dans les questions les plus sèches et les plus abstraites. Nous n'oserions pas dire que souvent il excita l'enthousiasme, si quatre ou cinq générations d'étudiants n'étaient là pour nous appuyer de leur témoignage.
Voici par quel procédé judicieux François arrivait à être compris dans son auditoire et à éclairer d'un autre fiât lux les ténèbres de la science.
Une fois assis dans sa chaire, il examinait les personnes présentes, et.
quand il avait aperçu quelque part un œil bien stnpide, une véritable tète de crétin, c'était sur cet œil terne qu'il fixait son regard ; c'était sur ce cerveau déprimé, sur ce crâne durci qu'il frappait avec le marteau du raisonnement pour en faire jaillir un éclair.
Lorsque le front du crétin s'était illu^ miné, le professeun se disait :
— Bravo ! tout le monde m'a compris, A chaque leçon même manœuvre.
François appelait cela chercher son ther«
momètre.
Un individu sonne un jour à sa porte, et demande avec insistance à parler à M. Arago. Le savant donne ordre de l'introduire. Il se trouve en face d'un brave bourgeois de la rue Saint-Denis, qui ^'épanche en rem^rciments, et dont
la paupière se mouille de larmes de r': • connaissance.
— Hier, monsieur Arago, dit-il, vous sembliez faire votre cours pour moi seul.
Notre astronome le félicite de sa démarche et lui serre la main, non sans; réprimer avec beaucoup de peine une envie de rire. '
— C'est un de mes thermomètre^ \ dit il, à quelques amis présents, lorsque le bonhomme fut dehors.
Vin
Après les Cent jours, on annonça qp?
l'Empereur, ce géant tombé, devait par^
|MW«I
phançois aragô. 53
tir pbnf les États-Unis d'Amérique, afin d'y consacrer à des travaux de science et d'histoire son génie toujours vivace, et dont la guerre ne voulait plus.
Napoléon décida qu'il emmènerait avec lui François Arago.
. Mais les Anglais intervinrent. Sainte- H'Mène empocha cette puissante association, qui eût nécessairement enfanté des prodiges.
Le czar Alexandre oiTrit au savant de l'emmener à Saint-Pétersbourg.
— • Vous aurez, lui dit-il, la direction générale des sciences dans toutes* les Russies, avec cent miUe roubles d'honoraires.
— Ne pouvant suivre Napoléon le Grand, répond l'astronome, je reste en France. Permettez-moi, Sire, de ne pas
priver mon pays de mes travaux, puisque la Restauration m'y laisse un coin pour y poser le pied d'un télescope.
M. de Humboldt, l'illustre linguiste prussien, chambellan et ministrç d'État, connaissait beaucoup François.
Depuis environ sept ou huit ans, i's entretenaient ensemble une correspondance scientifique. Ayant suivi le roi de Prusse, son maître, à Paris, en 1815, M. de Humboldt prévint Arago que Frédéric-Guillaume avait le plus vif désir de causer avec lui, etqu'il seproposrit de Imi rendre visite à l'Observatoire.
— Jamais ! cria l'astronome, c'est déjà trop d'avoir eu celle d'Alexandre. Vos j souverains étrangers semblent prendre à tâche de me compromettre. Qu'ils me laissent en repos !
La réponse était nette, et même un peu brutale. M. de Humboldt n'insista plus.
Seulement le jour de son départ, i, vint faire ses adieux à François, accompagné d'un personnage vêtu d'une façon très-simple, et qui avait l'air d'un bourgeois prêt à monter en diligence.
Arago présenta des sièges à ces messieurs; puis il causa près d'une heure avec le chambellan, sans adresser une îseule fois la parole au compagnon qu'il avait amené. Celui-ci était fort embarrassé de sa contenance.
Quand .les visiteurs furent partis, Arago se frotta les mains en s'écriant :
: — Frédéric -Guillaume ! Frédéric - Guillaume ! tu te souviendras du républicain de l'Observatoire I .«Ji
53 FRANÇOIS Arago.
n avait parfaitement reconnu le roi de Prusse.
On comprf»*:J qne nous ne pouvons ni analyser ni décrire les travaux sans nombre exécutés par François pendant le cours de sa carrière.
Ce puissant athlète combattit corps à corps avec la science, de 1809 à 1848, pour lui arracher ses secrets ; il opéra des merveilles qui étonnèrent le monde, et qui, si nous pouvons nous exprimer de la sorte, le firent changer de face.
Les trois grandes découvertes aux* quelles Ârago doit l'immortalité de son nom, sont la polarisation colorée, l'ai- ' mantation du fer et de l'acier par l'élec- , tricité, et le magnétisme par rotation.
La première de ces découvertes a donné le polariscopef instrument qui permet
PBANÇOIS ARÀao. 57
d'étudier la constitution de l'atmosphère terrestre et celle du soleil ; la seconde fut l'origine de la télégraphie électrique, et l'on doit à la troisième, entre autres applications, l'appareil dont les médecins aujourd'hui font usage pour électriser les malades.
Ce fut Arago qui entreprit avec Dulong de déterminer les nombres les plus utiles pour régler l'emploi des machines à vapeur.
