Hippolyte Flandrin
En écrivant cet abrégé de la vie du grand et célèbre artiste dont la mort prématurée vient de plonger les arts dans un deuil profond, je n'ai d'autre intention que de mettre en relief quelques détails, quelques traits particuliers de cette existence si bien remplie quoique si courte. Trop heureux si mon modeste travail peut un jour être utile à quelque savant historien de la peinture au dix-neuvième siècle.
Neuf années passées près du maître autorisent ma parole. Mon cœur a tressailli bien des fois en écoutant cette belle âme exhaler son tendre et brûlant enthousiasme pour les beautés de la nature et de l'art. Qui l'a entendu une fois ne l'oubliera jamais. J'ai vécu de sa vie, travaillant à ses côtés, assistant à toutes ses luttes d'artiste, à ses peines et à ses joies; j'ai suivi dans leur éclosion ses nombreux chefsd'œuvre: j'ai eu l'honneur d'être son élève intime. Oserai-je dire que j'ai été son ami?
Paris, mai 1864.
https://archive.org/details/hippolyteflandriOOponc
ÏÏIPPOLYTE FLANDBIN.
Jean-Hippolyte Flandrin naquit à Lyon, vers la fin d'avril 1809. Son frère Paul et lui commencèrent ensemble leurs études chez Magnin et Legendre-Héral ; ensuite ils entrèrent à l'école des Beaux-Arts de Lyon, où Hippolyte, plus âgé de deux ans, maintint son droit d'aînesse en remportant successivement les premiers prix de dessin et de peinture, la médaille d'or et le laurier d'or. Au milieu de ses succès de province , il entrevovait Paris, la ville des fortes études et des grandes luttes. Paul ne songea pas un instant à demeurer à l'école de Lyon , pour moissonner les premiers prix en l'absence d'Hippolyte. Les deux
frères s'aimaient déjà de cette amitié si touchante et si rare que rien n'altéra jamais. Ils partirent donc ensemble, le sac sur le dos. C'est en touristes qu'ils firent ce voyage , pour s'arrêter plus longuement à chaque étape qui leur offrait l'occasion d'une conversation utile ou de quelques croquis.
A Paris, ils entrèrent clans l'atelier de M. Ingres, qui les devina aussitôt ; et leurs progrès chez cet illustre maître furent rapides. Ils demeuraient alors dans une petite chambre lambrissée, rue Mazarine, 47; pour mobilier, ils avaient un lit, deux chaises et une petite malle de bois blanc , leur unique meuble à linge. C'est dans cette chambre que le futur membre de l'Institut fit, de grandeur naturelle, le portrait d'un simple gendarme qu'il n'obtint qu'à grand renfort de protections. Le plafond étant trop bas pour faire poser debout le gendarme, on l'assit sur une des deux chaises, l'autre servait de chevalet et la petite malle - d'escabeau. C'était le terrible hiver de 1829 à 1830. Le gendarme posait bravement ses quatre ou cinq heures, et la chambre (avons-nous besoin de le dire?) étant privée de feu, longtemps avant la fin de la séance le gendarme était violet; le peintre lui-même, malgré Far-
deur qu'il mettait à son travail, du ton pâle argentin, qui lui était naturel, passait au verdâtre. Le prix de ce portrait était fixé d'avance à 30 francs. M. Flandrin m'a souvent dit qu'il croyait n'en avoir jamais fait un plus saisissant et mieux peint : le sabre, les gros gants, le costume , étaient d'un effet surprenant. Flandrin lui-même porta l'image à la caserne de la rue de Tournon, d'où en cé moment l'original était absent. Mais à son retour , trouvant son portrait , il en fit part à tous ses camarades : succès merveilleux! Notre homme, heureux jusqu'aux larmes, s'empressa d'aller porter au peintre le prix convenu. « Je ne suis pas riche, lui dit-il avec embarras, le portrait que vous m'avez fait est un vrai chefd'œuvre; je ne puis le payer ce qu'il vaut, mais acceptez au moins, je vous en prie, ces cinq francs en plus du prix convenu, et promettez-moi de faire celui de ma femme. » La révolution de 1830 survint, qui empêcha l'exécution de cette dernière commande. Flandrin n'a jamais oublié le portrait du gendarme : gendarme et portrait, il les a tous deux longtemps recherchés, mais vainement. C'est le seul portrait qui lui ait valu un supplément d'honoraires.
Je ne me souviens pas que Flandrin m'ait rien
raconté relativement aux deux années suivantes, si ce n'est que les deux frères travaillaient beaucoup , vivaient maigrement, dînant fréquemment chacun avec trois sous de pommes de terre frites. Ils sont rares les génies qui n'ont pas souffert le iVoid et la faim pour arriver à la célébrité. Sur leurs économies, tous les ans ils faisaient à pied le voyage de Paris à Lyon, pour voir leurs parents.
