XVI. JOxNAS RENDU AU JOUR PAR LE MONSTRE MARIN
Texte : « Signum Jonse proplieta». — Le signe du prophète Jonâs. d Matth., xii, 39.
Jésus, resplendissant de gloire et de clarté, vient de soulever la pierre de son tombeau ; il s'élance tenant d'une main ramenée sur son cœur le suaire, et de l'autre l'étendard sacré de la croix flottant au-dessus de sa tête. Les gardes se réveillent épouvantés.
Jonas, envoyé à Ninive par le Seigneur, s'embarque pour Tharsis. Les matelots, selon la légende, le précipitent dans la mer pour sauver le vaisseau que menace la vengeance de Jéhovah. Un poisson l'engloutit; après trois jours et trois nuits , « le Seigneur commanda au poisson de
rendre Jouas, et il le jeta sur le bord (1). » Comme ici Jonas est précurseur de la résurrection, le peintre a cru devoir symboliser l'âme ressaisissant le corps. C'est pourquoi il a représenté Jonas entièrement nu, et à moitié caché par les vagues qui vont le déposer sur la plage. Déjà il lève les bras vers le Seigneur, en faisant entendre des hymnes à sa louange.
Le monstre marin, plongeant dans la mer, soulève et montre une partie de sa masse énorme sur la surface de l'onde*
• Deuxième arcade de droite.
XVII. Mission des Apôtres pour réunir les nations dans Une même foi.
XVIII. Dispersion des peuples au pied de la tour de Babel , par la confusion des langues.
Texte: « Gentes esse cohseredes. promissionis in
Christo* — Les nations hériteront toutes de la promesse en Jésus-Christ» » Gai., m, 6.
Les onze apôtres étant allés en Galilée sur la montagne désignée par Jésus, après qu'ils l'eurent adoré , il confia à saint Pierre les clefs du royaume éternel, et dit à ses disciples : « Toute puissance m'a été donnée dans le ciel et sur la terre. . , Allez
(1 Jonas il, 11.
donc et instruisez tous les peuples^ les baptisant au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit (1) ». Les apôtres sont divisés en deux groupes; sur leurs visages on lit encore un reste de doute que dissipera bientôt une foi sans bornes.
[ci le Seigneur envoie aux enfants d'Adam, qui veulent escalader le ciel, une indicible confusion. La femme ne comprend plus son mari, le mari la femme, le fils ses parents; chacun semble éperdu et croit échapper au trouble universel en s' enfuyant avec ses richesses vers des régions inconnues.
Admirable contraste enseigné par ces deux admirables peintures ! Dans celle-ci on voit la diversité des langues et des religions, châtiment de l'orgueil humain, bouleverser le monde. Dans celle-là, l'amour du Dieu unique prêché par les apôtres dans toutes les langues, filles de Babel, va renouer les liens de concorde et d'humanité par toute la terre.
Première arcade de droite,
XÎX. Ascension de Nôtre-Seigneur^
>CX. Préliminaire du jugement dernier.
Texte : « Semel oblatus... secundo apparebit* — - Victime d'abord... il reviendra, etc. » Hébr., ix, 28*
(4) Marc, xxvii, 18 et 19.
Épuisé par ses efforts désespérés contre l'obscurité brutale, Flandrin avait résolu d'exécuter dans son atelier ces deux sujets.
Nous est-il besoin maintenant de rappeler la supériorité déclarée d'Hippolyte Flandrin aux dernières expositions? Quelle popularité fut tout d'un coup acquise à ses portraits ! Qui se ne sou- • vient du succès universel qu'obtinrent ceux de M. le comte Yalewski , du prince Napoléon, de F Empereur; et plus récemment, deux autres portraits. Mil . Marcotte-Genlis et Rotschild, exposés seulement dans son atelier, où ils excitèrent chez tous les visiteurs le plus vif enthousiasme ? L'artiste était en effet arrivé à ce sommet de la perfection humaine où. maître absolu de son procédé, on domine absolument son œuvre. Largeur d'exécution, ressemblance physique et ressemblance morale, puissance de modelé, de vie, tout cela fondu, coulé d'un jet. Il semble qu'à chaque individualité qu'Hippolyte Flandrin fixait sur sa toile, son talent progressait, s'épurait, s'élevait, s'idéalisait : ses dernières créations semblent un épanouissement, si je puis m' exprimer ainsi, tant l'exécution est facile et simple!
C'est surtout dans les portraits de femme que Flandrin a manifesté l'excellence de son génie , ou, plutôt, a acquis, grâce à la séduction même de son talent, une popularité rapide. Mais saurions-nous lui rendre plus éloquemment justice qUe ne l'a fait dans le Moniteur Théophile Gautier, le prince de la critique : « Dans les portraits féminins il mettait une grâce pudique, une distinction exquise, une sérénité pensive , d'un effet irrésistible et profond. Nul ne peignit mieux les honnêtes femmes et d'un pinceau plus chaste et plus réservé. Quel succès obtint ce délicieux portrait de jeune fille qui tenait une fleur à la main, et qu'on désigne sous le nom de la «jeune fille à l'œillet, » comme on dit d'une madone de Raphaël, la Vierge au voile, la Vierge à la chaise !
« Ce doux peintre au nom d'ange, s'il revenait au mondé, signerait volontiers cette toile du plus pur de ses admirateurs. x>
Hippolyte Flandrin n'a jamais redouté les jalousies mesquines; bon, doux, simple, modeste à l'excès, il se renfermait tout entier en son culte ardent de l'art. Le désir d'être utile aux artistes absorbait une grande partie de son temps ; il était heureux au delà dp toute expression lorsqu'il avait pu protéger efficacement
quelque courageux débutant. Ceux qui ont invoqué ses conseils (et le nombre en est grand) l'ont toujours trouvé prêt à se rendre chez eux. Doué d'un coup d'oeil extrêmement rapide et juste, non-seulement il jugeait à merveille la partie déjà ébauchée d'une œuvre, mais il en devinait aussitôt la conception générale ; on l' écoutait religieusement et l'on s'en trouvait toujours bien. Que de belles journées il ravit ainsi à ses travaux, pour les donner à la jeunesse! Nous avons eu maintes fois l'honneur de raccompagner dans ces bienveillantes tournées : elles nous ont laissé les plus touchants souvenirs. Jamais une demande à Ilippolyte Flandrin ne demeura sans une réponse aussi prompte que favorable ; c'est même grâce à cette obligeance universelle , qu'il nous advint à nous-même de le connaître.
Tout jeune encore, étudiant à l'école des Beaux- Arts de Lyon, nous avions commencé, au musée, un dessin d'après le Dante aux enfers, de Flandrin, lorsqu'à moitié de notre travail le gardien nous demanda de lui exhiber l'autorisation de l'auteur, en vertu d'un règlement que nous ignorions tout à fait. Notre demande à l'illustre peintre reçut, par le retour même du courrier, la réponse suivante :
« Monsieur,
« Je reçois à l'instant la lettre par laquelle vous me faites part du travail que vous avez entrepris d'après mon tableau {le Dante aux enfers). Je vous autorise très-volontiers à terminer ce dessin ; mais je ne puis, sans l'avoir vu, autoriser une gravure ou publication quelconque. Vous le comprenez vous-même.
« Lorsque l'occasion s'en présentera, je verrai ce dessin avec intérêt, ainsi que vous, Monsieur, son auteur. Je vous prie d'être mon interprète auprès de votre bon maître, M. Bonnefond, et de vouloir bien agréer pour vous l'assurance de ma considération distinguée.
« H. Flandrin. »
Depuis, nous avons reçu de cet illustre maître plusieurs autres lettres , bien douces et bien amicales , ainsi que le prouvera la lin de cet humble travail, mais nous avons cru devoir rapporter celle-ci, parce qu'elle témoigne hautement de son empressement constant à obliger les petits et les obscurs.
Nature essentiellement complexe , Flandrin pouvait moins que personne être jugé sur son'
apparence habituelle. Dans les relations quotidiennes, il était, avons-nous dit déjà, la douceur et la bonté personnifiées. Mais sous ses dehors délicat se cachait une grande force morale ; quand sonnait l'heure du travail, une transformation véritable s'opérait chez Flandrin, son aménité si connue s'effaçait derrière une énergie sans bornes, l'homme du monde disparaissait et l'on ne voyait plus que l'artiste, l'artiste consciencieux, luttant avec courage et connaissance de cause contre les difficultés de l'art et de son travail, tel qu'il l'avait conçu. Sa physionomie était alors plus sévère que douce, plus triste que souriante; droit et ferme, on eût dit qu'il avait préparé et assoupli son corps pour un combat. Il ne doutait cependant pas de son talent, lorsqu'il travaillait pour lui-même ; il n'était timide et tremblant que lorsqu'il retouchait l'œuvre d' autrui ou donnait un conseil. L'innombrable quantité de dessins faits pour ses nombreux travaux, dans un temps si court, nous décèle le multiple et incessant travail de son imagination. Tous les croquis qui ont servi à l'exécution de ses ligures, grandes comme nature ou plus grandes, ont été faits pour la plupart en moins d'une heure.
J'ai souvent entendu dire que M. Ingres n'arri-
vait à bout de ses ouvrages que par une patience féminine, en polissant et repolissant son œuvre. C'est une grande erreur. Difficile à l'excès et sévère pour lui-même j son imagination , son génie dépasse toujours le résultat obtenu. M. Ingres exécute en quelques heures une figure comme Y Œdipe ou la Source; seulement, le lendemain, mécontent de lui et de son œuvre, il recommence ; est-ce moins bien après \ est-ce mieux, nous sommes trop petit pour juger cet homme supérieur; seulement, mêlé dans la foule, nous ne pouvons que regretter ces méfiances, ces doutes qui privent la postérité de tant de chefsd'œuvre, détruits ou recouverts, il est vrai, par d'autres chefs-d'œuvre ; ce sont les seules plaintes que nous ayons droit d'élever.
Hippolyte Flandrin avait les mêmes qualités que son maître , et parfois les mêmes hésitations. Je l'ai vu , dans ses peintures murales , exécuter, en quelques heures, sur une figure qui ne lui plaisait pas, une autre figure dans un autre mouvement. Plusieurs des figures changées sont demeurées sur ses esquisses telles qu'elles ont été peintes d'abord. Par exemple, celle de Job, qui est assurément une des plus belles de la nef de Saint-Germain des Prés, a été peinte ehtiè-
renient par lui en deux heures et demie au plus. Elle était complètement nue et splendide ; le morceau de haillon qui la recouvre un peu , a été fait après coup Au pastel ; si un nettoyage quelconque a lieu sur cette muraille, que le voile disparaisse, la figure n'y perdra rien et ne sera pas moins décente.
Le départ du grand artiste pour la ville éternelle, où il devait trouver la mort, inspira de tristes pressentiments à sa famille et à ses amis , qui constataient avec effroi , depuis deux ans , le dépérissement de sa santé. Mais aussi, que de distractions pour lui dans ce voyage d'Italie ! que de ravissements artistiques dans la traversée de notre Midi , si original et si beau ! et comme il souhaitait ardemment cette Rome qu'il n'avait pas revue depuis sa jeunesse !
Quelle âme était l'âme de celui qui me répétait souvent et avait, tout jeune encore , écrit sur sa porte à l'Académie de Rome : « Seigneur, vous m'avez inondé de joie par le spectacle de vos ouvrages, et je serais heureux en chantant les œuvres de vos mains (1). » Les œuvres de Flandrin ne sont-elles pas , en effet , des hymnes de gloire au
(I ) Lamentations^ i, \ 2.
Dieu qu'il adorait , des chants sublimes qui resteront comme les impérissables monuments de son génie et de sa foi? Les beautés de la nature, comme celles de l'art , le jetaient en une ivresse inexprimable ; aussi son voyage et son arrivée à Rome lui causèrent-ils des émotions toujours croissantes. La vue des chefs-d'œuvre des maîtres qu'il aimait amena chez lui une grande surexcitation. Puis on le rechercha de tous côtés, le fêta partout, et il se vit en quelques jours l'objet de la curiosité et de la sympathie universelles. Tout cela maintint son imagination ardente dans un état contraire à sa santé ; il ne put trouver le repos indispensable à la réparation de ses forces et à radoucissement d'impressions pénibles. Homme de solitude et de recueillement, il s'était toute sa vie efforcé de fuir les hautes régions de la société : il y pressentait des ennuis terribles. Le portrait de l'empereur Napoléon III, une des plus belles pages de l'art français, où le peintre a porté le plus loin l'expression de son génie, en incarnant dans cette physio nomie à la fois pensive et pénétrante, dans ces yeux fixes et méditatifs une profondeur de pensée telle que toute distraction extérieure ne saurait la troubler, ne lui a-t-il pas valu mainte haine et mainte inimitié? Les premières copies ordon-
nées de ce portrait brillant de vérité et de génie, ne furent-elles pas distribuées sans que Flandrin en fût instruit à des élèves d'artistes dont les principes étaient différents des siens?
En cette occasion, comme en toute autre, rien ne lui eût été plus facile que d'obtenir justice et réparation ; mais il montra jusqu'au bout une courageuse résignation, conforme à ses sentiments religieux. En effet, il se prêta volontiers à'surveiller ces copies et en conseilla sincèrement les auteurs. Sa famille seule et ses intimes découvraient parfois ses chagrins et les blessures de son âme. Enfin, les changements survenus dans l'organisation de renseignement à l'école des Beaux- Arts , l'inquiétèrent et l'attristèrent beaucoup ; il aimait assez son art, et à cause de lui la jeunesse, pour se préoccuper grandement de la direction et du perfectionnement des études.
Du vivant de M. Ingres, son illustre maître, Hippolyte Flandrin ne se fût sans doute jamais décidé, malgré son vif désir, à. fonder une école. Hésitation bien regrettable, car ses immenses commandes lui imposaient, tout au coutraire, cette loi de s'entourer, comme Raphaël ou Rubens, de nombreux élèves qui eussent partagé son œuvre et amoindri ses fatigues. En effet, outre Saint-
Germain des Prés à finir, la cathédrale de Strasbourg le réclamait depuis longtemps, et la décoration de ce monument eût été son grand œuvre (1). Ajoutons à cela des travaux pour la ville de Lyon, pour le roi de Prusse, etc., etc., les myriades de portraits qui se présentaient, et dont quelques-uns, de temps en temps, pour des raisons majeures, étaient forcément acceptés.
Nous nous bornerons , aujourd'hui , à mettre sous les yeux de nos lecteurs deux de ses dernières lettres, où l'homme tout à la fois et l'artiste se montrent sous leur meilleur jour. Voici la première, qui nous parvint de Rome un mois environ après l'arrivée de Flandrin dans la ville sainte :
« Mon cher Ponce t ,
« Il y a longtemps que je veux vous écrire, mais le temps m'a manqué ; ça semble impossible,
(1) Flandrin avait à exécuter,, sur une des murailles de la cathédrale de Strasbourg, un Jugemmt dernier plus grand que celui de Michel-Ange; et il entendait ce travail, qui fut souvent l'objet de nos entretiens, de façon à déconcerter ceux qui l'accusent de ne pas savoir composer. Sa composition, tout au contraire, était magistrale et hardie. S'il eût mis à exécution ses premières impressions, il aurait étonné; mais son principe de s'appuyer toujours sur la nature lui faisait souvent abandonner les plus beaux mouvements que lui fournissait son imagination, pour s'en tenir à ceux de la nature. De là vient sans doute l'erreur accréditée de quelques personnes qui nient son génie de composition.
eh bien, rien de plus vrai ; je n'ai pu même faire un croquis depuis mon départ, tant il y en a à voir le long du voyage et ici , où le bonheur de me retrouver m'a donné une des plus grandes joies de ma vie. Je pense que mon frère vous aura tenu au courant çle nos faits et gestes; car vous aurez été lui en demander des nouvelles. Mais de vous, je ne sais rien, et je viens vous prier de vous laisser aller pour moi à une bonne causerie où vous me direz tout, de vous, de Madame Poncet et de votre travail. Bien du temps déjà me semble écoulé. Avez-vous pu mettre entrain notre grande affaire? dites-moi tout ce que vous faites et même ce que vous pensez.... Quanta nous, vous savez qu'en somme notre voyage a été bon, et que l'arrivée à Rome et la vue de tant de chefs-d'œuvre m'ont transporté, touché aux larmes ; mais pendant ce temps s'élaborait à Paris, ténébreusement, une œuvre qui a tout à coup éclaté, en ruinant ou empoisonnant les institutions qui étaient l'honneur des arts dans notre pays, et que toutes les autres nations nous enviaient. (Par une amère dérision , il n'y avait pas quinze jours que , sur la demande de l'Angleterre, M. Chenetz venait d'envoyer à Londres la constitution et les règlements de notre école de Rome ! )
a Je ne sais si vous avez lu le rapport qui provoque toutes ces mesures. Si vous ne l'avez pas lu, lisez-le; et si vous l'avez lu déjà, relisez-le. C'est instructif. [Moniteur du 15 novembre.)
