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Hippolyte Flandrin

Dois-je le dire ? et si je ne connais guère de lecture plus « édifiante » que celle du beau livre que vous avez voulu consacrer à la mémoire d’Hippolyte Flandrin, votre oncle, ne craindrez-vous peut-être pas que cette manière de le louer ne soit pas la meilleure ni la plus habile de le recommander à l’attention de nos contemporains ? Ce que Ton aime en effet de nos jours, — et en vérité comme si les honnêtes gens n’avaient pas de biographie— ce sont les récits scandaleux, les « anecdotes », les « histoires de femmes », et généralement tout ce qui peut servir, en nous montrant l’homme dans l’écrivain ou dans l’artiste, à nous libérer du fardeau de l’admiration, et puisqu’on ne trouvera rien de pareil dans la vie d’Hippolyte Flandrin, ni

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dans votre livre, c’est ce qu’on entendra d’abord que je veux dire, je m’en doute bien, quand je dis que la lecture en est « édifiante ». Mais je veux aussi dire autre chose. Edifiant : « qui porte à la vertu par le discours ou par l’exemple », c’est la définition du mot. Votre livre la justifie. Je le déclare sans respect humain : c’est un recueil de nobles exemples. Et, dans le temps où nous vivons, que ces exemples aient été donnés, sans que d’ailleurs il y songeât, par l’un des plus grands artistes dont se puisse honorer l’histoire de la peinture en France, c’est ce qui ne saurait être indifférent à personne, et moins qu’à personne à vous, mon cher ami, qui portez son nom glorieux.

Laissons donc dire les sceptiques, et surtout ceux qui croient que le cynisme du langage ou des mœurs est une preuve de force d’esprit ! Mais les autres, tous les autres, « s’édifieront » en lisant votre livre, au récit familier d’une vie dévouée tout entière à l’art, non seulement sans une défaillance, mais littéralement, sans une distraction, et au journal d'une existence uniquement tendue vers le but le plus élevé que se puisse proposer l’ambition d’un grand peintre. Nul, pas même Ingres, son maître, n’a en effet placé son idéal plus haut qu’Hippolyte Flandrin, ne s’en est fait le plus docile, ni le plus fidèle, ni le plus humble serviteur, ne l'a plus généreusement ou plus obstinément défendu. Etencore ai-je tort de dire « obstinément » !

LETTRE DE M. BRUNETIERE

Rien n’a moins ressemblé à de l'obstination que la longue patience du peintre de Saint-Germaindes-Prés et de Saint-Vincent-de-Paul : il s’est contenté de ne se laisser détournerde sa voie par aucune tentation de la mode, et de traiter son art comme une religion.

C’est qu’aussi bien il avait Pâme naturellement religieuse, et quoi qu’on en puisse dire, c’est ce qui n’est jamais tout à fait inutile quand on fait de la peinture religieuse. Assurément la foi ne crée pas le talent, mais elle ne le diminue pas non plus, quand elle s’y ajoute, et s’il est vrai que, comme on le conte, tant de peintres « religieux » ne furent que des incrédules, c’est donc pour cela que leur peinture est si peu communicative. Je touche d’ailleurs ici l’une des questions les plus obscures et les plus subtiles de l’esthétique. Le peintre doitil croire à la vérité des choses qu'il représente, et dans quelle mesure y doit-il croire ? S’il s’inspire de l’Evangile, suffit-il qu’il y croie d'une croyance tout humaine, comme aux Histoires d’Hérodote, par exemple? et — moins encore que cela — suffît-il qu’il y croie comme à un arrangement de lignes et de couleurs propres à faire valoir la nature de son talent? ou, au contraire, son art ne doit-il être qu’une manifestation ou un témoignage de sa foi ? Le moine de Fiesole priait vraiment quand il peignait, et son art n’était qu’une effusion ou un épanouissement de sa piété. C’est aussi, me semble-

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t-il, ce qu’on peut dire d’IIippolylc Flandrin. Son art ne serait pas tout ce qu’il est, si lui-même n’avait été le chrétien qu’il fut, et c'est ce qu’on apprendra dans ce livre. Son œuvre entière est un témoignage éloquent de ce que la sincérité de l’inspiration religieuse peut donner de gravité, de noblesse, de hauteur, de signification émue, de portée presque philosophique à cet art qui trop souvent n’est que l’imitation paradoxale « des choses dont nous n’admirons point les originaux ». Et rien encore n’est plus instructif, ou, si je l’ose dire, plus « exemplaire » que de retrouver jusque dans ses portraits cet accent de « religieuse » gravité. Vrai fils en ceci de sa ville natale, où de tout temps on a pris la vie au sérieux, et, plus souvent qu’en aucun lieu de France, poussé jusqu’au martyre l’ardeur de la conviction.

Je trouve encore une leçon et un motif d’ « édification » dans cette rectitude et cette simplicité de vie qui furent celles d’Hippolyte Flandrin. Ouelques jeunes gens croient-ils peut-être encore qu’il existe une poésie du désordre et que l’originalité dans l’art ait pour condition l’irrégularité des mœurs ou la bizarrerie du caractère ? C’était une opinion très répandue dans ma jeunesse, et sous le prétexte qu’un artiste n’était pas « un homme comme un autre », le peintre ou le poète s’exceptaient du commun par leur manière de vivre, en attendant de s’en distinguer un jour par leurs

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