En 1832, Hippolyte Flandrin se présenta au concours de Rome , et fat admis. Le sujet donné était : Thésée reconnu par son père dans un festin. Pendant que les concurrents étaient en loges, le choléra survint, fondit sur l'artiste, et le retint plus d'un mois dans sa chambre ; hors de danger, il reprit ardemment son travail. Sur la fin du dernier jour, les corridors, tout d'un coup, retentirent d'un joyeux tapage : c'était les concurrents libérés qui se faisaient mutuellement part de leurs œuvres. Flandrin se douta bien qu'on viendrait l'enlever, lui aussi , à son travail ; et comme il avait encore un coin de toile à couvrir, il ferma sa porte au verrou. (Ce coin de toile à couvrir prouve que déjà Hippolyte Flandrin, à cette époque, procédait comme dans ses derniers ouvrages, morceau par morceau, en commençant par le plan le plus éloigné, arrivant ainsi graduellement aux pre-
miers plans et faisant chaque jour sa tache, de telle sorte que , lorsque sa toile était entièrement couverte, son œuvre était terminée.) La terrible bande frappa donc, cria, vociféra, secoua énergiment la porte. Un des logistes, homme de force herculéenne , donna une si violente secousse que la gâche en sauta. La loge fut envahie : Flandrin travaillait toujours. Peu à peu les rires cessèrent, et chacun admira ; ot le prix fut tout d'une voix prophétisé à Flandrin. Voix de la jeunesse, voix de la justice et de la vérité! Le public, à l'exposition préalable, ratifia ce jugement des élèves. Mais que dirait le jury? Deux concurrents, pour certains motifs, espéraient beaucoup. M. Ingres, membre de ce jury, était à cette époque fort peu en odeur de sainteté près de ses collègues , dont il ne ménageait par aucune concession les rancunes et les préjugés. Décidé à faire tête à l'orage prévu, il quitta ses élèves en leur tenant ce langage : « Je vais voir jusqu'où peut aller l'injustice des hommes î »
La toile de Flandrin avait été à peine regardée, et on allait rendre un verdict convenu d'avance. M. Ingres attendait impassible et silencieux l'issue de cette menée ; tout d'un coup il s'écria, en montrant le tableau volontairement oublié : « Moi, je
vous signale celui-ci; je n'en dis rien, il parle pour lui. » Cette phrase fit son effet, et un revirement se manifesta dans l'opinion des juges, Ils convinrent bien qu'il y avait de grandes qualités dans cette œuvre... mais son auteur était si jeune!... il pouvait bien attendre... Le concurrent préféré avait trente ans, il était élève d'un professeur trèsinfluent sur ses collègues. M. Ingres s'assit alors, en déclarant que la toile qu'il venait de désigner méritait le prix, qu'elle l'aurait, ou que « il ne se lèverait que pour donner sa démission. » Ces paroles énergiques décidèrent le jury à faire son devoir, et le mérite l'emporta.
Hippolyte Flandrin, sur le point de partir à pied pour la ville éternelle, se rendit avec son frère Paul à l'atelier de M. Ingres, pour faire ses adieux à ses camarades. Sa douceur lai ayant attiré déjà maintes sympathies, un cri unanime : « Accompagnons-les, » s'échappa de toutes les bouches, et l'on déserta tout un jour l'atelier du maître, pour faire la conduite au nouveau pensionnaire. Pendant la première étape, on fit plusieurs stations pour fêter la bonne route des uns et le succès des autres aux prochains concours, et à chacune de ces stations, quelques membres du joyeux cortège reprenaient la route de Paris. Six seulement
allèrent jusqu'au soir, et couchèrent à huit ou dix lieues de Paris, pour recommencer la deuxième étape et se séparer ensuite. Quand vint l'heure suprême des adieux, on s'embrassa cent fois avec la plus vive cordialité; enfin, on se sépara. Tant que la distance permit aux voix de se rejoindre, cette jeunesse enthousiaste répétait : Au revoir ! les bras s'agitaient, les mouchoirs et les chapeaux s'élevaient. Enfin, une dernière fois, la voix des deux frères se perdit, emportée par la brise, et quelques secondes après, ils n'apercevaient plus au loin sur la route qu'un point imperceptible disparaissant dans l'espace.
A Lyon, Hippolyte et Paul se séparèrent, mais un an après, jour pour jour, Paul avait rejoint Hippolyte à la villa Médicis, pour partager ses études et ses progrès.
Pendant son séjour à Rome, Hippolyte Flandrin étudia beaucoup les maîtres et la nature ; quoique souvent atteint des fièvres locales, il tint non-seulement tous ses engagements envers l'école, mais il envoya encore presque tous les ans un tableau qui dépassait de beaucoup la somme de travail exigée par le règlement académique.