« Je suis resté quinze jours sans recevoir une lettre i excepté celle du ministre , qui me faisait l'honneur de me nommer à l'un des postes de chefs d'atelier. Je ne savais rien de ce qui se passait. Mais notre honnêteté, notre honneur, aussi attaqués que notre capacité, m'ont dicté ma réponse, et j'ai refusé , en disant que j'avais trop longtemps combattu les idées qui prévalent pour pouvoir honorablement leur prêter mon concours ! Écrivez-moi bientôt, mon ami, et dites-moi quelle impression ces innovations paraissent faire sur les artistes et les élèves ; vous sentez combien ça m'intéresse.
« Comme je le pressentais, j'ai retrouvé plus belles, plus hautes que jamais, les leçons des maîtres et de l'antiquité. Pourquoi faut-il qu'au moment où l'esprit et le cœur même semblent progresser, les forces faiblissent ? Hélas! je sais que c'est la loi commune , mais qu'elle est dure , lorsque sur soi on commence à en faire la preuve. . .
Nos santés, pourtant, ne sont pas mauvaises, mais je ne prends pas de force; et, du reste , ces derniers événements m'ont fait du mal ! Je dors trop peu. Quand vous m'écrirez, faites bien attention à remplir votre papier ; je veux une longue lettre, tout en vous demandant de ne pas vous montrer trop exigeant envers moi, car celle-ci est au moins la vingtième depuis que je suis ici.
« Adieu, mon cher ami, je vous souhaite, ainsi qu'a Madame Poncet, un bon hiver, c'est-à-dire une bonne santé; ma femme et mes enfants s'unissent à moi , et tous nous vous prions de croire à nos meilleurs sentiments.
« Je vous embrasse de tout mon cœur, et suis votre bien affectionné
« H. Flandrin. »
Voici la seconde lettre; elle est datée de Rome, du 25 janvier 1864 :
« Mon cher ami,
« En recevant votre bonne lettre , il y a près d'un mois, je me promettais bien de vous répondre bientôt; mais je comptais sans mon hôte! Les ennuis causés par les innombrables connaissances que nous sommes forcés de faire, l'étude de Rome,
mais surtout les souffrances causées par le rhumatisme dans la tête et ailleurs, m'ont complètement absorbé, en ne me laissant pour vous que des regrets stériles. Cependant ne me croyez pas insensible à ce qui vous touche , il s'en faut bien ! J'ai déploré la perte de votre temps, divisé , morcelé par les retards déplorables de ce procès , occasionné par les mensonges et la mauvaise foi de M.... ; cependant c'est fini, à ce que m'a écrit M. Haro; mais, à distance comme je suis, je ne peux savoir si quelque nouvel accroc n'est pas venu enrayer votre bonne volonté et votre ardeur ; je veux croire que non. Alors, marchez avec confiance, avec ordre néanmoins, et toujours pénétré de l'idée du beau et du large.
« Ce que je vous ai indiqué sur la dernière épreuve vous offre déjà un large champ de travail ; la bienveillance de M. Henriquel me semble pouvoir vous être fort utile ; avec ces deux éléments et votre propre intelligence, sur laquelle je compte, vous pourrez faire faire un bon pas à cet ouvrage d'ici à mon retour. Je crois qu'en prenant cette composition par un des bouts, en y faisant sur deux ou trois figures l'exemple de ce que vous voulez comme valeur, comme moyen et comme beauté de caractère, vous vous encouragez
et vous n'avez plus qu'à suivre sans laisser de trop grandes lacunes, marchant ainsi à un ouvrage fort, où quelques réveils partiels pourront donner à sa fin toute la vie et l'énergie nécessaires !
« Mais , souvenez-vous ! gardez les lumières plutôt trop larges, afin qu'elles vous servent à modeler autant que le noir.
« Vous avez bien fait, mon ami, d'entreprendre quelque chose. Votre figure d'Orphée est un beau motif, et après avoir bien réfléchi entre les deux partis que vous m'indiquez , et sur lesquels vous demandez mon avis , je préférerais celui où la figure doit s'enlever en clair sur le fond d'arbres et de rochers. Je le crois plus simple et plus propre à faire valoir la beauté que vous pouvez mettre dans la figure , si toutefois vous trouvez le modèle convenable, car pour un sujet comme celui-ci, la convenance du caractère est chose principale et sans laquelle tous nos efforts ne peuvent rien.
« Je compte que vous m'écrirez bientôt, mon cher ami, pour me donner des nouvelles de votre santé et de celle de Madame Poncet, à qui nous souhaitons sous ce rapport une année meilleure que la dernière. Vous me direz où vous en êtes de votre Orphée, et si enfin vous avez pu vous mettre
à votre grande affaire ; c'est une chose bien importante, et pour vous exciter dans votre désir de bien faire, j'y veux encore intéresser votre amitié pour moi, en vous représentant que votre talent se charge ici du soin de mon honneur, que par conséquent il faut tâcher d'exprimer tout ce qui a pu valoir quelque estime à ces ouvrages. Songez que nous ne sommes plus en faveur, et que les derniers événements nous ont privé de tous les appuis officiels, et que si nous voulons un succès, il nous le faut enlever à la pointe de l'épée, par notre seule valeur.
« Ces considérations ne vous abattront point ; au contraire, elles donneront à vos efforts quelque chose de plus hardi, de plus fort; je l'espère, et même mieux, j'y compte !
« Remerciez M. Haro de sa lettre , faites-lui mille amitiés de ma part, et dites-lui encore que, s'il a quelques loisirs, il me les donne en m' écrivant encore une fois.
« Vous avez eu froid, et nous aussi, car il est bien exceptionnel d'avoir à Rome vingt-cinq jours de gelée continue, qui a été jusqu'à sept degrés au-dessous de zéro ! Malgré le misérable état de ma santé, je jouis de Rome ; mais quelle différence si je me portais bien! alors je travaillerais (et
vous le savez , c'est là le bonheur de la vie) , mais je n'ai pu encore rien faire. Cependant je ne veux pas me décourager : peut-être , au retour, trouverai^ e le bénéfice de tout cela; et je vous dirai des choses dont nous pourrons profiter tous deux.
« Adieu, mon cher ami; allez, je vous prie, voir mon frère quand vous m'écrirez , afin de me donner aussi de ses nouvelles. Faites aussi mes compliments les plus aflectueux à M. Henriquel, et remerciez-le encore en mon nom de l'intérêt qu'il veut bien prendre à notre planche. Ma femme s'unit à moi pour envoyer à Madame Poncet mille bons souhaits. Adieu encore, je vous embrasse de tout mon cœur.
« H. Flandrtn. w
Tels furent les derniers conseils et les derniers adieux (1) de cet homme si digne d'amour et
(1) Peu de temps .après cette dernière lettre, Hippolyte Flandrin allait quitter Rome avec sa famille pour se rendre à Naples, Mme Flandrin tomba malade d'une fièvre nerveuse; ce coup ébranla encore Hippolyte et une fièvre bilieuse se déclara chez lui : détermina la petite vérole, qui régnait alors quelque peu à Rome; les symptômes n'étaient pns alarmants; les lettres du médecin et de Mme Flandrin, écrites le septième jour de cette funeste maladie,
nous laissaient sans inquiétude, il était sauvé! lorsque, vers la
fin du neuvième jour, un transport au cerveau l'enleva subitement à sa famille, à ses amis, aux arts qu'il aimait tant; et la nou-
d'admiration, et à qui pour notre part nous avons voué une amitié profonde et un respect filial...
