Nous nous rappelons nous-môme avec quel étonnement
lier de Louis Lamothe. Mais, outre que son originalité fougueuse devait bientôt secouer le joug de toute discipline, son tempérament exubérant de coloriste le prédestinait à se révolter contre les traditions austères de l’école où un hasard l’avait conduit. Les premières témérités du pinceau de Régnault effrayèrent Flandrin, qui les. regardait comme autant de folies. De là cette note désespérée que nous relevons dans la correspondance du maître avec Louis Lamothe : « Si vous aviez vu le dernier concours d’Henri Régnault, vous auriez pleuré. C'est désolant, et je ne comprends pas comment on peut revenir de là, à moins que ce ne soit un pari et une charge L »
Ce curieux jugement prouve deux choses, d’abord que les différences de nature creusent entre les artistes des fossés étrangement profonds ; et ensuite que Flandrin, si bienveillant pour les personnes, n'entendait pas transiger sur les articles de son credo. Le talent du sujet ne le rendait pas indulgent, quand il croyait l’orientation dangereuse, au contraire il déplorait d’autant plus ce qu’il
H. Flandrin, auquel il avait été présenté, parlait de cet enfant de douze ans, dont la facilité se jouait dans des compositions souvent très compliquées. » Ch. Timbal, Notes et Causeries, p. 255.
1. La lettre n’étant pas datée, nous ne pouvons savoir de quel fconcours il s’agit. Ce n’est certainement pas de celui qui valut à Régnault le prix de Rome, puisqu’il est postérieur de deux ans à la mort de Flandrin : Henri Régnault remporta le prix de Rome, en 1866, avec un tableau ayant pour sujet Achille et Patrocle. En 1862, Régnault, Agé de dix-neuf ans, avait obtenu une mention honorable avec un tableau représentant Coriolan ; mais, en 1863, le résultat avait été moins bon, le jeune homme n’avait pas été reçu en loge. C’est probablement à ce concours que Flandrin fait allusion.
considérait comme un égarement plus fâcheux.
Parmi les anciens élèves de Flandrin, quelquesuns comme MM. Alexis Douillard, Lobin, Perrodin se sont consacrés à la peinture religieuse. Lobin, s’étant établi à Tours avec la spécialité de peintre verrier, a fait profiter de son noble talent un grand nombre d’églises. Perrodin, a décoré plusieurs chapelles à Notre-Dame de Paris. M. Alexis Douillard, récemment décédé, a doté de pieuses compositions l’église Saint-Julien à Tours et plusieurs chapelles dans différentes villes L
M. Urbain Bourgeois, fds lui-même d’un artiste qui avait été le camarade d’Hippolyte Flandrin, obtint le 1er second grand Prix au concours du Prix de Rome en 1863 1 2. Avec un talent plein de distinction, il a maintenu sans faillir les nobles traditions de PÉcole.
M. Eugène A. Guillon, dont nous citons plus haut le témoignage, s’est adonné plus spécialement au portrait et à l'exacte représentation des scènes historiques, où il apporte à la fois une préoccupation scrupuleuse de la vérité et une rare énergie.
Bernard, qui remporta le prix de Rome comme
1. En particulier, à Nantes, sa ville natale, la chapelle du Sacré-Cœur, dans l’église Saint-Donatien, la chapelle des Darnes de Marie-Réparatrice ; à Rennes, la chapelle Sainte- Anne dans la cathédrale, etc. Alexis Douillard est mort en 1905.
2. Flandrin, qui avait espéré pour son élève la première récompense lui dit avec cordialité après le concours « A l’année prochaine! » Mais l’année suivante, le maître n’était plus de ce monde. Avant de partir pour Rome, très préoccupé des réformes qui étaient dans l’air et qui à son avis menaçaient gravement l’enseignement et le culte du beau, il avait dit à son élève en lui donnant une dernière et énergique poignée de main : « Serrons la forme ! ».
paysagiste, a marché avec honneur dans la voie qu’il s’était choisie.
Biaise DesgofTc, qui s’est renfermé dans le genre de la nature morte, s’y est acquis, avec une maîtrise incontestée, une réputation universelle1.
A ses élèves particuliers le maître plus tard en joignit d’autres. Élu membre de l’Institut, en 1853, il enseigna conjointement avec ses confrères à l’Ecole des Beaux-Arts 2. Nous tenons d’un témoin oculaire que ses leçons étaient des plus goûtées. « Il faisait salle comble et on l’écoutait non seulement avec respect, mais avec émotion. Gomme son maître jadis, il parlait avec enthousiasme du beau et des grands artistes. Un jour qu’il finissait la séance, après avoir ainsi répandu son âme 3 4 dans son enseignement, son jeune auditoire l’applaudit.
« Mon cœur a tressailli bien des fois, écrivait Poncet, en écoutant cette belle âme exhaler son tendre et brûlant enthousiasme pour les beautés de la nature et de l’art. Quil’a entendu une foisne l’oubliera jamais1. »
1. Citons encore parmi les élèves d’Hipp. Flandrin, MM. d’Assy, Bardin, Berthier, Bizot, Bouchard, Richard Cavaro, Chavassieux, Chrétien, Dupoizat, Favard, Prosper Guérin, Hirsch, Lepic, Lessore, Poggi, l’abbé de Saint-Pulgent, Schmitt, etc., toute une phalange, trop €ôt privée de son chef.