Ses travaux ont sur l'art agricole une influence précieuse ; ils apprennent aux cultivateurs à se servir utilement de la météorologie. Arago prouve, dit M. Barrai, que la lune n'exerce aucune action sur la végétation, que la rosée condense sur les végétaux les principes contenus dans l'atmosphère, qu'il est impossible de prédire le temps^ et que tous les Ma-
thieu Laensberg ou autres sont des imposteurs.
François ne s'est pas contenté d'être savant, il a tenu à être un savant utile.
Jamais il n'écrivit un livre ; le temps, pour cela, lui manquait toujours. U consignait ses découvertes et leurs appli- •- cations dans Y Annuaire du bureau des longitudes^ ou bien il se contentait de les signaler à l'Académie par une simple communication verbale.
Avant tout il songeait à promulguer la science.
Élu secrétaire perpétuel en 4830, il imprima Tactivité la plus prodigieuse à rinstitut.
Mais, si dans ce poste, il déployait sa verve et son éloquence, on doit dire qu'il lâchait en même temps les ressorts de sa nature fougueuse.
Il ne supportait pas la conîradiction.
S* élevant au plus haut de la sphère scientifique, et embrassant tout par un coup d'œil d'aigle, il s'indignait des entraves qu'apportaient à la discussion quelques timidités ignorantes. Son œil uoir, ombragé par deux eourcils puis-
sants, couvrait ses antagonistes de regards terribles ; sa voix éclatait comme un tonnerre, et les argumentations victorieuses tombaient de ses lèvres avec une pluie de sarcasmes et de phrases écrasantes.
Bien souvent, à la fin de ces orages, on compta huit ou dix malheureux académiciens foudroyés par ce Jupiter tonnant de rObservatoire.
On ne se relevait jamais d'^ne attaque de François Arago.
La bataille finie, très-peu de ses ad-'| versaires lui gardaient rancune. Ses victimes elles-mêmes le félicitaient presque toujours de son triomphe et lui pardon- ' naient ses coups de massue.
Gomme beaucoup de grands hommes.
rRANOOIS ÀRAGO; 61
notre savant n'aimait pas à se montrer en robe de chambre.
Il déposait difficilement sa dignité magistrale, même 2fec ses amis les plus intimes, et craignait le ridicule plus que toute autre chose au monde.
Un soir, à Louvain, se trouvant avec M. Quetelet, directeur de l'Observatoire de Bruxelles, il parut très-vivement affecté lorsqu'on vint lui dire qu'il n'y avait à leur disposition qu'une chambre àdeuxjits#
L'heure de se coucher sonne; on monte dans cette chambre.
Mais, au lieu de se déshabiller, l'astronome parisien se promène de long en large, en se livrant à des gestes d'impa* tience. Le savant belge, étonné, le re-
G3 FnANÇOIS ARAGO.
garde et n'ose vaquer à sa toilette de nuit.
Tout à coup Arago semble prendre une résolution extrême, et dit à son compagnon de diambre :
— Je dois vous avouer, mon cher,
qu'il m'est impossible de dormir, si je n'ai pas sur la tète...
— Quoi donc?
— Un bonnet de coton !
— Ma foi, c'est aussi mon liabitude, répond M. Quetelet. Bien des personnes ne se coiffent pas d'autre façon pour entrer dans leurs draps.
— Vous croyez ? dit François poussant un soupir de soulagement. Mais ce n'est pas tout ; dès que je m'endors...
— Eh bien ?
«- Je ronQe I
— Bah ! c'est comme moi. Je fais plus de vacarme qu'un tuyau d'orgue.
— Alors, dit Ai*ago, c'est différent.
Couchons-nous.
L'organisation merveilleuse de l'Ob- Ber\'atoire dé Pari» est due à l'habile directeur, qui, durant l'espace de quarante années, y apportait chaque jour de nouveaux soins et une nouvelle perfection de détails. Bien des savants, envoyés par les souverains de l'Europe, essaimèrent de surprendre les secrets de ce génie organisateur, sans pouvoir y parvenir.
Arago, perpétuellement sur ses gardes, déjouait l'espionnage.
Il voulait que l'Observatoire de Paris fut le premier* du monde, et nous approuvons ce noble orgueil.
64 FRANÇOIS ARÂGO.
4830 jeta François dans l'arëne politique.
Sa femme, qu'il adorait, s'était posée jusqu'alors en obstacle, afin d'arrêter chez lui les entraînements du républica* nisme.
Elle mourut à ta fin de 1829, et le démon révolutionnaire s'empara de l'illustre astronome, que son ange gardien ne pouvait plus défendre. Il alla s'asseoir au palais Bourbon, à l'extrême gauche, entre Laffite et Dupont de l'Eure.
On l'écoutait à la Chambre comme un oracle.
Ce fut lui qui prononça lepremier.
FBANÇOIS ARAGO. 65
vers 1832, ce mot de Réforme^ qui devait avoir pour Louis-Philippe des conséquences si terribles.
