‹ Hippolyte Castille, précédé d'une lettre de M. Veuillot, relative à sa propre biographie, et deChapitre 8 sur 9 · Gaspard Mousse · texte numérisé non relu

Gaspard Mousse

10 PRAKÇOIS ARAGO.

d'Arago, que le malheureux élevé déconcerté, tremblant, comprit à peine les questions, répondit mal ou ne répondit pas, et fut jugé indigne d'admission.

Vint le tour de François.

— Jeune homme, lui dit Texaminateur, vous êtes probablement de la force de votre ami? Je vous conseille d'aller compléter vos études avant de risquer l'examen.

— Monsieur, répond Arago, mon ami est plus fort qu'il ne Ta fait voir. La timidité seule a gêné ses réponses.

— Bon! la timidité, dit Monge: excuse des ignorants ! Seriez-vous tiniido aussi, par hasard ?

— En vérité, non.

— Prenez garde , il serait pUis sage de vous épargner la honte d'un refus.

— La honte pour moi, réplique fièrement le candidat, consisterait à n'ôtre pas examiné ^

Cette noble assurance coupa court aux observations légèrement déplacées de l'examinateur. Il s'émen^eilla bientôt de la manière à la fois originale et précise avec laquelle Arago répondait à chacune de ses demandes. Les problèmes posés par Monge furent résolus en un clind'œil. François donna les preuves d'une science si profonde et si solide, que le professeur, dépouillant sa physionomie sévère, se leva de son fauteuil et sauta au cou du jeune homme, en s'écriant :

— Bravo ! Si vous n'êtes pas reçu à

1. Ces paroles sont textuelles. (Voir le livre iiilitulé Ma jeunesse,)

rÉcole polytechnique, personne n'y entrera !

L'examen de Toulouse n'étaîl qu'un examen préparatoire. A Paris, le fameux Legendre avait la mission d'interroger une seconde fois les élèves et de prononcer sans appel sur les admissions ou les refus. Un ^rnois après, notre jeune savant paraissait devant lui.

— Comment vous appelèz-Tous? demanda Legendre.

— François-Dominique Arago.

— Arago ?... Ce nom-là n'est pas français. Je refuse de vous admettre au concours. Retirez-vous.

Décidément il était écrit que les examinateiurs seraient pour le jeune homme une pierre d'achoppement. On eût juré qu'ils jse posaient en obstacle, comme à

rRAKÇOIS ATîAGO. 19

plaisir, an seoil de sa carrière. Par bonheur François avait tète sol\de et langue déliée. Il lutta contre Vobstination de Legendre, qui persévérait dans son dire, et ils se querellèrent plus de vingt minutes.

— Vous êtes étranger, c'est évident !

cria le professeur.

-—Permettez-moi de repousser l'assertion ; je suis Français, tout ce qu'il y a de plus Français, répondit l'éiève d'un ton ferme.

— Non !

— Si!

— Jamais enfant de laFranôe iie s'est appelé Ârago.

— Pardoniie2-moi. les preuve^, du reste, Tiendront facilement après l'examen ; vous pouvez toujours oj'interrogcr.

30 FRANÇOIS AHAGO.

Vaincu par l'accent digne et par Tassurance de son interlocuteur, Logcndre lui ût signe de passer au tableau. Mais il lui gardait rancune, et, dans sa manière de poser les questions, on voyait clairement qu'il cherchait à embarrasser le jeune homme.

François se prit à sourire.

Sa vengeance consista sur l'heure à montrer qu'il était de force à rompre les plus diflîciles entraves, et il résolut cinq problèmes par des formules algébriques inusitées.

— Pourquoi cette, méthode plutôt* qu'une a^itre ? dit Legendre. Vous resteriez court si je vous si*mmais de donner l'explication de vos préférences.

— Non vraiment ! répondit François.