2.. Chaque professeur enseignait à l’École des Beaux-Arts à tour de rôle pendant un mois. Il venait alors à l’École, sinon tous les jours, du moins une fois ou deux par semaine pour corriger les dessins ou les peintures des élèves. Flandrin s’acquittait de cette mission avec zèle. En plus de .son mois , il faisait encore souvent celui d’Ingres, qui, âgé de plus de soixante-dix ans, ne pouvait venir régulièrement.
3. L’expression est de Flandrin lui-mème, parlant d’Ingres (V. chap. III, p. 57).
4. V. au chap. XVIII, la lettre touchante d'un pensionnaire de Borne en 1864 (p. 334).
Son influence eût été grande, s’il n'avait pas disparu si tôt. Il n'a pu que semer... Du moins ceux qui ont passé par ses mains ont tous gardé de leur contact avec lui plus que la douceur de souvenirs personnels, la tradition d’un art idéaliste et la saine pratique d’un dessin consciencieux.
SAINT-PAUL DE NÎMES ET SAINT-MARTIN-d’aINAY
En dehors de Paris, H. Flandrin a décoré l’église de Saint-Paul à Nîmes et celle d’Ainay à Lyon. 11 trouva dans les deux cas des conditions tort différentes : à Lyon, une église très vieille, fort sombre, où un champ étroit était mesuré à la peinture ; à Nîmes, un édifice tout neuf, bien éclairé, ouvert tout entier à la libre initiative de son pinceau.
Jamais il ne jouit de semblables avantages : à Saint-Séverin on ne lui avait donné qu/une chapelle, à Saint-Vincent-de-Paul la décoration fut partagée entre deux artistes, à Saint-Germain-des-Prés le
IIIPPOLYTE FLANDRIN
caractère successif des commandes exclut l’unité de plan et d’ailleurs, dans un cadre si ancien, l’œuvre de l’artiste moderne trahit toujours la différence d’âge qui la sépare du monument. A Nimes, Flandrin se trouvait replacé dans la situation privilégiée des maîtres d’autrefois,, qui pouvaient approprier exactement leurs créations aux monuments.
Ce fut en 18/iG, sur la demande de Questel, l’éminent architecte de Saint-Paul de Nîmes, que Flandrin accepta de se charger de cette nouvelle œuvre. A cette époque il terminait le chœur de Saint-Germaindes-Prés, sans avoir en vue d’autre grand travail. Mais l’église de Nîmes n’était pas en état de recevoir des peintures.
Elle l’était encore bien peu, quand, au mois d’octobre de l’année suivante, l’artiste, accompagné de son frère Paul et de son aide Chancel, vint y rejoindre Denuelle, qui avait dirigé la décoration générale à Saint-Germain-des-Prés et qui devait jouer le meme rôle à Nîmes. 11 ne s’agissait alors que de travaux préliminaires, mais la présence de Flandrin était indispensable, ne fut-ce que pour secouer certaines inerties. Son impatience et son dépit éclatent dans le petit récit qu’il fait à sa femme de sa première visite à l’église Saint-Paul.
« Figure-toi qu’en arrivant je vais tout de suite avec Paul à l’église : nous la trouvons pleine d’ouvriers ; nous cherchons nos échafaudages : impossible. Nous ne voyons qu’une horrible carcasse en bois pourri, dont les maçons ne voudraient pas pour les plus grossiers travaux. Tout craque ou bascule : enfin impossible d’y marcher avec la moindre sécurité. Je me récrie ; puis Denuelle arrivant crie encore pkis fort et tire de sa poche le marché conclu
SAINT-PAUL DE NIMES ET SAINT-MARTIN-d’aINAY 185
et signé par l’entrepreneur. Nous disons que nous n’accepterons jamais ça. Alors cet homme commence à balbutier, à tergiverser, puis enfin il promet de s’exécuter; mais enfin tu comprends combien ça nous gêne.
« Cependant demain nous dessinons et aprèsdemain nous peignons. Ce temps nous , aura suffi pour préparer ce qui nous regarde, faire réparer la part d’échafaudage qui nous est utile, refaire les enduits, préparer les enduits à la cire. Il est vrai qu’on passe les nuits1. »
Dès qu’Hippolyte Flandrin put travailler, il le fit avec la plus grande énergie. Un jour, avec ses deux aides, il dessina quatre grandes figures de plus de six pieds 2. Mais il ne se proposait pour cette fois que d’amorcer son œuvre et, après une dizaine de journées bien employées, retourna à Paris 3.
Pour exécuter les peintures elles-mêmes, il fallait s’installer à Nîmes pour plusieurs mois et se donner à l’ouvrage tout entier. Flandrin s’y résolut et cependant la perspective d’une longue saison à passer làbas dans l’isolement l’effrayait un peu. « Pensez un peu à nous cet hiver, écrivait-il à M. et M,uc Baltard, lorsque rassemblés vous jouirez du bonheur de communiquer et de causer avec vos amis, nous, nous serons bien seuls, et, sans le travail, je ne sais trop comment on pourrait passer trois mois ici 4. »
En plus du travail, Flandrin, pour se consoler de l’exil, avait la joie de voir à côté de lui sa jeune famille, qu’il avait installée tout près de l’église