Certes, on doit le dire, le caractère honorable de François Àrago commandait le respect et Festime. Nous sommes heureux de prouver que nous aimons et que nous respectons les républicains, lorsqu'ils sont honnêtes, — chose excessivement rare.
A la Chambre, les vastes connaissances du savant jetaient la lumière sur toutes les questions. Il ne manquait jamais de prendre la parole, quand il s'agissait de marine, de canaux ou de chemins de fer.
On décerna, sur sa demande, des récompenses nationales à Vicat,rinventeur des ciments hydrauliques, et àDaguerre, l'inventeur de la photographie.
66 FRANÇOIS ATIAGO*
11 fit voter racquisîtion par l'État
du cabinet Dusommerard, aujourd'hui musée de Cluny.
Ses rapports sur la navigation de la Seine, sur l'établissement des lignes de vapeur et sur les fortifications de Paris sont des chefs-d'œuvre de logique et de science.
François avait à la tribune de véritables qualités d'orateur.
Nous nous souvenons d'avoir admiré plus d'une fois sa noble prestance et sa belle tète expressive. Il parlait avec une ardeur méridionale et lançait fort biçn le sarcasme.
En 1844, Cormenin disait de lui :
€ Lorsque Ârago monte à Testrade, la chambre, attentive et curieuse, s'accoude et fait silence. Les spectateurs des tribunes se penchent pour le voir. A
FRANÇOIS ARAQO. 67
peine est-'l entré en matière qu'il attire et qu'il coiicentre sur lui tous les regards. Le voilà qui prend, pour ainsi dire, la science entre ses mains ! Il la dépouille de ses aspérités, de ses formules techniques, et il la rend si perceptible que les plus ignorants sont aussi étonnés que charmés de le comprendre. Des jets de clarté semblent sortir de ses yeux, de sa bouche et de ses doigts. »
Travailleur infatigable, esprit honnête, cœur plein de désintéressement, il consacra sa longue carrière au pays et ne lui demanda jamais la fortune. Toutes les sciences, l'astronomie, les mathématiques, la chimie, la physique, la philosophie, l'histoire naturelle, la mécanique, réunies dans cette tète féconde, y éclataient en un vaste rayonnement qui éclaira l'univers entier.
L'argent, ce dieu du siècle, Arago le méprisait * ; les honneurs, il n'y tenait pas.
Jamais on ne vit à sa bautonniëre les décorations nombreuses que lui envoyaient les empereurs et les rois.
Un jour, M. Le Verrier, ce Christophe Colomb des comètes, voulant aller diner ches; un ministre, désirait y paraître avec un ordre dont il avait reçu le brevet, mais dont il lui manquait les insignes.
— Ouvrez cette armoire, dit Arago, et prenez ce qui vous est nécessaire.
Dans l'armoire se trouvaient toutes les croix et tous les cordons du gfobe.
f i. De son vivant, il ne songea même pas à
exploiter ses œuvres, qui consistent dans les
^ mémoires et les notices publiés depuis qua-
rante-cinq ans par Y Annuaire du bureau des longitudes. Ses fils les ont vendues cent mille francs après sa mort à MM. Gide etBaudry,
ÎTIANÇOIS ARÂOO. 69
H n'y eut pas en Europe une seule académie qui ne sollicitât l'honneur d'admettre l'illustre savant au nombre de ses associés ou de ses membres.
François entretenait avec chacune d*elles une correspondance active.
En 1848, douze lustres pesaient sur sa tète, et il ne montrait ni découragement ni fatigue. La révolution de février le trouva debout sur la brèche, ferme, inébranlable, opposant une digue au flot de la démagogie qui menaçait de tout envahir.
Le 24 au soir, nous l'avons entendu répondre énergiquement au peuple assemblé devant THôtel-de-Ville :
« — Non, citoyens, non ! Deux mille individus présents sur cette place ne peuvent être l'expression de la volonté nationale. Malgré mon désir, malgré le vôtre, je ne proclamerai pas la République! )»
Et, le jour où quelques-uns de ses collègues du gouvernement provisoire parlèrent d'arborer le drapeau rouge, il
s'écria :
€ — Soit ! je vais faire battre le rap^ pel. Assemblez vos adhérents, nous déciderons la question à coups de fusil ! »
A l'Hôtel-de-Ville, ce lieu de festins perpétuels et de scandaleuses bombances, on ne vit jamais François Arago parmi les convives. Sa domestique lui apportait un dîner modeste, — il mangeait seul dans son cabinet.
' FRANÇOIS ARÀGO. 71
Tour à tour ministre de la marine et ministre de la guerre, il refusa de toucher ses appointements.
Les fatales journées de juin vinrent ensanglanter Paris. Ce noble cœur fut saisi d'un découragement profond. Tous les résultats de la république trompaient son attente, et les secousses Favaient brisé.
Dès lors il ressentit les premières atteintes de la maladie qui devait le conduire au tombeau.
Ni l'air natal, ni les soins afTectueux de sa famille ne purent le sauver. L'épuisement des forces atteignait ses dernières limites. Il languit plusieurs années encore, et mourut le 2 octobre 1853.
Quarante mille individus, académiciens, diplomates, artistes, bourgeois,
mm-^M: