‹ Histoire abrâegâee de la littâeratureChapitre 107 sur 181 · BOILEAU · texte numérisé non relu

BOILEAU

De 1627 à 1660, tout avait été remis au hasard, et quoiqu'il y eût déjà des modèles, il n'y avait pas de doctrine.

Deux sortes de poëtes jouissaient alors de la faveur publique. Il y avait d'une part les continuateurs de Ronsard, lesquels persistaient à

le suivre en dépit de Malherbe, et avec d'autant plus d'énergie que leur idole avait été attaqué. Ils regrettaient le passé et restaient fidèles à la ballade, à la villanelle, aux vieux mots gaulois, au système de poésie facile qui permettait à Ronsard de faire deux cents vers avant déjeuner, et deux cents après diner D'autre côté, il y avait les

disciples de Malherbe, ces puristes, lesquels outraient quelques-unes de ses prescriptions, et déplaçant la condition de la difficulté, la transportaient des choses aux mots, et du choix des pensées à l'accomplissement de quelques règles de détail, par exemple, la richesse de la rime. Ils rimaient donc richement des pauvretés, ou s'amusaient à emprisonner des pensées lâches et vagues dans les liens d'une métrique dont la rigueur rendait le contraste plus ridicule. Ceux-là participèrent des deux écoles, de celle de Ronsard, pour la prolixité et la négligence ; de celle de Malherbe pour le soin excessif donné à quelque partie de l'exécution. (1)

Un double esprit partageait donc la poésie dans la première partie du XVIIe siècle. Cet état de choses ne pouvait durer : les deux chemins conduisaient à l'abîme. Il fallait une autorité publique, reconnue, officielle. C'est alors que surgit le législateur du Parnasse français, Boileau.

. Nicolas Boileau Despréaux naquit à Paris, le 1 novembre 1636. Son père, Gilles Boileau, était greffier de la grande chambre.

Après son admission au barreau, en 1656, il se dégoûta de cette profession et embrassa l'état ecclésiastique. Dégoûté de sa nouvelle carrière, il s'adonna tout entier aux lettres après s'être convaincu

Que son astre en naissant l'avait formé poëte.

Son premier essai, une satyre : Les adieux à Paris, faillit détrôner Chapelain qui était alors l'oracle de la littérature. Il attira définitivement l'attention publique, lors de l'apparition de ses sept premières Satyres (1666). Les envieux, les petits poètes, les rimeurs à la commande, qu'il avait flagellés, s'armèrent à leur tour. Il leur répondit victorieusement dans sa neuvième satyre adressée à son esprit ; elle fut suivie de trois autres, où il obtient définitivement gain de cause. Il y a moins d'irrégularité dans ses Epîtres. Les pensées sont plus fortes et mieux enchaînées entre elles. L'auteur fait preuve d'un jugement sain, d'un talent flexible. L'art poétique parut en 1674; cette épître contient des erreurs et des omissions, mais surpasse celui d'Horace par la régula-

(1) M. Nisard, Histoire de la littérature française.

rité du plan, le bonlieur des transitions et la richesse du style ; c'est véritablement le chef-d'œuvre du bon sens ; sans être larges et féconds, les principes sont justes et solides.

Un pupitre placé, et ensuite déplacé à l'occasion d'un différend entre le trésorier et le chantre de la sainte chapelle, fut le thème d'un charmant petit poëme. Boileau s'empara de ce sujet, si insignifiant en lui-même, et fit le Lutrin^ poëme qui, seul, aurait suffi pour assurer l'immortalité à l'auteur. Les quatre premiers chants surtout offrent toute la variété, toute la richesse de peinture qui conviennent au genre ; on ne saurait pousser plus loin l'art d'annoblir des petits détails.

Les quelques écrits en prose que Boileau nous a laissés sont bien inférieurs à sa poésie.

Il fut reçu membre de l'Académie française, en 1684.

Le caractère de Boileau était une bonté un peu brusque, de la mélancolie, de la sincérité, une probité scrupuleuse et une grande force de volonté.

Il fut, comme l'a dit Voltaire :

Oracle du goût, dans cet art difficile

Où s'égayait Horace, où travaillait Virgile.

Il est plutôt versificateur que poëte : il a martelé la poésie, l'a assoupli, à sa volonté ; mais il semble ignorer ce qui constitue l'essence de la poésie : l'âme et l'imagination. De là vient que son école ne pût joindre la chaleur à la régularité. " Boileau passe Juvénal, atteint Horace, semble créer les pensées d'autrui et se rendre propre tout ce qu'il manie. Il a, dans ce qu'il emprunte des autres, toutes les grâces de la nouveauté et tout le mérite de l'invention ; ses vers forts et harmonieux, faits de génie, quoique travaillés avec art, pleins de traits et de poésie, seront lus encore quand la langue aura vieilli, et en seront les derniers débris. On y remarque une critique sûre, judicieuse et innocente, s'il est permis au moins de dire de ce qui est mauvais qu'il est mauvais." (1)

Boileau mourut le 13 avril 1711, emportant avec lui l'estime et la considération de ses concitoyens.

Le Perrier écrivit au bas de son portrait le quatrain suivant :

Au joug de la raison, asservissant la rime, Et même en imitant, toujours original.

J'ai su dans mes écrits, docte, enjoué, sublime, Rassembler en moi. Perse, Horace et Juvénal.

(1) LaBrujère.

Page 1