VOLTAIRE
Il s'est rencontré un homme prodigieux qui avait à un degré extraordinaire le don, si particulier au génie français, de voir et de faire voir ; dont la vivacité de l'intelligence s'est toujours soutenue ; qui a assoupli la langue à sa volonté ; qui, dans quelque genre qu'il s'exerça, quelque faux ou quelque vrai que soit son texte, quelqu'infâme ou quelqu'honorable que soit l'objet qu'il caresse, ne laisse pas de jeter une vive lumière autour de lui ; doué de cette facilité et de cette souplesse qui se pliait aux genres les plus opposés; un homme dont tout est intimement français: incontestant, pétulent, impérieux, dégagé dans ses manières, dans sa conversation, dans ses écrits; un homme qui a concentré en lui les divers éléments corrupteurs et corrompus de son siècle ; qui a commandé après sa mort, et dont l'ombre est encore vivante dans notre siècle ; qui a fait école, dès le premier livre qu'il a écrit; un homme, enfin, qui,' à peine né viable, devait ensuite conduire et représenter le XVIIIe siècle : — cet homme c'est Voltaire.
Pour bien connaître cet écrivain, pour bien étudier cette nature si riche et si fourvoyée, il faudrait écrire un livre. Avec quelques coups de pinceaux sur un si grand fond, on ne peut que laisser une pâle esquisse
François Marie Arouet de Voltaire naquit à Chatenay, près de Sceaux, le 20 février 1694.
Il fit preuve de talents précoces au collège de Louis-le-Grand, sous la direction des RR. PP. Jésuites. Il se faisait remarquer parmi ses camarades par ses saillies audacieuses qui étonnaient les élèves et effrayaient les maîtres. Son professeur de rhétorique, le père Guy, lui prédit qu'il serait le Porte-étendard de V incrédulité en France. Le Père Patin n'avait pas moins deviné juste lorsqu'il disait : '' Cet enfant est dévoré de la soif de la célébrité." A 16 ans. Voltaire terminait ses études et se préparait au droit. Pour se distraire de l'aridité de cette occupation, il fréquentait les sociétés les plus élégantes et même les plus corrompues' de la capitale.
Il passa en Hollande, en 1713, en qualité de secrétaire du Marquis de Châteauneuf ; il rentra peu après au foyer paternel. L'étude du droit l'ennuyait. Il l'abandonna pour se laisser porter à son goût favori la poésie. Les longues conversations qu'il avait eues avec M. de Caumar-
tin, vieux causeur qui avait vu plusieurs règnes, lui donnèrent l'idée de la Henriade et du Siècle dt Louis XIV. A la mort de Louis XIV, la satyre succéda à la flatterie et le jeune Arouet, mis à la Bastille sous soupçon d'être l'auteur d'une pièce furibonde qui finissait ainsi :
J'ai vu ces maux et je n'ai pas vingt ans.
L'année qu'il passa en prison fut employée à ébaucher la Henriade et à corriger la tragédie à^ Œdipe faite en 1713. C'est à l'époque de son élargissement qu'il changea son non d'Arouet en celui de Voltaire.
Il fit jouer Œdipe avec succès, en 1718. Arthémise n'eut pas le même bonheur. Son Epître à Uranie fut le sujet de son inimitié avec J. Bte. Rousseau.
Après plusieurs avanies essuyées en France, Voltaire passa en Angleterre et y publia une édition complète de sa Eenriade, poëme épique, les tragédies de Brutus et La mort de César. Son Apothéose d'une comédienne^ sale injure contre la religion et ses ministres, l'obligea de quitter la capitale.
Jj' Histoire de Charles XII est recommandable plutôt par le style que par l'exactitude des faits. Zaïre (1732), tragédie qu'il a composée en 18 jours, est sans contredit une de ses meilleures pièces.
Les lettres philosophiques, Le duc de Foix, tragédie, JElzire, Zulime, Mahomet, Mérope, Marianne, autres tragédies ; la critique du Temple du goût, le poëme licencieux, La Pucelle (1730), vinrent tour à tour agiter l'opinion publique qui était loin d'être fixée sur son compte.
Grâce à la Pompadour, Voltaire fit son entrée à l'Académie en 1746, Ses courbettes à la cour lui valurent une charge de gentilhomme et le titre d'Historiographe de France.
