‹ Hippolyte de la Morvonnais: Œuvres ChoisiesChapitre 10 sur 57 · TI. — PERTURBATION · texte numérisé non relu

TI. — PERTURBATION

Mordreux (1), 1898.

Souvent je regrette le calme, Le calme des jours enfantins (2), Quand ma main portait une palme, La palme que portent les saints,

Quand j'avais les ailes d’un ange Et ses songes mélodieux;

Que de nos jours vite l’on change! :

A vingt et six ans déjà vieux."

C’est que je suis frappé du doute (3); C’est que l'étoile de la Foi

N’éclaire plus ma noire route:

Tout est abîime autour de moi.

(1) C’est à Mordreux, petit village et gentilhommière situés en Pleudihen, sur les bords de la Rance, qu’habitait M. de la Villéon, beau-père du poète.

(2) Les premières années de La Morvonnais, qu’il habitât Saint-Malo ou résidât au Baschamp, furent des plus paisibles. Son père, ancien député à la Législative, était trop imbu des principes de Rousseau, en éducation comme en politique, pour ne pas faire à Hippolyte une enfance la plus heureuse possible. Seules, quelques difficultés nées en partie du tempérament autoritaire de Me de la Morvonnais, en partie du caractère fantasque de notre poète obscurcissaient de temps à autre la pureté du ciel de la famille Michel.

(3) Après avoir été, semble-t-il, très croyant dans son enfance, La Morvonnais abandonna la foi, lors d’un séjour prolongé qu’il fit à Rennes, de 1820 à 1824. Nous

C’est que vers moi l'indifférence Tourna son soufle glacial;

C’est que je n’ai plus d’espérance;

Oh ! que c’est un terrible mal! (1)

C’est que le soir, près de ma couche, Je n’ose plus invoquer Dieu:

Car ma prière est dans ma bouche Et non dans l’âme, son vrai lieu.

C’est que je ne vois plus d’aurore Au fond du tombeau caverneux; Aussi l’ennui qui me dévore A-t-il fait tomber mes cheveux (2).

Quand mon âme s’agite et crie Dans la tempête et dans l’effroi, Vers toi j’accours, car, Ô Marie, La paix du ciel est près de toi (3).

(Solitudes, XIII, et T'hébaïde, éd. posth. p. 309.)

avons dit ailleurs que l’action de l’oncle Toullier, le grand jurisconsulte, et surtout la lecture des œuvres de Rousseau, de Voltaire et de Cousin ne contribuèrent pas peu à accélérer la chute du poète dans le scepticisme. Mais, ajoutions-nous, si le cœur d’Hippolyte était naturellement chrétien, son esprit était d’instinct rationaliste.

(4) La Morvonnais fut-il jamais à proprement parler un «indifférent »? Peut-être. En tout cas ce ne fut pas pour longtemps. A l'indifférence succéda vite un scepticisme douloureux, auquel le poète s’efforçait en vain d’échapper. Quoi qu’il fit, il demeurait impuissant à résoudre par ses propres forces les grands problèmes métaphysiques, dont il n’arrivait pas à distraire sa pensée : la valeur de la connaissance, le critère de la certitude, l'existence du mal dans le monde. Il ne devait retrouver la paix qu’au jour encore lointain de sa conversion.

(2) Nous n'avons sans doute ici qu’une simple exagération poétique, car le portrait de La Morvonnais que Miss Beens peignit, en 1839, nous montre notre auteur encore possesseur d’une abondante chevelure.

(3) Marie-Anne Macé de la Villéon, la femme d’Hippolyte de La Morvonnais, née le 26 octobre 1804, à Pleudihen, de Célestin Macé de la Villéon, l’ami de La Mennais et d’Élisabeth de la Morvonnais, était une personne pleine .de sens et de foi, « à l’âme sereine et expansive ». (Maurice pe Guérin, Journal, lettres et poèmes, publiés par G. S. Trébutien. Paris, Didier, 1866, in-12. Lettre à Eugénie de Guérin 4er février 1835, p.338, 10e édition) — Son influence salutaire devait hâter le retour de son mari à la pratique chrétienne.

SA TOE

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