L ATELIER D INGRES
loge pour la première fois1. Le sujet donné était La reconnaissance de Thésée par son père. Thésée, dit la légende, était parvenu à Page d’homme sans être connu de son père Egée. Quand il vint à Athènes, il se trouva en butte à la jalousie de Médée, toute puissante sur l’esprit du roi. Médée avait même décidé Egée à faire périr le jeune homme par le poison. Mais, à la table du festin, Egée reconnut son fils à l’épée qu’il portait, et, renversant la coupe préparée, il embrassa le jeune héros à la confusion de Médée.
Cette scène prêtait à l’expression de sentiments variés et dramatiques ; mais la complexité des circonstances, le grand nombre des personnages réunis, le cadre même d’un festin, était autant de difficultés fort sérieuses.
Hippolyte Flandrin n’avait jamais fait de tableau, tandis4}ue plusieurs de ses concurrents, qui revenaient en loge pour la septième ou huitième fois, avaient sur lui l’avantage d’un talent exercé. Pour compenser cette infériorité, il avait besoin de toutes ses forces : il se sentit bientôt atteint du choléra. La terrible épidémie qui marqua l’année 1832, décima littéralement la petite brigade des logistes. L 'un des jeunes artistes succomba. Quant à Flandrin, sa santé, surmenée par le travail et les privations, semblait le désigner au lléau. 11 fut malade pendant un mois et demi. Il ne garda la chambre, il est vrai, que cinq jours et ne voulut avouer à sa famille que ce
1. Il s’était d’abord proposé de ne pas concourir, ne sachant comment subvenir aux frais de son travail; mais Ingres, désolé, lui dit : « En concourant, vous m’auriez pourtant rendu bien heureux ! » L’élève ne résista pas au désir ainsi exprimé par son maître.
qu’il appelait « un tout petit bout de choléra1 ». Mais quand, appuyé sur le bras dé son frère, il regagna son poste de travail, tremblant de fièvre, ébranlé comme on l’est par un assaut de ce genre, il ne disposait guère de ses moyens. Les autres logistes étaient déjà presque à la moitié de leur tableau, lorsqu'il n’avait pas encore commencé à peindre2.
Le sentiment de la responsabilité était poussé chez lui au suprême degré. « La reconnaissance, écrivaitil à ses parents, m’impose des devoirs qu'il faut remplir. Par mon tableau, je dois justifier la confiance de M. Ingres, défendre sa doctrine et l’honneur de son école devant des hommes prévenus et qui, lors même qu’ils trouveraient la vérité, ne voudraient pas la reconnaître, car ils se condamneraient euxmêmes. Vous voyez que j’ai sur le dos une lourde tâche. Dieu veuille que je la porte, mais si son poids m’écrase, je n'aurai rien négligé et j’aurai employé toutes mes forces 3. »
Exalté par ce sentiment, il travaillait de six heures du matin à huit heures du soir. Il ne prenait plus le temps d’écrire à ses parents. Tel que nous le connaissons, fallait-il qu’il fût débordé ! Tout au plus, de temps en temps, donnait-il signe de vie, à la fin des lettres que Paul écrivait à sa place. Enfin, le concours toucha à son terme.
Le dernier jour, les loges étant ouvertes, chacun des concurrents peut voir les œuvres de tous les autres. Le tableau de Flandrin s'imposa à l'attention et à l’estime de ses camarades. « Moi qui suis dans une tout autre route qu’eux, je leur ai produit une impres-