CHAPITRE VII
1° Deux théories pathogéniques se disputent l'interprétation des cirrhoses ; l’une admet qu’il s’agit dès le début d’une réaction interstitielle, l’altération parenchymateuse étant ultérieure et consécutive, c’est la théorie interstitielle. L'autre considère la lésion épithéliale comme primitive, c’est la cellule hépatique qu'atteint tout d’abord l’intoxication ; elle se trouve ainsi détruite et à sa place se développe une cicatrice fibreuse, c’est la théorie parenchymateuse.
2° Chacune de ces deux théories correspond à certains faits d'observation réelle. Si l'apparition du tissu fibreux périvasculaire se forme quelquefois en dehors de toute atteinte cellulaire, ce qui, pour certains cas, vient à l’appui de la théorie interstitielle, par contre, la précession de l’atteinte cellulaire sur la réaction fibreuse paraît une règle d’une constance presque absolue, et ce fait sert de preuve à l'opinion parenchymateuse. Cette dernière interprétation paraît en effet, serrer de plus près la vérité des faits ; la précocité de la lésion
parenchymateuse constitue un fait général d’une extrême importance et qui se montre comme la conséquence de la fragilité cellulaire.
3 La cellule hépatique apparaît d’une fragilité remarquable à l'égard de toute modification de la tension osmotique des milieux qui la baignent et à l’égard de toute action toxique ou infectieuse.
Nous avons eu l’occasion de démontrer que les altérations cellulaires surviennent déjà une heure et demie après l'injection intraportale de certaines solutions hypertoniques, de même qu’elles suivent presque immédiatement une actiontoxique quelconque (phosphore, mercure, alcool, toluilène-diamine, chloroforme) ou une action microbienne.
ke Cette fragilité cellulaire se traduit par des altérarations extrêmement précoces, affectant le type de la dégénérescence granuleuse acidophile avec ou sans pycnose du noyau.
Ces altérations cellulaires siègent presque toujours autour de l’espace porte dans les intoxications rapides, après un ou deux jours elles se groupent au centre du lobule et bientôt cette deuxième localisation brûle les étapes, dépasse en intensité les lésions périportales, à telle fin que cette zone a été appelée « zone fragile ».
Cette atteinte cellulaire se répare facilement par régé. nérescence cellulaire, par hypertrophie compensatrice avoisinante et par karyokinèse des cellules hépatiques, quand il s’agit d’une intoxication passagère. Par contre, lorsque l’intoxication se répète à intervalles rapprochés et se trouve suffisamment atténuée pour ne
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pas provoquer de dégénérescence graisseuse étendue, les dégénérescences granuleuses persistent, les cellules atteintes se résorbent et progressivement au niveau des foyers touchés se développe une réaction fibreuse qui est le début d’une cirrhose en voie de développement.
Il en résulte que dégénérescences granuleuses, atteintes cellulaires répétées et non brutales semblent affecter des connexions intimes avec le processus de cirrhose au début, c’est à cette opinion que nous conduisent les examens histologiques des prises successives d’un même foie en évolution cirrhotique.
L’extrème fragilité cytoplasmique de la cellule hépatique nous paraît fournir un argument nouveau qui vient à l'appui de la précession des altérations parenchymateuses sur les altérations interstitielles.
5° Comment se développe le tissu fibreux au début de la cirrhose? Suivant quatre processus que nos recherches nous permettent de classer de la façon suivante :
Processus biliaire.
— vasculaire.
— cicatriciel.
pericellulaire.
Seul, Le processus vasculaire semble parfois se développer en dehors de toute atteinte parenchymateuse. Par contre, à l’origine du processus biliaire et cicatriciel ,nous constatons la précocité de l'atteinte cellulaire et l'évolution ultérieure du tissu fibreux au niveau des foyers cellulaires atteints.
La cirrhose péricellulaire est fréquente, elle se développe toujours autour d’une cellule en dégénérescence granuleuse. Au début, la sclérose se borne à un épaississement de la paroi du capillaire. Bientôt, cette sclérose s’accentue, les cellules de Kupffer y prennent une part importante.
Cette sclérose peut être facilement interprétée, avec M. Chauffard, comme un processus de défense, mais plus défense de l’organisme à l'égard de la cellule dégénérée en voie de résorption, que défense de la cellule elle-même contre l’intoxication.
6° Toute cellule altérée, en voie de résorption, comme l’est la cellule dégénérée et granuleuse, devient une source d'intoxication. Progressivement, elle fait passer dans la circulation, non seulement les poisons qu’elle a fixés, mais aussi les albumines, qui constituent sa substance,
D'où, défense par l’enkystement et par cirrhose péricellulaire, d’où aussi, l’apparition dans le sang de poisons dits anticorps, analogues à ceux que l’on fait apparaître dans la circulation d’un animal, auquel on injecte de la substance hépatique d’un autre animal. Cette substance de réaction est due à la résorption hépatique, c’est un anticorps hépalotoxique, le sujet ne défend pas son foie, mais se défend contre son foie.
Grâce à la méthode de Bordet et Gengou, nous avons pu dépister cette substance non seulement dans le san g d'animaux préparés, mais aussi dans le sérum de cirrhotiques à certaines périodes, où le parenchyme hépatique subit une poussée dégénérative. Cet anticorps
complique encore plus la marche grave et progressive des cirrhoses à leur période terminale.
7° Ces substances de réaction possèdent probablement mais à un degrè moindre les propriétés nocives pour le foie deshépatotoxines, c’est-à-dire,elles ne font qu’accentuer la lésion cellulaire, elles prolongent aussi sa durée, si bien qu'après une phase d'intoxication externe suit une phase d'intoxication interne.
L'’altération hépatique se trouve ainsi renforcée à nouveau. Ces hépato-toxines, non seulement peuvent provoquer des altérations cellulaires du foie, mais encore une réaction interstitielle, quand elles sont administrées à petites doses répétées. Cette réaction apparaît plus nettement quand il s’agit d’hétéro-hépato-toxines mais existe encore avec les iso-hépato-toxines et les auto-hépato-toxines.
On ne peut s’empècher de comparer l’évolution d’une cirrhose au début à ces altérations produites par les hépato-toxines. En effet, au début d’une cirrhose, l’atteinie toxique a altéré une partie du parenchyme ; celui-ci est résorbépar la suiteet le maladese comporte comme un animal auquel on injecterait du parenchyme hépatique, le fait seul de résorber son foie suffit, semble-t-il, à provoquer une atteinte même scléreuse du parenchyme avoisinant.
L’aliération cellulaire, non seulement précède la sclérose mais semble mème aider dans une certaine mesure l’apparition d’une réaction conjonctive.
8 L'étude histologique et expérimentale des cirrhoses fait assister à une continuelle répercussion des alté-
rations cellulaires ou interstitielles les unes sur les autres.
De fait, la cirrhose au point de vue pathogénique devient d'une extrême complexité. Il n’y a pas seulement atteinte organique locale. L'étude des anticorps nous a montré que l’état général, que la réaction humorale jouaient un rôle important dans cette question encore si obscure de la transformation scléreuse du parenchyme hépatique.