Pour son envoi de première année, Hippolyte Flandrin peignit une figure d'étude, désignée
ainsi : Polit p. fils de Priam, observant le camp des Grecs.
Deuxième envoi : Eurypide écrivant ses tragédies dans une (frotte à S a lamine, et Dante et Virgile visitant les envieux frappés d'aveuglement. Ces deux tableaux appartiennent au musée de Lyon.
Troisième envoi : Un Jeune berger dans la campagne , inspiré de Théocrite, une de ses meilleures pages de Rome. C'est à ce titre qu'il en fit hommage à son ancien maître Legendre-Héral, qui, le premier, lui avait conseillé le voyage de Paris. Cette année fut une de ses meilleures. Il envoya encore Saint Clair guérissant les aveugles, exécuté pour la cathédrale de Nantes; le maître a toujours fait grand cas de ce tableau, qui lui valut une première médaille à l'exposition universelle de 1855.
Quatrième envoi : Les Bergers de Virgile, charmant tableau de chevalet, un fragment de l'école d'Athènes, d'après Raphaël (cette copie est actuellement à l'école des Reaux-Arts), et une figure d'étude qui est au musée du Luxembourg.
Cinquième envoi : Jésus et les petits enfants. Ce tableau appartient à la ville de Lizieux, qui le laissait dégrader, y attachant peu d'importance, jusqu'au moment où l'artiste, informé du mauvais
état de sa toile, la demanda pour la réparer, comptant la faire figurer à l'exposition universelle avec le Sai?it Clair; on la lui refusa, craignant peutêtre que le gouvernement ne la changeât de destination ; mais, depuis ce temps, les bons habitants de Lizieux sont convaincus quils possèdent une des œuvres capitales de Flandrin.
Pendant son séjour à Rome, il peignit encore d'autres toiles, dont l'une, son portrait de profil, fut tres-re marquée à l'exposition universelle ; un tableau de chevalet : Agar dans le désert, où il s'inspira d'une paysanne de la campagne romaine qu'il avait vue soigner son enfant malade des fièvres; plusieurs fragments d'après les maîtres, surtout Raphaël ; des esquisses et une infinité de croquis qui sont de petites merveilles, qu'il a été donné à bien peu de personnes d'admirer.
De retour à Paris, Hippolyte fit quelques portraits et fut chargé de la chapelle de Saint-Jean dans l'église Saint-Sé vérin. Il exécuta là quatre compositions empreintes d'un profond sentiment religieux et d'une grâce qui étonnent chez un débutant, surtout lorsqu'il s'agit d'une peinture décorative, qui, pour laisser parler l'architecture, . demande une grande sobriété de tons, de mouvements et d'effets. Les peintres primitifs, tels que
Km Angelico, pénétrés d'une foi ardente, nous transportent, malgré l'incorrection de leur dessin, dans un monde idéal. Or, Hippolyte Flandrin, aux brillantes qualités de ces maîtres, ajoutait un dessin d'une correction parfaite : quelques-unes des figures de, ces quatre compositions sont des chefs-d'œuvre. On ne saurait dire toutefois que ce travail décida de son avenir ; sa voie était depuis longtemps tracée. Ary Scheffer, qui avait tant poursuivi l'idéal d'un travail opiniâtre et forcé, lui qui plaçait l'expression, le sentiment au-dessus de tout, n'avait-il point déjà présagé la future élévation de Flandrin, lorsque, honorant de sa visite toute spontanée l'atelier du jeune artiste, il s'était écrié devant son tableau Jésus et les petits enfants : « A quoi sert de s'user, de se tuer à la peine pour trouver l'expression, qui est l'art, puisque un enfant atteint dans ses premiers ouvrages au sommet. Ah ! je ne sais rien! on ne m'a rien appris ! ... » Personne au monde ne contestera la haute importancedu jugement d'Ary Scheffer.
La chapelle de Saint-Jean à Saint-Séverin étant terminée j il exécuta en 1841, au château de Dampierre, pour M. le duc de Luynes, trente-six figures demi-nature, charmants motifs soutenant des médaillons du célèbre sculpteur Simart, son
ami et son contemporain, qui l'a précédé clans la tombe. Ces figures servent de complément aux belles pages commencées par M. Ingres et restées inachevées. Flandrin exécuta ensuite pour le palais du Sénat un Saint Louis dictant ses établissements, et des cartons pour les vitraux du château de Dreux.
Cependant, le succès de la chapelle de Saint- Sé vérin fit confier par la ville de Paris, en mai 1842, à Hippolyte Flandrin, la décoration du sanctuaire de Saint-Germain des Prés. Au premier étage, Y Entrée de Jésus à Jérusalem; les quatre figures allégoriques de la Foi, Y Espérance, la Charité et la Patience forment le deuxième étage; au troisième, Saint Germain, évéque de Paris, accompagné de Saint Doc trouée, premier abbé de Saint-Germain des Prés, reçoit des mains du roi Childeberi et de la reine Ultrogoth le modèle de cette basilique.