Il n'est plus, ce peintre du sentiment et de la pensée, cet artiste éminent dont l'enseignement eût conservé aux générations nouvelles les traditions élevées de l'art, ce chef habile dont l'unique et précieux caractère eût certainement amené quelque conciliation entre l'État et les artistes. La mort (1) l'a tout d'un coup arraché à son plus grand bonheur, à la contemplation de ces chefsd'œuvre adorés , à ses saintes extases , à ses vives aspirations , à ses brûlants enthousiasmes où son cœur d'artiste débordait en paroles vivifiantes sur tous ceux qui ont eu le bonheur de le voir sur cette terre d'Italie, si féconde en œuvres immortelles. Mais, pour que rien ne manquât à sa gloire, Dieu a voulu que les cendres de Flandrin reposassent quelque temps, avant de rentrer dans la patrie, auprès de celles de Poussin, non loin de celles du
velle terrible, effrayante, annonça au monde que l'âme du peintre spiritualiste par excellence, s'était envolée à jamais dans le sein de Dieu, où il avait puisé ses sublimes créations.
(1) Notre grand artiste n'était pas allé à Rome, comme le prétendent certaines personnes, pour chercher des inspirations, pour continuer ses travaux : il y était allé pour changer de climat, passer l'anniversaire de deux terribles maladies causées par ce qu'il appelait « des coliques de plomb, » mêlées de douleurs rhumatismales aiguës.
divin Raphaël , ses glorieux devanciers ; et mainnant il s'entretient avec eux, lui qui les invoquait jadis. Ah! il nous semblera toujours l'entendre, alors que ses douleurs brisaient son courage, nous dire , de ce ton doux qui lui était naturel et qui pénétrait jusqu'au" fond de l'âme : « Cher ami, le bon Dieu ne veut pas que je finisse sa maison. » Ceux qui le connaissaient imagineront facilement de quel air cet homme à la physionomie pâle, d'une douceur infinie, prononçait ces paroles prophétiques.
Pour nous résumer, enfin, ce maître tant regretté restera l'incarnation puissante de l'art religieux en Europe ; et chez lui , plus que chez tout autre, on ne saurait séparer l'homme de l'artiste. Physiquement et moralement, il eut pour ainsi dire pu se mirer dans son œuvre. Son portrait le plus frappant est celui où il s'est peint lui-même en Jésus portant sa croix, dans son tableau le Calvaire, au sanctuaire de Saint-Germain des Prés.
Et qu'on nous permette de le dire èn terminant, la reconnaissance, l'amitié, l'admiration, nous ont fait un devoir d'écrire cette humble étude comme une protestation , convaincue sinon éloquente ,
contre un misérable pamphlet (1), triste et méprisable écho de l'orgueil et de l'aveuglement (car son auteur ose appeler Hippolyte Flandrin son collègue, comme si le roitelet était le collègue de l'aigle, et la taupe, celui du lion). Il est vrai, l'auteur de cette brochure, que personne n'a pu prendre au sérieux, a cru y trouver enfin un moyen de s'immortaliser en attachant son nom à celui d'Hippolyte Flandrin ; c'est à peu près comme a fait Zoïle avec Homère : chacun arrive à la postérité comme il peut. Mais la différence est grande entre Zoïle , qui a eu la triste gloire de léguer son nom à tous les vils détracteurs du génie, et celui qui a voulu, en s'attaquant à Hippolyte Flandrin, sortir de l'obscurité par le scandale : Zoïle est resté comme le type éternel de l'impuissance envieuse; son imitateur n'a pas même eu une honteuse célébrité d'un jour. Laissons donc dans l'oubli cette méprisable et ridicule diatribe, et, en terminant, en-
(1) Nous demandons ici pardon à nos lecteurs de rappeler encore cette piètre brochure. Nous ignorions qu'une voix plus puissante que la nôtré avait daigné donner à son auteur le seul châtiment qu'il méritait, dans une réponse à M. l'abbé L..v qui l'avait, par son exemple, encouragé a cette action. Notre petit travail était sous presse lorsque nous l'avons appris : notre regret a été vjf, car c'est trop de deux voix pour blâmer une chose simplement méprisable.
tourons de nos regrets cette tombe où dort le grand artiste. L'amertume de ces regrets est adoucie par le souvenir de ce que futFlandrin, et par la pensée que son nom, déjà célèbre, s'inscrira, dans siècles futurs, parmi les grands noms dont les grandes œuvres furent sa joie dernière et sa consolation suprême.