Il passa à la cour de Frédéric II, de Prusse, en 1750. Le roi l'accueillit en l'appelant le premier homme de Vunivers, un philosophe couronné ; — puis l'histoire de la vie de Voltaire nous oJ0Pre plus que ses démêlés avec les ministres du culte, les excommunications dont il rit, ses fameux déjeuners, ses impiétés sans cesse grossissantes, son cynisme, ses querelles avec le roi philosophe, ses impasses avec la police, puis sa mort, qui eut lieu le 30 mai 1778, à l'âge de 84 ans.
Ses œuvres complètes, qui forment 70 vols in-8. comprennent, outre les ouvrages que nous avons déjà mentionnés, V Essai sur les mœurs et V esprit des nations^ V Histoire de Pierre le Grand, le Dictionnaire philo-
sophique, son théâtre complet, sa correspondance, des Romans, des Mélanges, un grand nombre de Poésies, etc.
Dans une lettre à un de ses amis. Voltaire disait : j'ai perdu le temps de mon existence à composer un énorme fatras dont la moitié n'aurait jamais dû voir le jour. Papillon du Rival lui fit cette épitaphe :
Ci-git l'immortel Arouet.
Auteur brillant, inépuisable, Qui ne croyait ni Dieu ni diable, Pas même ce qu'il écrivait.
En philosophie, Voltaire n'avait aucun système arrêté. " Lorsque nous parlons d'un homme qui a voué sa pensée au culte de la philosophie et des lettres, l'imagination aime à se le représenter tranquille et calme, demandant à la solitude ces doux rêves de l'intelligence, qui se dissipent et s'enfuient dans le grand bruit du monde. Ce n'est point là Voltaire. Il y a dans toute sa vie un trouble, une agitation, une inquiétude tourmentée qui ne connaît aucun repos. C'est un mouvement continuel : mille affaires, mille relations, mille entreprises, ses œuvres sont des actions et des luttes ; il semble né pour agir plutôt que pour écrire. C'est un but qu'il poursuit et non pas une idée. Il est toujours en alerte, toujours au guet, on dirait un général qui trace ses plans et donne ses ordres, ou un homme d'état répondant à tout ave.c la rapidité qu'exige la multiplicité des affaires. Il entreprend vingt travaux à la fois : si le temps le presse, il fait une tragédie en quelques jours ; si on pique son amour-propre, il donne un acte en quelques heures. Il court sur chaque ouvrage, impatient d'en commencer un autre, sauf à les corriger toute sa vie." (1)
Malézieu avait dit : " Les Français n'ont pas la tête épique." Voltaire s'efforça de le démentir par le fait, mais le fait donna raison à Malézieu.
La Henriade n'est pas une création, et partant n'est pas un véritable poëme épique : qui dit Poème dit Créatioîi. C'est l'œuvre de la jeunesse de Voltaire. Eut-elle été plus poétique, s'il l'eut composée dans un âge plus avancé, on peut en douter. La vie querelleuse du libelliste n'aurait pu inspirer le poëte. Dans sa jeunesse, l'incrédulité de Voltaire n'était encore que capricieuse et brillante et le laissait sous l'empire de son imagination qu'elle gâta et engourdit par la suite par degré. L'épopée est essentiellement une chose religieuse ; l'inspiration sage, continue,
(1) Romain-Cornut.