En 1843, avant que Flandrin eût terminé ce premier travail, la ville vota les fonds pour la décoration de la face opposée. Le peintre choisit pour thème correspondant il Y Entrée de Jésus à Jérusalem , le Christ marc/wnt au supplice. Pour répondre aux quatre figures déjà citées, il choisit la Justice, la Prudence , la Tempérance et la Force. Puis, au troisième étage , faisant face à Saint
Germain, Saint Vincent, martyr, accompagné du pape Alexandre III et de l'abbé Morard, de Saint Benoît, fondateur de l'ordre des Bénédictins, et du roi Robert. Ces différentes compositions lui permirent de manifester toute la délicatesse et la fermeté de son dessin , et achevèrent de le placer au sommet de l'art religieux, non-seulement en France . mais dans le monde entier. L'Allemagne possède des artistes religieux d'un incontestable mérite , mais dont le talent n'est pas suffisamment inspiré de la nature ; les plus belles compositions de ces artistes ne sont au fond que des réminiscences des grands maîtres de l'art idéal; réminiscences sans caractère et sans vie, malgré l'habileté qui semble présider à leurs créations.
Aucun artiste au monde n'a plus inventé que le grand Léonard de Vinci, qui demeura invaincu, même par la jeunesse éclatante et virile de Michel- Ange (1). Ce créateur par excellence copiait la nature comme personne ne l'a fait depuis ; et pour mieux la saisir, il 'recommençait à satiété son œuvre. Quel exemple pour notre triste époque !
L'apparition des peintures du sanctuaire de
(1) Michel-An^e avait 29 ans et Lconard 70. — Vasari.
Saint -Germain des Prés, par Flandrin, excita un enthousiasme général où s'effacèrent tous les partis pris et toutes les jalousies. Ici, point de tapage, point de confusion; c'est aussi simple que grand. Qu'il nous soit permis dès maintenant de regretter qu'un côté de cette église soit presque absolument privé de lumière. Les détails, le mouvement même des figures, du côté droit, échappent à l'examen; de là vient la préférence que l'on semble accorder au côté éclairé. Si l'on pouvait examiner à loisir et d'un point de vue convenable la muraille sombre , on serait, en vérité, bien embarrassé dans la comparaison. Flandrin lui-même et son illustre maître, M. Ingres, ont toujours manifesté plus de penchant pour le tableau du Calvaire, plongé dans l'obscurité, que pour Y Entrée de Jésus à Jérusalem, qui se trouve dans une lumière suffisante.
En 1846, le 12 mars, Hippolyte Flandrin, ayant terminé les deux côtés du sanctuaire , fut chargé de la décoration du chœur. Sur les côtés, il peignit les douze apôtres, six de chaque côté, s'enlevant sur le fond or et reliés par l'ornementation polychrome qui ramène, grâce au talent de M. Victor Baltard, cette belle architecture à l'élégance, à la sévérité, à la richesse qu'elle eut dans le
principe (1). Au fond, sur la partie du rond-point, il représenta les quatre symboles évangéliques : l'aigle et l'ange, le lion et le taureau ailés, autour de l'Agneau divin, qui tient la boule du monde et l'étendard du triomphe, et qui est placé sur un tabernacle emmatique, reposant lui-même sur le livre des sept sceaux.
Les figures des vitraux furent aussi exécutées sur les cartons de Flandrin. C'est à peu près à cette époque qu'il fit cette Mater dolorosa si sublime, inspirée de ce verset fameux : « 0 vous qui passez par le chemin , considérez et voyez s'il y a une douleur semblable à la mienne (2). » Quand parut cette toile à l'exposition , la reine Marie-Amélie, qui venait de perdre son fils, le duc d'Orléans , d'une façon si inattendue et si cruelle, éclata en sanglots devant cette image de la Douleur idéale (3).
Pendant qu'il achevait les peintures du chœur de Saint-Germain, on lui confia les murailles de l'église Saint-Paul de Nîmes. Avant de le suivre
(1) L'église Saint-Germain des Prés était appelée Saint-Germain \o Doré à cause de sa magnificence.
(2) Jérémie, i, 12.
(3) Hippolyte Flandrin exécuta ce tableau sur la demande du prince de Bergues, pour être placé dans la chapelle mortuaire de sa femme, qui venait de mourir.
dans cette ville, rappelons en quelques mots une de ses œuvres, qui n'est pas la moins importante.
