LETTRE DE M. BRUNETIÈRE
chefs-d’œuvre. On a môme élevé quelque part une statue à un nommé Murger pour avoir enseigné cette belle doctrine. La vie dTIippolyte Flandrin est une protestation contre ce paradoxe. Toujours laborieuse et souvent pénible, très dure même à ses débuts, l’existence de ce très grand artiste n’a rien eu qui ne ressemblât à celle de tout le monde. Et pourquoi voudrions-nous qu'il en fût autrement? « C’est un métier de faire un livre, a dit La Bruyère, comme de faire une pendule », et en effet je ne connais pas de métier où l’on puisse réussir, ni même que l’on remplisse honorablement, si l’on ne commence par y consacrer son activité tout entière. A plus forte raison ne faiton pas de « grand art » h temps perdu, ni de chefsd’œuvre par aventure, et le génie lui-même est soumis, en tout temps, à la loi du travail, de la discipline et de l’effort.
Après cela, mon cher ami, je n’essaierai pas de résumer votre livre. On ne résume pas une biographie, et puis, est-ce qu'on lit les Préfaces? X ous m’êtes d’ailleurs témoin que je n’ai pas voulu en écrire une. Mais vous m’avez fait l'honneur de me confier les « bonnes feuilles » de votre livre ; je les ai lues avec infiniment de plaisir, et j’ose dire, d’émotion : vous m’avez fait connaître, comme à tous ceux qui vous liront, une âme singulièrement noble, une de ces âmes rares, qui joignent à toutes leurs qualités cette qualité, plus rare encore, de
HIPPOLYTE FLANORIN
s’ignorer elles-mêmes, et ainsi dont l’héroïsme — oui, j’ai dit l’héroïsme — n’est égalé que par leur modestie. Vous m’avez appris beaucoup de choses que je ne savais pas ; — et j ’ai voulu vous en remercier. C’est ce que j’ai fait du moins mal que j'ai pu, quoique moins bien que je n’eusse voulu. N’y regardez pas de trop près ! Ne voyez, dans ces quelques lignes, que l’expression de ma reconnaissance, et avec tous mes vœux pour le succès de votre Hippo lyle Flandrin , recevez l’assurance de mes sentiments dévoués.
F. Brunetière.