solonnelle, l'inspiration morale, en font le charme et la puissance : le poëte épique est religieux par excellent. On voit dans la Henriade cette tendance vers les choses matérielles, tendance qui se manifeste dans tous ses écrits. " Les froides abstractions de ses allégories, emprunt bâtard fait au paganisme, attestent l'impuissance de s'élever jusqu'au Dieu des siècles modernes. La rhétorique chrétienne a sa place dans la Htnriade, mais cette variante du paganisme est moins supportable que le paganisme. Quant aux mouvements patriotiques, on a quelque peine à les croire sincères tant le style saccadé du poëte les rend suspects ; ses vers se succèdent et ne se suivent pas. A voir ces phrases si courtes, s'arrêter toujours brusquement, il semble qu'on assiste à une longue procession où l'on chante bien haut ; où l'on jette beaucoup de fleurs, mais qu'un rire mystérieux dérange à tout moment dans sa marche et dans ses prières. Il serait injuste de relever dans cette œuvre de jeunesse, toutes les fautes de la jeunesse, la mesquinerie des faits, l'imperfection de l'ordonnance et l'affaiblissement ou l'exagération des caractères ; il ne faut voir dans un début prématuré que la promesse d'un meilleur ouvrage : on ne peut que regretter, dans l'intérêt du génie de l'auteur, l'absence du sentiment religieux. Le lien céleste manque entre les beautés sans nombre delà Henriade. Les portraits saillants, les récits passionnés, les descriptions éclatantes, les mystères mêmes de la foi, admirablement exprimés, s'y disputent l'enthousiasme du lecteur sauf à le laisser bientôt embarrassé de cet enthousiasme." (1)
Mérope tt Zaïre senties deux chefs-d'œuvre de Voltaire dans le genre dramatique ; la première offre plus de beauté dans les détails, la seconde plus de perfection dans l'ensemble. '' C'est là (^Zaïre) que Voltaire a imprimé le caractère de son talent tragique. Ce n'est point la perfection des vers de Racine, et leur mélodieuse douceur ; ce n'est pas ce soin, ce scrupule dans la contextion de l'intrigue, ces gradations infinies du sentiment ; ce n'est pas non plus la haute imagination et la simplicité de Corneille ; et pourtant, il est en Voltaire quelque chose qui ne se trouve pas dans les autres, et qu'on y pourrait regretter. Il a une certaine chaleur de passion, un abondon entier, une verve de sentiment qui entraîne,et qui émeut, une grâce qui charme et qui subjugue. On voit que des vers tels que les siens ont dû être produits par l'imagination la
(1) p. Chasles.
plus ardente, et si quelque chose peut donner l'idée d'un auteur en proie à tout l'énervement de la passion et de la poésie, c'est un ouvrage tel que Zaïre. Il est impossible, même en l'examinant avec réflexion, de ne pas être frappé de ce caractère de force, de facilité et de grâce qui distingue la muse tragique de Voltaire. "(1)
Les comédies de Voltaire n'ont rien ajouté à sa gloire. Il serait curieux et peut-être difficile de définir son genre de comique, quand il en a
Quelque fois il a un comique de mots et d'expressions, au lieu
.du comique de situations et de caractère. On dirait que le personnage qu'il fait parler veut se moquer de lui-même. Le poëte paraît sourire à sa propre plaisanterie, mais plus il montre le projet d'être comique plus il diminue l'effet : On est étonné souvent que cet homme célèbre, qui saisissait si bien certains ridicules, et qui, dans un grand nombre d'ouvrages, a montré le talent d'une plaisanterie tantôt forte et vigoureuse, tantôt ingénieuse et fine, ait eu moins de succès au théâtre dans le genre qui paraît le plus succeptible de cette espèce de mérite. C'est que peut-être rien n'est si différent que la plaisanterie et le comique. Il faut que le comique soit en actions plus qu'en paroles, et il ne peut sortir que du mélange des caractères avec des situations qui leur soient opposées. Alors, le personnage devient comique, sans que le poëte songe à être plaisant. (2)
Nous ne doutons point, dit Chateaubriand, que Voltaire, s'il avait été religieux, n'eût excellé en histoire ; il ne lui manque que de la gravité, et malgré ses imperfections, c'est peut-être encore, après Bossuet, le premier historien de la France.
Tel est donc Voltaire, philosophe, poëte et historien, cette grande gloire, dit M. Villemain, est bien mêlée : Oest la statue d'or qui a des pieds d argile. Voltaire, dit Victor Hugo, a toujours l'ironie à sa gauche et sous sa main, comme les marquis de son temps ont toujours l'épée au côté, c'est fin, brillant, luisant, poli, joli ; c'est monté en or, c'est garni en diamant, mais cela tue.
Parmi les principaux élèves de l'école dramatique de Voltaire nous rencontrons Saurin (1706-1781), auteur des tragédies de Spartacus et dAmenophis ; Grimaud de la Touche, qui s'est surtout fait connaître par son Iphigénie en Tauride ; Lemière, auteur de la Veuve du Mala-
(1) De Barante, Litt : française au X Ville siècle.
(2) Ducis.
har; de Belloy (1727-1775), qui remplaça l'esprit philosophique par l'esprit monarchique dans le Siège dt Calais, et qui prêcha la tolérance religieuse dans Œdipe . La Harpe, débuta avec succès dans Warwick, mais qui ne se soutient pas dans Mélanie, Coriolan, Philoctète, etc.