•En 1848, tandis que Flandrin terminait le chœur de Saint-Germain, son maître, M. Ingres, était depuis longtemps chargé de peindre les murs de l'église Saint-Vincent-de-Paul ; mais/ au moment de se mettre à l'œuvre, il refusa, Après lui, Paul Delaroche refusa aussi. M. Picot, enfin, allait entreprendre le travail, quand survint la révolution de 1848, et avec elle un changement complet dans l'administration de la ville. M. Marrast, maire de Paris, fut tellement frappé de la haute conception des peintures de Saint-Germain, qu'il en voulut récompenser l'auteur par une plus importante mission. C'est pourquoi le gouvernement de la république retira les peintures de Saint-Vincent-de-Paul à M. Picot, pour les confier à Flandrin. Mais celui-ci, dont la délicatesse égalait le talent, n'en youlut, sur l'insistance de M. Marrast, accepter que la moitié, laissant à M. Picot le choix de la nef ou du chœur. Historien, nous approuvons la délicatesse de Flandrin ; peintre et critique , nous la regrettons.
Flandrin alla donc à Nîmes et, là, exécuta, dans l'église Saint-Paul, d'admirables peintures, où
quelques personnes ont voulu voir son chefd'œuvre. L'église de Nîmes, il est vrai, fut plus heureuse que Saint-Vincent-de-Paul, en ce sens que les peintures de Flandrin y sont à trois mètres du sol, au lieu de quinze ou vingt mètres, et plus heureuse que Saint-Germain des Prés, parce qu'au lieu d'obscurité, c'est la lumière qui y abonde.
Les peintures de Saint-Paul de Nîmes, que nous vîmes il y a fort longtemps, nous impressionnèrent vivement; mais notre souvenir n'est pas assez fidèle pour nous permettre une critique personnelle. Nous laisserons donc la parole à Mgr l'Évêque de Nîmes, qui vient de recommander aux prières de son diocèse l'âme de Flandrin, dans une lettre circulaire où nous lisons ce passage : « Dans notre belle église de Saint-Paul, il a placé, sur la muraille gauche de l'une des chapelles , une procession de vierges , comme pour faire hommage à leur reine. C'est une guirlande de lis sans tache et de roses immaculées. Tout en elles, leur attitude, la douce limpidité de leur regard , la séraphique expression de leur visage , la noble sévérité du manteau qui les couvre , tout annonce des âmes qui, à force d'être pures, ont spiritualisé leurs organes et n'ont gardé de leur enveloppe matérielle que juste ce qui est néces-
saire pour qu'elles ne soient pas insensibles. C'est toute la candeur du grand artiste de Fiesole, avec un dessin plus correct et l'empreinte de cette beauté complète, de cette perfection achevée dont Dieu, le peintre suprême, a marqué toutes ses œuvres. Voir ces anges terrestres, ces chastes épouses de l'Agneau divin, c'est voir l'âme même de celui qui vous en a tracé le tableau; elle était transparente comme l'eau du plus irréprochable diamant, comme le cristal de la plus pure fontaine.
« f Henri, évèque de Nîmes. »
On nous permettra, dans le cours de ce petit ouvrage, en notre qualité d'élève de Flandrin, de retrancher notre opinion personnelle derrière le jugement irrécusable d'hommes compétents.
Maintenant, revenons à Saint-Vincent-de-Paul, où Flandrin acheva, en 1853, cette page admirable qui a mérité le titre immortel de « Panathénées chrétiennes. » M. Picot se chargea du chœur. En quelques lignes, nous allons retracer l'œuvre de son rival et maître.
Sur la porte principale , l'artiste a représenté la mission de l'Église : Saint Pierre et saint Paul
enseignant les notions. Au centre est un autel, orné du monogramme de Jésus-Christ et surmonté de la croix nimbée. Sur l'assise de l'autel, à droite , est saint Pierre catéchisant les peuples de F Occident ; à gauche, saint Paul qui enseigne ceux de F Orient. La parole de ces deux princes de l'Église enflamme les juifs et les gentils d'une foi qui va embraser le monde. Cette admirable composition est bien le point de départ de ce voyage qui ne finira qu'au pied du trône de Dieu. Ici, les hommes, et là, les femmes, s'en vont le regard perdu dans l'infini.
Les saints Apôtres ouvrent la marche. En tête , saint Pierre , saint Paul , saint Mathieu , saint Jean , etc. , etc. Ils vont passer le seuil qui les sépare encore de la béatitude infinie ; des anges ou gloires en gardent l'entrée, les bras levés , des couronnes dans la main pour récompenser les élus. Des colonnes s'élèvent à leurs côtés, où sont suspendues des couronnes et des palmes pour les martyrs. Sur chacune de ces colonnes est un large calice où vont se désaltérer les douces et chastes colombes. Ensuite paraissent les saints Martyrs, portant des palmes dans la main droite ; saint Etienne, à leur tête, tient l'encensoir et les pierres de son supplice. Le saint Georges et le saint Maurice se détachent, lumineux et fiers, du groupe
des Guerriers, si harmonieux et si complet. Saint Christophe termine très-heureusement ce groupe. Cet homme, de taille extraordinaire, tombe à genoux, portant avec une joie respectueuse l'Enfant Jésus, qui tient dans sa main le globe du monde.
