‹ Histoire abrâegâee de la littâeratureChapitre 125 sur 181 · MUSSET · texte numérisé non relu

MUSSET

Alfred de Musset (1810-1857) publia à l'âge de 20 ans, au moment de la lutte ardente des écoles littéraires, un volume de poésies intitulé : Contes d'Espagne et cV Italie. Ce recueil plein d'esprit, de verve, d'imagination, d'originalité, fit une sensation immense et plaça son auteur à l'avant-garde des romantiques. A la suite de ce premier essai parut successivement la Coupe et les lèvres, poëme dramatique ; A quoi rêvent les jeunes filles, délicieuse fantaisie d'une grâce et d'une suavité incomparables ; JSfamouna, poëme qui par ses allures capricieuses et vagabondes, rappelle le Bepjw de Byron, et où l'on remarque principalement le portrait de Don Juan ; la Confession d'un enfant du siècle, analyse navrante d'une maladie morale ; Rolla, composition d'une richesse de poésie qui ne fait pas pardonner l'immoralité de l'idée ; les Nuits, élégies sublimes, un des chefs-d'œuvre de la poésie contemporaine ; puis, des Nouvelles en prose, d'un style élégant et limpide, et qui se distinguent par la grâce et le naturel de sentiment. Tous ces écrits renferment des qualités brillantes et des défauts considérables : abondance d'idées, exubérance de sève, richesse de coloris, saillies étincelantes, allure cavalière et dédaigneuse, ironie rationelle, incorrections involontaires, immoralité insouciante et folle, mépris de l'humanité, scepticisme universel, absence d'idéal ; voilà les défauts et les qualités que la critique lui reproche.

La Confession dun enfant du siècle laisse voir l'incurable blessure faite au cœur du poëte par la rupture de ses liaisons scandaleuses avec George Sand. Elle et Lui de George Sand, Lui et Elle de Paul de Musset, et Lui de Mme Louise Colet, ont raconté ces événements intimes de diverses manières, toutes opposées. " Tout ce qu'on peut dire

de Musset, dit M. de Mazade, c'est qu'il régla mal sa vie, qu'il céda trop aux entraînements de son imagination et de sa nature."

Alfred de Musset, dit Sainte-Beuve, comme plus d'un des personnages qu'il a peints et montrés en action, s'était dit qu'il fallait tout voir, tout savoir, et, pour être l'artiste qu'il voulait être, avoir plongé au fond de tout. Théorie périlleuse et fatale !... Sa poésie, c'était lui-même, il s'y était rivé tout entier, il s'y précipitait à corps perdu ; c'était son âme juvénile, c'était sa chair et son sang qui s'écoulait ; et quand il avait jeté aux autres ces lambeaux, ces membres éblouissants du poëte qui semblaient parfois des membres de Phaéton et d'un jeune dieu, il gardait encore son lambeau à lui, son cœur saignant, son cœur brûlant et ennuyé ...Comme un soldat téméraire, il ne sut pas d'avance préparer la seconde moitié du voyage ; il eût dédaigné d'accepter ce qu'on appelle sagesse, et qui lui semblait la diminution graduelle de la vie. Se transformer n'était pas son fait. Arrivé au haut et déjà au revers de la montagne, il lui semblait être arrivé à l'extrémité et au-delà de tous les désirs: le dégoût l'avait saisi. Il n'était pas de ceux que la critique console de l'art, qu'un travail littéraire distrait ou occupe, et qui sont capables d'étudier même avec emportement pour échapper à des passions qui cherchent encore leur proie, et qui n'ont plus de sérieux objet. Lui, il n'a su que haïr la vie, du moment, pour parler son langage, qu'elle n'était plus la jeunesse sacrée. Il ne la concevait digne d'être vécue, il il ne la supportait qu'entourée et revêtue d'un léger délire... Quel sillon brillant, hardiment tracé ! que de lumière ! que d'éclipsés et d'ombre ! Poëte qui n'a été qu'un type éclatant de bien des âmes plus obscures de son âge, qui en a exprimé les essors et les chutes, les grandeurs et les misères, son nom ne mourra pas.