Il développa sans plus de retard les

motifs qui rengageaient à choisir telle ou telle marche pour arriver aux solutions. Plus le professeur cherchait à l'entraîner dans les ténèbres ou aie faire trébucher contre rincertitude, plus le jeune homme illuminait, le débat des clartés de la science^ plus il allait directement au but.

Subjugué comme l'avait été Monge, Legendre tendit les deux mains au brillant élève, qui devait ctre bientôt son confrère et aii;i.

Voilà donc François àFÉcole polytechnique.

Mais, s'il avait des notes excellentes pour le travail et pour Tétude, il en avait de détestables au point de vue du républicanisme, dont il faisait hautement parade, et qui s'elTaçait de plus en plus des mœurs politiques.

Le sénat venait d'élever à l'empire Napoléon I«^.

Tous les élèves furent invités, le jour du couronnement, à signer une adresse qui congratulait le nouveau maître.

Arago brisa la plume qu'on lui tendait.

— Vous ne me forcerez jamais, dit-il, à signer l'arrêt de mort de la liberté I

On agita son renvoi de l'école ; mais, l'Empereur, instruit du fait, s'y opposj

formellement et déclara môme que cet aa< tre Caton d'Utique devait partout et toujours, compter sur la prolection de Qés^.

FRANÇOIS ÀRAGO. ^

Pendant sa vie entière, François put impunément jouer un rôle de républicain farouche, grâce à la supériorité de talent qui le distinguait. Sous tous les régimes, il conserva des places où personne n'était digne de le remplacer*

Napoléon n'avait qu'une parole.

Il nomma François secrétaire de l'Observatoire, avant même que le jeune homme eût passé à l'Ecole polytechnique ses derniers examens. L'élève patriote ayant refusé cette faveur impériale^ on l'appela aux Tuileries.

— Il paraît, Monsieur, dit l'Empereur, que vous persévérez dans votre rancune?

— Sire... I

-^ Voyons, parlez I Quelle raison me donnerez*vous de votre refus ?

— Depuis cinq ans, Sire, je n'ai qu'un

but, qu'une espérance : entrer dans Tartillerie.

— Vous consentiriez donc à vous battre sous raes drapeaux ?

— Ce sont les drapeaux de la France, Sire.

— A la bonne heure. Votre premier devoir, comme soldat futur, est l'obéissance. Braquez le télescope sur les astres, nous verrons ensuite à vous permettre de braquer le canon sur l'ennemi.

François entra à l'Observatoire.

Six mois après, il reçut l'ordre de partir pour l'Espagne, en compagnie de MM. Biot et Rodriguez, aûn d'y continuer les travaux commencés en 1770, et d'obtenir le diamètre de la terre par la mesure exacte de l'arc du Méridien.

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II faudrait écrire ici une épopée corn* plète poiu* raconter les malheurs sans nombre de François Arago dans cette expédition méridionale. Jamais Ulysse, cherchant Ithaque, n'essuya plus de tra^ verses, ne courut plus de périls, ne fut exposé à pkis de misères.

Arago les raconte dans celui de ses opuscules qui a pour titre : Ma jeunesse.

Comme il n'a eu d'autre but, en pu»

bliantce livre, que de rectifwr les erreurs ou de signaler les omissions de ses biogiaphes, on comprendra que nous n'empruntions qu'à lui-môme la substance de cette partie de son histoire.

A peine a-t-il établi son observatoire au desierto de loa PalamoSy qu'il lui ar* rive les aventures les plus étranges.

<— Il faut prendre quelques distrtte*

tions, lui dit M. Biot ^. Allons nous promener jusqu'à lafoiredeMurviedo *. Les environs sont peuplés de ruines romaines et mauresques fort curieuses.

— Soit, je vous accompagne^ dit François.

