IL. — UN coin ou voie
A MON AMI, AMÉDÉE DUQUESNEL Mordreux, 9 (1) juillet 4850.
Oh ! n’en croyez pas mon sourire, Il est trompeur : d’arides maux . Me dévorent, je ne désire Guère que la paix des tombeaux.
On me croit heureux : « Dans son âme Doit régner la sérénité, »
Se disent-ils. —- Sait-on la flamme Qui brûle mon cœur tourmenté?
« Il a tout : son esquif d’ivoire
« Glisse en paix sur la mer des temps (2).
« Au port il peut braver les vents ;
« I a tout ! » (3) — Je n’ai point la gloire (4)
Comme il s’attache à notre cœur, Ce brillant rêve ! Prométhée, J’offre mon âme ensanglantée Partout aux coups du bec rongeur.
Aisément mon mal peut se lire Dans mon regard où, ténébreux, Étincelle un feu qui n’expire Que sous abattement affreux.
(1) Et non le 20, comme porte l’édition posthume, p. 259 (Thébaïde).
(2) En 1830, La Morvonnais n’est pas encore débarrassé des périphrases désuêtes.
(3) La Morvonnais semblait, en effet, avoir tout pour être heureux. Marié à une femme charmante, propriétaire d’un manoir, situé en un des sites les plus merveilleux de la Bretagne, très à l’aise sans être démesurément riche, sa vive intelligence lui permettait de s'intéresser au spectacle du monde, sa sensibilité lui attirait des sympathies et des amitiés. En apparence, il réalisait en lui toutes les conditions de la félicité.
(4) « Je n'ai point la gloire! » Cri déchirant : la passion de la gloire a été le ver qui, sa vie durant, a rongé La Morvonnais. Notre poète a désiré follement d’être célèbre. De n’avoir pu forcer les portes de la renommée a empoisonné son existence.
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Nul ne me comprend (1). Ma souffrance Est solitaire dans son deuil; Je m’égare au désert immense,
Et des hommes je fuis le seuil.
Je me plais dans la paix des grèves, Sur les caps, dans l’exil des bois.
Du moins, pour répondre à mes rêves, Aux déserts je trouve une voix.
Je retrouve la voix céleste Dans la cathédrale (2) où, le soir, Priant jusqu’à minuit, je reste
À genoux sous un pilier noir.
Je l’entends dans le sourd murmure Du vent qui rase les vitraux,
Dans le pas de la vierge pure,
Au front orné de saints bandeaux.
Je l’entends dans le bruit du monde, Qui vient sous les arceaux pieux, Mourir comme les bruits de l’onde Contre les rocs silencieux.
Pourquoi done ma tristesse noire, Dans ce désert religieux, S’enfuit-elle? — Cri de la gloire
N’es-tu qu’un soupir vers les cieux ?
(Solitudes, XXTIT; et Thébaïde, éd. posth., p. 257.)
(1) Personne, dans l’entourage de La Morvonnais, ne voulait admettre ses rêves de gloire littéraire. Personne par là-même n’était disposé à compatir à ses déceptions. Les parents de sa femme auraient souhaité que, renonçant à ce qu’ils nommaient ses chimères, leur gendre courût une carrière honorable dans la magistrature ou dans le barreau. Plusieurs fois Marie dut se faire près d’Hippolyte l'interprète des désirs des de la Villéon. Hippolyte éprouvait un violent chagrin à se voir méconnu jusque par sa compagne. Vraiment, «nul ne le comprenait ».
(2) La cathédrale de Saint-Malo.
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IIT. — A Marie (1). EFFUSION
Mordreux, 17 juillet 4850.
Quand de ton front vient la tristesse Rembrunir la calme douceur, Alors un deuil profond m’oppresse;
L’ennui s'empare de mon cœur.
Mon œil s’égare sur la vie;
Je n’y vois rien; c’est une mer Dont la côte aride et flétrie
N'offre aux yeux qu’un aspect amer.
Le tableau du présent m’obsède; Le souvenir fuit loin de moi; Vainement je cherche un remède
A ce mal qui me vient de toi (2).
L’angélus du clocher champêtre, :
Le bruit des flots, l'aspect chéri
Du village qui m’a vu naître (3) Frappent en vain mon cœur flétri.
Mais quand sur ton naïf visage Renaït le sourire, je sens
Du deuil s’éclaircir le nuage Devant ton regard caressant.
(1) Sa femme.
(2) Mrede La Morvonnais était d’une santé très fragile. Hippolyte, nature sensible, souffrait de l’état maladif de sa compagne.
(3) Vers obscurs. Nous avons établi longuement, au début de notre première thèse, en nous appuyant sur les registres de l’état-civil, que ce n’est pas un village, le Bas-Champ, en Pleudihen, qui « a vu naître »notre poète, mais une ville, la ville de Saint-Malo.
L'avenir m'est doux; de l’enfance Les souvenirs bercent mon cœur; Et sur mon présent l’espérance Se lève, étoile du bonheur (1).
Je me rends au Vallon (2); j'y rêve Causant avec toi. Si j'entends
La cloche tinter vers la grève, Nous prions, pieux et contents.
Qui, j'aime la cloche qui tinte Par un beau soir, lorsque bruit La vague, alors que nulle crainte Dans l’âme ne jette la nuit.
Surtout la voix religieuse
Me plaît, quand avec toi je suis Errant sur la côte rocheuse, Écoutant les lointains courlis.
Dans mon âme une paix divine Descend, baume délicieux ;
Et l'avenir que je devine
Est presque le bonheur des cieux (3).
(Solitudes, XXV. Inédit.)
(4) Ces deux quatrains venant après ceux qui précèdent, montrent assez quelle était l'aptitude d’Hippolyte à subir les impressions.
(2) Probablement le Vau-Balisson ou le Vau-Vallieu, à la porte du Val.
(3) Ce qui charme dans ces vers de La Morvonnais, c’est l’accent personnel et la parfaite simplicité.