Destouches (1680-1754) a réussi dans la comédie. Son chef-d'œuvre est le Glorieux. L'ingrat, LHrrésolu, le Médisant se font aussi remarquer par la verve et la gaité. Marivaux (1688-1783) a peint avec grâce et finesse certains ridicules cachés dans le caractère des femmes, de là vient le mot Marivaudage. Il fit la Légendre de V amour et du hasard^ Les fausses confidences. L'école des mères est la meilleure pièce de La Chaussée ; Diderot s'essaya dans le comique.
La Métromanie de Piron (1689-1773) et le Méchant de G-resset (1709-1779) sont deux chefs-d'œuvre, en fait de comédie fine, railleuse, gaie et spirituelle. Tout le monde a lu le Vert-vert de Glresset, ouvrage qu'il composa, à l'âge de vingt-quatre ans. C'est le plus agréable badinage delà langue française, comme l'appelle J. B. Rousseau. La chartreuse, Le Lutrin vivant, les Ombres, Le Carême impromptu, prouvent la flexibilité de son talent ; on y rencontre abondance, harmonie, allure facile, badinage élégant. Il s'essaya dans la tragédie mais les pièces à! Edouard III et de Sidney n'excitèrent pas l'intérêt. Gresset, dit M. Villemain, ferme la première moitié du XYIIIe siècle, où l'art des vers se soutenait encore par la tradition ; et, il égale Voltaire dans le genre où Voltaire fut grand poëte. L'imagination va changer de place. De longtemps il n'y aura plus de poëte que Buffon et Bousseau.
LeSage (1668-1747) a créé le roman de mœurs en France. Il écrivit une pièce, Turcaret et fit le Diable boiteux, satyre vive et piquante empruntée de l'Espagne. Mais son œuvre capitale est Gil Blas. Nulle part, observe un critique, on ne trouvera une revue plus complète de s diverses conditions de la société, une censure plus vive du vice et du ridicule, une narration plus rapide, un style plus franc, plus vrai, plus naturel, plus de bon sens et d'esprit tout ensemble, plus de naïveté et de verve satyrique que dans cette comédie. Le roman Gil Blas a été traduit dans toutes les langues. On pourrait reprocher à l'auteur de n'avoir pas toujours su respecter la morale ; en cela, il subissait l'influence de son siècle.
Comme romancier, l'abbé Prévost (1697-1763) se place à côté de LeSage. Manon Lescaut est son meilleur roman. Il sait nous intéres-
ser par les personnages qu'il met en scène. L'abbé Prévost n'était pas seulement un auteur, comme dit Voltaire, mais un homme ayant connu et senti les passions. Ses autres romans, Mémoires d'un homme de qualité , Cleveïand, le doyen de Killerine, pèchent par le trop grand nombre d'aventures souvent peu naturelles et peu Hées. L'abbé Prévost n'a pas assez respecté la morale et la pudeur publique.
Marivaux, que nous avons déjà cité comme poëte dramatique, est encore connu par trois romans : Marianne, le Paysan parvenu et le Don Quichotte moderne. Il a de l'esprit, de la délicatesse et assez d'originalité ; il a beaucoup étudié le cœur de l'homme et encore plus celui de la femme. Son style a de la chaleur et de l'entraînement, mais il tombe souvent dans une métaphysique subtile et alambiquée.
Diderot (1713-1784) est d'un cynisme révoltant. Marmontel (1728- 1799) a en général un style pur et élégant, quoique souvent maniéré et plein de richesses. Tous ses ouvrages, les Constes moraux, Bélisaire et les Incas surtout, renferment des opinions hostiles à la religion. Le Setlias de Terrasson, qui révèle le secret des mystères égyptiens, est une imitation bien pâle du Télémaque. Mmes de Villedieu, de Fontaine, de î'encin, auteur du Comte de Comminges, de Riccoboni, de Graffigny, de Genlis, auteur du Siège de la Rochelle, appartiennent à l'école de Mme de la Fayette. Crébillon, fils, est sans pudeur et sans vergogne.
Trois écrivains se placent ici à côté de Voltaire pour lui disputer une part dans la gloire littéraire du X Ville siècle : Montesquieu, Jean Jacques Rousseau et Buffon.