Les saints Docteurs viennent ensuite , marchant lentement, les yeux levés au ciel ou la tête baissée dans l'attitude de la méditation. Le saint Jérôme, d'une conception tout idéale , presse sur sa poitrine le papyrus et le Livre saint ; le lion le précède, détournant la tête vers son maître. Le saint Léon , pape , est représenté sous les traits de M. Ingres. Suivent les saints Evêques : saint Nicolas commence le groupe ; saint Patrice , saint Martin, saint Remy, etc. Puis, enfin, les saints Confesseurs * qui ferment la série des hommes par deux groupes superbes.
On comprendra que nous ne fassions de toute cette œuvre qu'une revue rapide et sommaire , et un choix nous est bien difficile dans ce grand nombre de figures. Quelques-unes, s'enlevant entièrement sur le fond d'or, nous attirent entre toutes : par exemple , le saint Joseph , le lis de chasteté dans la main droite et sa règle , de menuisier dans l'autre ; le saint Charlemagne , avec le costume et les attributs impériaux , et le
saint Marin. On dirait , en vérité, de magnifiques statues, élégantes et nobles. Mais les autres figures, rattachées à des groupes, le saint François d'Assise, le saint Louis, roi, le saint Roch, les saint Casimir, saint François de Paule, saint François Régis, ont-elles moins de charme et de beauté plastique? Nous ne le croyons pas. Toutes sont d'une inspiration merveilleuse.
Du côté opposé, dans un ordre analogue, s' avancent les saintes Pénitentes, en présence de « l'Éternel féminin. » Le talent suave de Flandrin a réalisé des beautés idéales. Apelles et Raphaël reconnaîtraient pour sœurs de leurs œuvres admirables et Madeleine vêtue de cette grossière et misérable tunique, les bras et les jambes nus , les cheveux tombant sur les épaules , et Marie l'Égyptienne, et sainte Pélagie, foulant à ses pieds les instruments et les souvenirs de ses plaisirs mondains, et détachant de son cou son collier pour aller à Dieu simple et belle de sa grâce; et sainte Thaïs, brûlant ses riches vêtements , sainte Aglaé et , enfin, sainte Affre , toutes perles inestimables de cet écrin sans prix. Suivent les saintes Femmes, en deux groupes magnifiques; puis les saintes Vierges, parmi lesquelles brillent sainte Pulchérie, sainte Claire et sainte Zita, l'humble fille. Puis v
les saintes Vierges et Martyres ,,et enfin les saints Ménages, s'en allant, par couples étroitement unis, vers le séjour des délices, et quittant sans regret cette vallée de larmes.
Je trouve, dans un article nécrologique sur M. Flandrin dont la signature suffit à révéler toute l'importance , les quelques lignes suivantes :
« Après avoir reconnu les mérites de l'exécution technique , il est essentiel , avec un artiste du tempérament de M. Flandrin , d'insister plus fortement encore sur des mérites d'un autre ordre , sur la haute expression religieuse de cette œuvre.
« Les personnages de cette litanie pittoresque ont tous un caractère commun , et l'on serait étrangement surpris s'il n'en était pas ainsi ; ils expriment tous l'adoration divine et la glorification. Comment l'artiste a-t-il traduit le sentitiment de l'adoration? Est-ce seulement par la direction uniforme du regard vers le trône du Christ? C'eût été un procédé trop commode et fatigant par la répétition. Il a donc cherché et trouvé quelque chose de plus expressif et de plus profond. 11 a interprété l'adoration par l'humilité et l'abandon de soi. Chacunè de ses figures peut
être prise isolément pour un type de renoncement aux choses extérieures ; chacune vit en soi , contemplant le foyer de l'amour divin qui consume son propre cœur, ou hors de soi, tendant de toutes les parties de son être vers l'objet de cet amour. Cette tension des forces spirituelles vers une sorte d'aimant irrésistible s'accomplit sans violence, continûment ; elle agissait hier, elle agira demain encore et toujours , pendant la durée de l'éternité. Cet état d'adoration est devenu la vie même, la source de toute pensée, de tout désir, de toute volonté ; il est dégagé de toute lutte troublante , de toute incertitude, de toute anxiété : c'est un élan de prière et de recueillement qui n'aura plus de fin , une profondeur mystique qui plonge dans un abîme sans fond. L'âme, en une telle situation, est étrangère à tous les sentiments même voisins de l'amour ou qui l'accompagnent ordinairement. Elle n'a pas l'exaltation, les joies vives, les chants passionnés de l'amour naissant ; c'est le ravissement, l'enlèvement de l'âme dans l'infini.