Sur le champ de foire, ils trouvent une compatriote qui leur fait joyeux accueil, parle avec eux de la France et les invite le plus cordialement du monde à venir souper chez sa grand'mëre.

i. Les deux savants, postés à rextrémit^ orientale de la chaîne montagneuse qui suit le cours de la rivière de Guadalaviar et s an ète à la ville do Liria, dans le royaume de Valence, y avaient établi un grand tiûangle, destiné à relier une des Baléares à la côte d'Espagne. Ils se mettaient ainsi en communication de signaux avec leur collègue Rodriguez, qui avait choisi son poste dans Tile d'Iviça.

2. Ville d'Espagne, située à quelques Ueues de la mer, au nord^est du Valence.

Comment refuser une française jeune et jolie, surtout lorsqu'on la rencontre en Espagne ? !

Par malheur, le fiancé de la demaiselle. Catalan jaloux, assiste au festin.

Nos deux collègues, lancés sur la voie des folles galanteries, ne remarquent pas son œil plein de menace. Grande est donc leur surprise, lorsque la gentille hôtesse leur glisse à l'oreille, au moment du départ, ces mots terribles :

— Veillez sur vous ! J'ai lu dans les yeux de Pedro qu'il^ va chercher à vous tuer.

Pedro était le futur de leur compa<> triote.

— Diable! s'écrie François, «—'achetons des pistolets.

A quoi bon ? dit le muletier qui les a

28 FRANÇOIS ahago.

conduits à Murviedo, et qui attelle sa bète pour les remmener sur la montagne. Je réponds de votre vie et de la mienne.

Mais Arago ne l'écoute pas : il est déjà dans la boutique d'un armurier. Au bout de quelques minutes, il revient avec deuK pistolets à sa ceinture, et donne à M. Biot un tromblon chargé jusqu'à la gueule.

— EnCn, soit, dit le muletier, vous avez de l'argent à perdre. Ma mule vous défendra mieux que vos armes*

On part. L'ombre commence à ict' cendre.

A une portée de fusil de la ville, en face d'un vieux couvent dont les moines sont déjà plongés dans le sommeil, deux robustes gaillards débouchent tout à coup de Tangle d'un mur. Ils s'élancent et se cramponnent aux naseaux de la mule.

Reconnaissant dans l'un de ces individus le promis de la jeune hôtesse, François arme ses pistolets ; M. Biot couche les agresseurs en joue.

— Non ! non ! c'est inutile, ne tuez personne ! dit le muletier.

Puis, faisant claquer son fouet^ il crie d'une voix de tonnerre ;

— Capitana !

Aussitôt la mule se dresse sur le jarret, force par ce mouvement brusque Pedro et son compagnon à lâcher prise, les

dO FBANÇOIS ÂRAGO«

jette sous les roues de la carriole et prend un galop" furieux.

Nos astronomes ne surent jamais pourquoi le seul mot de Capiiana avait décidé rintelligente bête à se conduire aussi vaillamment et à broyer deux hommes.

Le muletier garda son secret.

Rendus à TObser^atoire de Palamos, et se trouvant heureux d'avoir échappé au péril, François va se mettre au lit, lorsqu'il entend frapper à sa porte. 11 se hâte d'ouvrir, croyant avoir alTaire à quelque malheureux garde de la douane, égaré par cette nuit sombre.

Mais les aventures doivent dorénavant se succéder pour lui sans interruption.

La porte ouverte livre passage à une espèce de géant, carré des épaules, et

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dont l'encolure puissante, le ôostume singulier, la mine rébarbative sont d'autant moins capables de rassurer François, que ce nocturne visiteur a sur Fépaule une escopette, et que ses flancs sont garnis de dagues et de poignards. •

Il demande à se coucher par terre au pied du lit d'Arago^ qui n'ose répondre par un refus.

Toute la nuit notre astronome reste Tœil ouvert, écoutant les ronflements de rhercule, et persuadé que cet hôte dangereux feint le sommeil pour î'inviter lui-même à dormir et lui couper la gorge plus à Taise. Or, il se trompe. Le géant ne se reveille qu'au grand jour, précisément à l'heure où Talcade de Cullera \ suivi d'une troupe d'alguazils, approchait

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