Le lire ! dit à son tour H. Taine, nous le savons tous par cœur. Il est mort, et tous les jours il nous semble que nous l'entendons parler. Une causerie d'artistes qui plaisantent dans un atelier, une belle jeune fille qui se penche au théâtre sur le bord de sa loge, une rue lavée par la pluie où luisent les pavés noircis, une fraîche matinée riante dans les bois de Fontainebleau, il n'y a rien qui ne nous le rende présent et comme vivant une seconde fois. Y eut-il accent plus vibrant et plus vrai ? Celui-là, au moins, n'a jamais menti. Il n'a dit que ce qu'il sentait. Il a pensé tout haut. Il a fait la confession de tout le monde. On ne l'a point admiré, on l'a aimé ; c'était plus qu'un poëte, c'était un

tomme. Chacun rétrouvait en lui ses propres sentiments, les plus fugitifs, les plus intimes; il s'abandonnait, il se donnait, il avait les dernières des vertus qui nous restent, la générosité et la sincérité. Et il avait le plus précieux des dons qui puissent séduire une civilisation vieillie, la jeunesse. Comme il a parlé de cette chaude jeunesse, arbre à la rude ecorce qui couvre tout de son ombre, horizons et chemins ! Avec quel fougue a-t-il lancé et entrechoqué l'amour, la jalousie, la soif du plaisir, toutes les impétueuses passions qui montent avec les ondées d'un sang vierge du plus profond d'un jeune cœur !

Joseph Michaud (1771-1840), après avoir été longtemps caché dans les montagnes du Jura pour échapper à la tourmente révolutionnaire, publia le Printemps cV un proscrit. C'est un des plus beaux poèmes que nous ayions dans le genre descriptif. *

Alexandre Soumet (1788-1845), auteur d'un poème sur l'incrédulité qui contient des beautés de premier ordre, s'est aussi essayé dans la tragédie. Ses deux plus célèbres poèmes sont Clytemnestre et Saill. Il publia, en 1841, un long poème auquel il travaillait depuis dix ans: la Dernière épopée. Le sujet est la rédemption des damnés par une nouvelle passion de Jésus-Christ dans les enfers. On pouvait, à la vérité, attendre mieux de l'auteur ; sa poésie est belle, harmonieuse, l'accent pur et mélodieux, mais les plus belles pages sont viciées par un manque d'idées et de logique.

Gruiraud a composé des poèmes, des chants élégiaques et la tragédie des Machahées ; ce sont là se? plus glorieux titres poétiques. La justesse est le trait caractéristique de son talent. En général, il pepit prendre tous les tons pour peindre toutes les couleurs.

Millevoye (1782-1826) a une profonde sensibilité, de la grâce, de l'abandon. Il a surtout réussi dans l'élégie ; sa voix est douce, tendre, mélancolique. Nul ne sait mieux rendre la douleur sensible, en la présentant sous des traits qui arrachent les larmes. Nul n'a donné au malheur un ton plus sympatique et plus pénétrant ; Millevoye a des vers qui vont droit à l'âme, qui l'émeuvent, qui la touchent sans la bouleverser. Sa poésie, c'est la voix timide et tremblante de l'enfant que l'instinct du malheur pousse à appeler sa mère, c'est encore le doux murmure du zéphyr qui caresse mollement les feuilles d'un bosquet en fleurs.

On rencontre encore à cette époque, dans la poésie, Delphine Gay (1) qui savait, dit un critique galant, flatter les oreilles comme les yeux. On a de Mme de Girardin plusieurs ouvrages en prose, outre les Salons célèbres.

Mme de Tastu s'inspire de ses propres sentiments. Son talent flexible 8e plie à toutes les naïvetés du langage. Triste dans les sujets tristes et mélancoliques, elle est pleine de force et d'énergie dans les sujets élevés. Ses poésies roulent sur la religion, la famille et la patrie

ÉLOQUENCE RELIGIEUSE AU XIXe SIÈCLE.