« Je ne sais rien qui communique l'émotion religieuse au même degré que cette constante et multiple reproduction du même sentiment. L'émotion se dégage dé cette peinture, elle descend
des murailles de l'église avec une abondance inexprimable, et par effluves de mysticité qui tombent comme une fraîche rosée sur l'assemblée des fidèles (1). »
Hippolyte Flandrin exécuta ensuite deux figures de grande dimension , V Agriculture et Y Industrie, pour les Arts-et-Métiers de Paris, et partit ensuite, en 1855, pour Lyon, afin de décorer les trois absides de l'église d'Ainay, dont les fondations reposent sur celles du temple d'Auguste. Les quatre colonnes voisines de l'autel sont celles mêmes du temple païen. C'est dans ce nouveau travail que le grand artiste s'est rapproché le plus des Byzantins. Il s'était maintes fois préoccupé, dans ses longues études , de ces admirables mosaïques dont on a retrouvé de si beaux fragments. Les peintures d'Ainay, comme celles du côté droit de Saint-Germain des Prés, sont si mal éclairées, qu'elles perdent beaucoup de leur originalité ; si simples toutefois et si nobles sur leur fond d'or marqueté, elles imposent dès l'abord une admiration respectueuse.
Dans la grande abside, au milieu, derrière l'autel, Hippolyte Flandrin a représenté le Christ,
(1) Article de M. Ernest Chesneau, Constitutionnel du o avril
debout, bénissant de la main droite et tenant de la gauche la boule du monde. A sa droite est la Vierge , debout aussi , qui regarde son divin Fils avec un mouvement de tête plein d'affectueuse adoration. Elle présente à Jésus-Christ sainte Blandiné, une des premières chrétiennes qui aient imité Marie dans sa virginité ; aussi sainte Blandinè tient-elle à la main le lis virginal; des chaînes, ses uniques joyaux , pendent à ses bras ; sur sa tête , on voit la coiffure des esclaves. C'est l'humble servante passant de la servitude au martyre pour arriver à Dieu.
Vient sainte Clotilde : sa figure est empreinte d'une grande noblesse et d'une grande fermeté; elle presse sur sa poitrine la croix sainte aux pieds de laquelle elle doit amener le fier Clovis.
A gauche du Christ est le premier patron de la paroisse, saint Michel archange, chef de la milice céleste. Il tient d'une main le glaive, de l'autre l'oriflamme, prêt à s'élancer au moindre signal de Dieu. Ensuite saint Pothin , premier apôtre de Lyon. Ce vieillard est incliné devant le Seigneur, et soutient son corps chancelant avec le bâton pastoral. Plus loin, saint Martin à genoux. Des palmiers symboliques et des ruisseaux d'eau vive, emblèmes des quatre fleuves du Paradis terrestre,
qui jaillissent aux pieds du Christ, complètent cet harmonieux tableau.
Dans la petite abside de droite est saint Benoît, assis sur son siège abbatial; à ses pieds, deux jeunes moines vouent à sa règle leur abbaye , primitivement placée sous l'invocation de saint Martin.
Dans l'abside opposée est saint Badulfe , les deux bras étendus vers le ciel , demandant à Dieu de bénir et protéger l'abbaye d'Ainay, dont l'image est à sa droite ; à gauche , le temple païen s'écroule.
C'est vers la fin de 1855, après avoir terminé ses peintures d'Ainay, que Flandrin revint à Paris pour préparer activement l'immense frise de Saint-Germain des Prés.
Sur les murs de la nef de cette église, où il avait déjà élevé son génie à la plus sublime hauteur, Hippolyte Flandrin allait se trouver en face d'une œuvre colossale, plus difficile dix fois qu'aucune de ses créations antérieures. Rien, en effet, n'est plus défavorable à la peinture que cette nef coupée d'arcades inégales, dont les arcs traversent chaque composition; et puis, l'immensité du sujet n'avait-elle point autrefois lassé,
à mi-chemin, l'effort des Léonard, des Michel- Ange et des Raphaël eux-mêmes?
Chacune des parties de cette vaste épopée est divisée en deux tableaux juxtaposés, qui sont une conséquence l'un de l'autre ; une ligne de la décoration divise les deux compositions, qui sont placées au-dessus de l'arc et au-dessous de la fenêtre ; de chaque côté de cette fenêtre se trouvent deux figures de l'Ancien Testament, étant là comme témoins des vérités qui s'accomplissent. Les deux tableaux s'expliquent et se commentent mutuellement; ainsi, l'Annonciation explique le Buisson ardent en ce sens : Dieu envoie sur la terre , par le mystère de l'Incarnation dans le sein de Marie, son Fils pour racheter les péchés des hommes, comme il avait envoyé longtemps auparavant, du milieu des flammes du buisson, Moïse pour sauver son peuple de la servitude. Ainsi de suite pour les autres arcades de la nef.