Je donne ci-jointe une note des ouvrages d'Hippolyte Flandrin , telle qu'elle a été faite par le peintre lui-même ; le dernier tiers de cette note manque d'ordre, les dates mêmes sont absentes, et trois ou quatre noms ne sont placés là que pour mémoire et être classés plus tard.
1834. Polite, fils de Priam.
1835. Dante et Virgile.
— Euripide.
1 836 . Le jeune berger.
— Figure acroupie, étude.
— Saint Clair.
1837. Jésus et les petits enfants.
1839. Portrait des Mis Mignon.
— Deux copies pour le Musée de Versailles.
1 840 . Chapelle de Saint-Séverin .
— Portrait de Mme Vinet.
— Etude florentine (pour M. de Feltre).
1841. Travaux du château de Dampierre.
— Portrait de M. d'Arjuzon.
1842. — de M. Seghers.
— — de M1 16 Delessert.
1842. Saint Louis dictant ses établissements.
— Portrait de Mme Cassas.
1843. Cartons pour Dreux.
1844. Saint-Germain des Prés.
1844. Mater Dolorosa. .
— Portrait de Mme de Laberaudière.
— — de M. Varcollier.
1 846 . — de Mme de Verdun.
— — de Mme Reignaud.
— de M. Villiers du Terrage.
— de Mme de Cambourg.
Étude pour M. le duc de Feltre.
Dessin pour la duchesse de Montpensier.
-— Portrait de M. Prélart.
— — de Napoléon Ier législateur.
1847. — de M. Aghermann.
— de Mme Auvray.
— — de Mme Meurice.
— — deMllc Prelard.
1848. — duMlsd'Assi.
1849. Travaux de l'église Saint-Paul, à Nimes.
— Portrait de Mme de Saint-Didier.
1851. — de Mme Prelart.
— — de Mme Balay.
— Travaux de saint Vincent de Paul.
1852. Portrait de M. de Germiny.
— — de Mme de Germiny.
1854 . Peintures de saint Vincent de Paul. 1852. Portrait de Mme Bordier.
— — de Mme la comtesse Maison.
1853 . . Portrait de M,ne de Goyon.
— — de Mme Buddicon .
— — de Mme Fréteau de Penni.
1854. — de M. Seguin.
— — de M. Thiac.
— — du Dr Rostan.
— Peintures aux Arts-et-Mé tiers.
— Portrait de M. Brolmann.
— Etude pour le prince DemidofT.
— Peintures à Ainay.
1856. 4 Médaillons pour le berceau du Prince impérial.
— Portrait de Mme Legentil.
1858. — de M. Legentil.
— — de Mlle Maison (Baronne de Mackau).
1859. Etude pour M. Marcotte-Genlis.
Portrait de M. Legentil père pour la Chambre du commerce.
— de M. Sieyès.
— de Mme Sieyès.
— de M. le comte Duchâtel.
— de Mlle la comtesse Duchâtel.
— de Mme Brolemann.
— Le prince Napoléon.
— de M. Gatteaux.
— de M. le comte de Walewski.
— de Mme Anisson.
— de M,ne Brame.
— * de Mme Feburier (1).
— * de M. de Talleyrand.
— * de M. Chaix d'Est-Angë.
(1) Ces trois noms marqués d'astérisques doivent être placés plus haut; ils doivent remonter à dix ou douze ans.
Portrait de M. Say.
— de l'empereur Napoléon III.
— de Rotschild ; — et une Étude de jeune fille grecque, terminée la veille de son départ pour l'Italie.
Nous espérons voir bientôt (fans une exposition ces deux derniers tableaux, chefs-d'œuvre de grâce et de délicatesse, pour combattre l'idée qu'on a voulu introduire dans le public que le talent de l'illustre artiste baissait.
Il sera Facile de le suivre pas à pas dans cette série de portraits que je donne ici, et j'ose croire que bientôt M. Martinet ^directeur de notre société artistique du boulevard des Italiens, organisera dans ses salons une exposition complète de ces portraits.
Paris. Imprimerie Divry et Ce, rue Notre-Dame des Champs, 49.