MONTESQUIEU
Montesquieu (1689-1755), d'abord président au parlement de Bordeaux, vendit ensuite sa charge pour se consacrer entièrement aux lettres. Ses premiers essais : V Eloge du duc de la Force, Ebauche de l'école historique du Maréchal de Berwick et La politique des Romains dans la religion, annoncèrent un écrivain accompli ; mais il fixa surtout l'attention de la France lors de l'apparition des Lettres Persanes. " C'est surtout dans cet ouvrage que peut se voir cette témérité d'examen, ce penchant au paradoxe, ces jugements sur les mœurs, les lois, les institutions, ce libertinage d'opinion, si l'on peut ainsi parler, qui attestent à la fois la vivacité, la puissance et l'imprudence de l'esprit. La religion n'y est pas ménagée davantage. Sous le voile transparent de plaisanteries
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lancées contre la religion musulmane, et même par des attaques plus directes, Montesquieu cherclie à dévouer au ridicule la marche des raisonnements tliéologiques en général, et la croyance de toute espèce de dogme. On peut même dire que la raillerie de Montesquieu a plus d'amertume que celle de Voltaire, et pouvait produire plus d'effet ; car elle dirige bien plus ses attaques contre le fond des choses. Mais quand on apporte une sage réflexion dans la lecture de cet ouvrage ; quand on sait ne pas attacher aux opinions légères qu'il renferme, plus d'importance que n'en attachait l'auteur lui-même, on peut, tout en le désapprouvant quelques fois, y prendre un vif intérêt. On y remarque à travers tant de jugements hasardés, les traces d'une raison noble et élevée, l'amour constant du juste et de l'honnête, et l'on se persuade que celui qui a su écrire cette fable des Froglodytes, digne de la philosophie simple et éloquente de l'antiquité, était loin d'avoir aucun sentiment ni aucun but coupable. (1)
Son Temple du guide n'est qu'un opuscule froid mais ingénieux, où l'auteur trace à grands coups de pinceaux les traits caractéristiques des peuples. Après avoir visité l'Europe, Montesquieu publia ses Considérations sîir les causes de la grandeur et de la décadence des Romains, ouvrage qui atteste une grande connaissance de l'antiquité, une grande pénétration d'esprit et des vues avancées sur la science des gouvernements.
Uans Symmaque, il a entrepris de retracer ^' cette philosophie stoïcienne, la plus haute conception de l'esprit humain, et parmi les erreurs populaires du paganisme la seule et la véritable religion des grandes âmes." (2) Le chef-d'œuvre de Montesquieu, V Esprit des Lois, occupa vingt années de sa vie. Ce livre, cette création hardie, gigantesque, a été attaqué rudement, et s'il n'est pas sorti vaincu de cette lutte que lui a livré la critique^ il en est resté affaibli. On y trouve des divisions arbitraires, des faits inexacts, des conséquences fausses. Son Dialogue de Si/lia et d'Eucrate ferma sa carrière littéraire.
" Le style de Montesquieu, nerveux et rapide, précipite les impressions ; il réveille dans un seul trait une succession d'idées, ou dans une image vive et inattendue, il présente tout le résultat d'une méditation longue et profonde. C'est ainsi que ce grand homme sut donner à notre
(1) De Barante.
(2) M. Villemain : Eloge de Montesquieu.
langue ce qu'on lui disputait le plus : la précision qui s'allie à une profondeur vaste, la variété pittoresque et l'originalité des tours qui reproduisent le caractère et le mouvement des idées. En appliquant le premier, parmi nous, le grand art d'écrire à la politique et à la législation, il nous enrichit à la fois d'un nouveau genre de composition littéraire et d'un nouveau genre de style. Mais l'influence de l'écrivain, sans être moins générale que celle du publiciste, a été cependant et devait être moins sensible. La même force de génie qui lui soumit tant de disciples lui rendait bien difficile de former d'heureux imitateurs. (1)