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LAFONTAINE

Un homme, dit Labruyère, paraît grossier, lourd, stupide ; il ne sait pas parler, ni raconter ce qu'il vient de voir : s'il se met à écrire, c'est le modèle des bons contes ; il fait parler les animaux, les arbres, les pierres, tout ce qui ne parle point: ce n'est que légèreté, qu'élégance, que beau naturel et que délicatesse dans ses ouvrages.

Cet homme, est Lalbntaine, V incomparable Lafontaine, le meilleur écrivain qu'Esope ait inspiré.

Jean de Lafontaine naquit à Château-Thierry, en Champagne, le 8 juillet 1621.

Après quelques études faites sans succès marquant, il résolut, à l'âge de 19 ans, d'entrer dans l'oratoire, il en sortit 18 mois après.

Insouciant de tout, sans choix d'occupation, sans ambition, il se laissa porter au gré de ses parents qui le marièrent à Marie Hericart, femme spirituelle et belle. Pendant vingt-cinq ans, Lafontaine exerça la charge de maître des eaux et forêts avec une indifiérence, une insouciance et un dégoût tels, qu'il ignorait même jusqu'où s'étendait le terrain qu!il avait sous sa garde. Evidemment, Lafontaine n'était pas à sa place : une circonstance lui fit connaître son véritable chemin. Une ode de Malherbe ayant été débitée devant lui avec emphase, il se sentit attiré vers la poésie par un attrait irrésistible. Dorénavant, Lafontaine n'errait plus qu'à l'aventure dans le bois silencieux, récitant, apprenant, déclamant tous les vers qui lui tombaient sous la main. Il commence à rimer, lit Horace, Virgile, Térence, Rabelais, Marot, Voiture, du Perrier, Régnier, et traduit en vers V Eunuque de Térence (1654) ; c'était son début.

Lafontaine se rend à Paris. Fouquet se l'attacha et lui fit une pension de mille francs, pourvu toutefois qu'il composât, à chaque quartier une pièce de vers. C'est alors que parurent plusieurs de ses petites compositions originales, entr' autres le Songe de Vaux, l'élégie aux l^ymphes de Vaux, etc.

A Paris, le bonhomme Lafontaine, comme on l'appelait, faisait partie de cette joyeuse confrérie d'hommes d'esprit. Racine, Boileau, Molière, Chapelle, et tant d'autres, dont le règne de Louis XIV est si fécond. Il s'y fit surtout remarquer par son originalité, l'étrangeté de ses manières, sa taciturnité, qu'au premier abord on aurait prise pour l'accessoire d'un

esprit médiocre, mais qui, à la fin, mettait les rieurs de son côté. Tout le monde connaît l'histoire de Baruch, celle des trois bêtes de Mme de la Sablière, les rêveries de Lafontaine au pied d'un arbre, pendant toute une journée pluvieuse, etc.

Lafontaine a voulu, dans ses Contes immoraux et licencieux, imiter en vers les sujets badins et galants qu'Arioste et Boccace avaient empruntés aux Trouvères. Il sont peu connus de nos jours et ne méritent guère de l'être. Lafontaine ne signifie plus que l'auteur des Fablts. Il en a fait, comme il le dit :

Une ample comédie, à cent actes diyera.

"On trouve déjà, observe un de ses biographes, dans les premiers livres de ce talent admirable de conteur, cet art de donner la vie à tous ses personnages en leur prêtant les passions humaines, de nous intéresser aux destinées d'un roseau et d'un chêne, ou même à la pauvre vigne que l'on broute, aux voyages aventureux du pot de terre qui va par monts et par vaux, se choquant avec le pot de fer ; le poëte possède déjà ce talent de descriptions qui, en quelques mots, nous présente un tableau complet : le lapin jouant dans la rosée, la chèvre au bord du précipice, ou la nichée d'oiseaux babillant dans les blés. On y remarque déjà ces charmantes allusions qui découvrent tout un monde : Troie à propos de la querelle des deux coqs, Louis XIY et le roi d'Espagne à propos de deux chèvres qui s'amusent sur un pont, Ulysse cité par les canards qui cherchent à persuader la tortue, etc. C'est dans la seconde partie qu'on le voit se livrer à toute l'effusion de son cœur, la fable n'est plus tout pour lui ; c'est un cadre où vont se promener ses gracieux caprices et en chasser ses rêveries vagabondes, ces traits de sentiment qui nous ravissent dans les deux pigeons, dans Philomèle et le Progné, dans le songe d'un habitant du Mongol, etc. ; c'est là aussi que l'on rencontre les drames les plus complets, les animaux malades de la peste, etc., les sorties les plus élégantes : le paysan du Danube ; les récits les plus alertes : la laitière et le pot au lait, et enfin toutes les richesses de la poésie héroïque, toute la précision de la poésie philosophique unies aux grâces piquantes de la comédie et du récit joyeux. Lafontaine n'a inventé le sujet d'aucune de ses fables, mais il a inventé son style, et ce style où l'on découvre de nouvelles grâces à mesure qu'on l'étudié davantage est fort supérieur aux idées qu'il en a revêtues. Quant à la morale, elle a le tort d'être flottante, incertaine, fausse même quelquefois, et Rousseau a raison quand

il dit que beaucoup de ces petits poëmes sont de nature à égarer l'enfance et doivent être réservés pour ceux dont le jugement est formé."

Lafontaine mourut, le 13 mars 1695, âgé de 73 ans, 8 mois et 5 jours. Lorsqu'on le déshabilla pour le mettre sur le lit de la mort, on le trouva couvert d'un cilice, ce que Racine, fils, a dépeint en ces mots :

Vrai dans tous ses écrits, vrai dans tous ses discours, Vrai dans sa pénitence, à la fin de ses jours ; Du maître qu'il approche il prévient la justice. Et l'auteur de Joconde est armé d'un cilice.

Plusieurs écrivains, Lamothe et Florian entr'autres, ont essayé de marcher sur les traces de Lafontaine, mais comme ils sont restés loin derrière lui ! Jamais on ne pourrait dire de lui avec plus de vérité : il peignit la nature et garda sts pinceaux.

Lafontaine s'est fait lui-même cette épitaphe qui le peint parfaitement :

Jean s'en alla comme il était venu, Mangea le fond avec le revenu ; Tint les trésors, chose peu nécessaire.

Quant à son temps bien sut le dépenser. Deux parts en fit, dont il voulait passer. L'une à dormir, l'autre à ne rien faire.

Après ces génies, on place au second rang, Maynard, qui cultiva la poésie fugitive ; Malleville, Gombault, Bensérade, Sarrasin, Théophile, Chapelain, auteur du poëme, La Pucelle ; Saint Armand, qui composa le Moïse sauvé, poëme auquel il voulut accoler le titre d'épopée, mais qui n'est qu'une fade idylle biblique ; Desmarets de Saint Sorlin, auteur d'un poëme insipide : Clovis ; le P. Lemoine, qui composa son Saint- Louis, ouvrage connu des lecteurs de bon goût ; Segrais, remarquable par ses églogues charmantes ; Chapelle, auteur du Voyage à Montpellier; Chaulieu et Lafare, dont les vers annoncent la licence du XVIIIe siècle.

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