Le père Lacordaire a opéré toute une révolution dans la chaire. Il a appliqué à un auditoire gâté le remède qu'il lui fallait avec les instruments les plus dociles. Sans doute, ce n'est pas cette éloquence classique des Bossuet, des Bourdaloue ; sans doute, il n'a pas le style châtié de Fléchier, et toutes les précautions d'un Massillon ; mais il avait juste ce qu'il faut pour émouvoir, et la forme de langage voulu pour électriser son auditoire. " Ne critiquons pas, dit un de ses admirateurs, la parole de vie au nom d'un goût littéraire trop délicat sur le choix des procédés oratoires, à l'aide desquels elle prend les âmes. Les défauts mêmes du père Lacordaire profitent à la cause de la vérité : cette hardiesse à tout dire, ce goût des choses nouvelles, ces pointes d'une imagination fougueuse à laquelle il se laisse emporter, les licences qu'il prend avec son auditoire et son sujet, ces formes de langage qui éveillent l'attention en étonnant l'esprit, tous ces inconvénients de ces qualités font tomber des préventions et des barrières que la vérité ne rencontre plus devant elle, quand elle sort, puissante et irrésistible, de la bouche de l'orateur sacré."

Le père Ravignan remplaça le père Lacordaire dans la chaire de Notre-Dame, et l'auditoire fut aussi nombreux. Dialecticien habile et véhément, plein d'ironie et de tours oratoires, le père Ravignan a l'onction qui pénètre et l'énergie qui prend de vive force les âmes. "La chaire chrétienne a toujours été une des gloires de la France, même sous le point de vue intellectuel et littéraire. Eh ! bien quel est le phénomène qu'elle nous présente aujourd'hui ? Deux hommes rivaux par l'éloquence, mais profondément unis par leur affection réciproque, par le but de leur

(1) Plus tard Mme Emile de Girardin.

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travaux, par l'analogie des révolutions de leur vie : l'un, dont la parole bondit comme un torrent, entraîne et terrasse par des élans imprévus et invincibles ; l'autre qui, comme un fleuve majestueux, répand les flots de son éloquence toujours harmonieuse et correcte, l'un qui domine et ébranle par l'enthousiasme, portant jusqu'au fond des cœurs les plus rebelles des éclairs de foi, d'humilité et d'amour ; l'autre qui persuade et émeut autant par le charme que par l'autorité de son langage, et qui redresse les intelligences en purifiant les âmes : tous les deux, le Dominicain et le Jésuite, enchaînant successivement, d'année en année, au pied de la plus haute des tribunes, des milliers d'auditeurs attentifs, charmés surtout étonnés de s'y trouver, rendent ainsi à la chaire française un éclat, une popularité et une gloire qu'elle n'avait pas connue depuis Massillon." (1) Ces deux hommes, c'étaient Lacordaireet Ravignan.

La chaire de Notre-Dame fut, par la suite, occupée par des hommes non moins illustres par leurs connaissances, leur esprit et leurs talents oratoires ; les RK. PP. Hyacinthe, Félix, Monsabré et Didon.

La littérature sacrée reçut une impulsion vigoureuse par les écrits de , Mgr. Dupanloup, Mgr. Gousset, Montalembert, l'abbé Grerbet, l'abbé Maret, M. de Failloux, et quelques autres.

La poésie a pour interprête, à cette période, Jean Reboul qui a laissé un volume de poésies diverses intitulé : Le dernier jour. Ce poëte était boulanger ; on doit donc lui pardonner quelques incorrections de style. D'ailleurs, il est né véritablement inspiré. Riche en images neuves et en peintures frappantes, sa diction a encore une allure indépendante et alerte.

Turquety fit imprimer, en 1840, ses premières poésies, sous le titre de Priniavera. Il parle une langue harmonieuse, colorée, hardie, véhémente. Il a des odes où la pensée jaillit de son âme émue avec une rare vigueur et une joie céleste. Ses élégies se montrent en deuil et respirent une indicible douceur.

Dans la critique, cette critique usuelle qui a pour théâtre le feuilleton ou le pamphlet, se distinguent J. Janin, qu'on a surnommé \e Prince des critiques, longtemps collaborateur au journal des Débats ; M Saint- Marc Grirardin, auteur d'un Cours de Littérature, et de Notices sur VAlltmagne ; Ph. Chasles, auteur du Voyage d'un critique, le Dix-huitième Siècle en Angleterre, etc. ; M. Ampère, auteur de V Histoire de la littéra-

(1) M. de Montalembert.

tu7x avant le douzième siècle^ etc. ; et Sainte-Beuve, un des plus fins critiques de l'époque contemporaine.

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