Pour être plus précis, nous allons nous servir
ici du texte de la note explicative de ces peintures,
distribuée par leur auteur aux premiers visiteurs * ■ *
qui furent admis à les contempler en 1861 .
Nous commencerons toutefois par l'étage supérieur, nommant ces héros de l'Ancien Testament
qui sont là comme des témoins appuyant de leurs témoignages augustes les scènes qui se déroulent sous leurs yeuxj et couvrent les frises de la nef de Saint-Germain des Prés.
Au-dessus de la première arcade, à gauche en entrant : Adam et Ève , hors du Paradis terrestre , pleurant leur faute, sans autre signe que leur demi-nudité : charmant groupe empreint d'une vérité d'expression et d'une grandeur de caractère extraordinaires ; Abel, offrant à Dieu un agneau sans tâche : à ses pieds sont deux brebis ; puis Énoch, les bras étendus, regarde le ciel.
2e arcade : Noé , appuyé sur un bâton , autour duquel monte un cep de vigne : l'arche est figurée à ses pieds , il regarde la colombe , qui passe audessus de sa tète , rapportant le rameau vert ; Abraham, répondant à la voix de Dieu : « Me voici, Seigneur (1) ; » Isaac, s'appuyant sur le bois du bûcher, et Melghisédech, coiffé d'une tiare, offrant le pain et le vin.
3e arcade : Jacob, aveugle, les mains croisées, bénissant ; Joseph, costume des princes égyptiens, tient de la main droite une gerbe , de l'autre le
(1) Genèse, xxn} 1.
sceptre : délicieuse figure empreinte d'une couleur locale et d'un sentiment mélancolique bien en harmonie avec cette haute personnification ; Moïse, tenant les tables de la Loi; Job, nu, debout sur son fumier, regardant le ciel et semblant dire : « Je suis sûr que je verrai le Seigneur (1). »
4e arcade : Aaron, le rational, l'éphod et l'encensoir; JosuÉ, armé, arrêtant le soleil; Marie (sœur de Moïse), tenant dans ses mains une harpe ; Jahel et Debora : la première, jeune, tient dans ses mains un clou et un marteau ; la seconde, vieille, tient un sceptre de juge.
5e arcade : Judith : à ses pieds est la tête d'Holopherne ; Gédéon, armé, montre la toison miraculeuse ; Samson tient dans une main une mâchoire d'âne, de l'autre un flambeau.
Au-dessus de la cinquième arcade de droite : Samuel, tenant la corne contenant l'huile sainte: admirable figure, mais perdue : on ne peut la voir à cause de la fenêtre qui est à côté ; David, couronné, appuyé sur sa harpe ; Salomon, le seul de tous ces patriarches qui ne soit pas nimbé : il montre le plan de son temple.
4e arcade de droite : Isaïe , vieux , de race royale : il montre la Vierge et l'Enfant Jésus dans
(1) Job, xix, 20.
un nimbe ; Ézéchias, souffrant, appuyé sur le cadran solaire ; Jérémie , ou la Désolation : il se lamente et annonce la ruine de Jérusalem ; à côté de lui est son fidèle disciple Barruch, qui écrivit toutes les prophéties de Jérémie ; sur le papyrus qu'il tient déroulé, on lit ces mots : Abducemini i)i Babyloniam.
3e arcade de droite : Ëzéchiel, appuyé sur une porte close ; Daniel, jeune, en costume persan : des lions sont autour de lui; Élie, demi-nu, vêtu d'une peau de chèvre, élève et agite au-dessus de sa tète un glaive de feu; et Éltsëe, regardant Élie : il tient un vase.
2e arcade : Habaguc, saisi par les cheveux et emporté, par l'ange du Seigneur, à Babylone, pour donner la nourriture à Daniel qui est dans la fosse aux lions : il tient à la main une corbeille de fruits : Sophonie, tenant un lambel où sont écrits ces mots : Horribilis Dominus super eos; Osée, qui annonça la résurrection de Jésus-Christ, la mort vaincue (1); puis Joël, qui a prophétisé les prodiges que devait opérer le Saint-Esprit.
lre arcade de droite : Michée, qui annonça la
(1) Je les délivrerai de la puissance de la mort, je les rachèterai de la mort. (Osée, ch. xin, 14.)
naissance du Messie dans Bethléhem, la plus petite ville de Juda; Amos, le pâtre-prophète; Nahum, qui prédit la destruction de Ninive ; Malaghie , montrant dans un nimbe le calice et l'hostie ; le vieillard Siméon; puis Zachaïue ; et, enfin, saint Jean-Baptiste 7 le précurseur : il présente un disque sur lequel est gravé l'agneau nimbé.