THIERS — ÉCOLE HISTORIQUE
Rejeton i'ilustre du XVIIIe siècle, nourri des idées révolutionnaires, M, Adolphe Thiers, encore tout jeune homme, voulut, à l'exemple de Mme. de Staël, écrire une Histoire de la Révolution qui motiverait, expliquerait et ferait accepter toutes les phases de cette crise sociale comme nécessaire. Il a surtout excellé dans le récit des batailles et l'histoire de la campagne d'Italie.
Thiers avait écrit son histoire, lorsqu'il fut élu au parlement. Il débuta sans des succès trop marqués, mais il ne se découragea pas. La finesse de son esprit, la fermeté de son jugement, ses études soutenues, une connaissance approfondie des hommes et des choses, lui acquirent bientôt une véritable supériorité. Doué d'une imagination active, d'un bon sens rare, d'une habileté étonnante, agresseur acharné, calculant de sang-froid une défaite et ne s'enivrant jamais d'un succès, M. Thiers est le type de l'orateur parlementaire.
Le mouvement historique inauguré au XVIIe siècle par Bossuet, continué au XVIIIe siècle par Vico, Herder, Condorcet, et développé par tant d'esprits remarquables dans notre XIXe siècle, ne peut manquer de s'accentuer encore davantage dans un avenir prochain. Les efiets seuls, dit JouflProy, tombent sous sa prise ; ces efiets sont des faits qu'elle recueille, faits de toute nature et de toute espèce, d'où elle induit les idées, concluant du signe à la chose signifiée ou de l'efîet à la cause.
Thiers, Guizot, Mignet, Michelet, Thierry, Louis Blanc ont compris que le rôle de l'histoire à notre époque était et devait être par-dessus tout la science du fait constaté et analysé. Comment ne pas admirer le grand monument de Jules Michelet (1798-1874), L'histoire de France^ en 16 vols. in-8. Les six premiers volumes sont un modèle de narration entraînante. Les faits s'enchaînent et se déduisent, présentés avec cette magie de relief que l'auteur possède au suprême degré. Quant aux personnages, il donne à l'histoire une forme nouvelle ; son livre est une résurrection du passé. '' Augustin Thierry avait appelé l'histoire, narration ; Guizot, analyse ; je l'appelle, résurrection," a-t-il dit lui-même. En effet ; tout revit, les hommes, les faits, les mœurs, les moindres détails de caractère, de costumes, profondément étudiés quoique souvent esquissés
d'un seul trait, nous replacent dans le milieu où agissaient ces personnages, nous font vivre de leur vie et partager leurs passions. Les travaux de Michelet sont considérables. On a encore de lui une Histoire de la Révolution française, 7 vols, in-8., et au moins une trentaine de volumes sur divers sujets d'histoire. C'est le véritable chantre de la grande épopée révolutionnaire. Son Histoire du XIXe siècle est restée inachevée. L'auteur est un des plus vaillants champions de la démocratie.
François Auguste-Marie Mignet (1796-1884) se signala de bonne heure par un esprit décidé et résolu. De concert avec M. Thiers il prit en main avec toute l'autorité de son talent la défense des principes proclamés par la Révolution française. Son Histoire de la Révolution française^ de 1789 à 1814, parût en 1824. Le succès de ce livre fut immense et répandit le nom de son auteur dans l'Europe entière ; il fut traduit dans toutes les langues. " Esprit scientifique et régulateur, a dit Sainte-Beuve, il s'attache d'abord à séparer la partie mobile de l'histoire d'avec ce qu'il appelle sa partie fixe ; il embrasse du premier coup d'œil celle-ci, les grands résultats, les faits généraux qui ne sont que les lois d'une époque et d'une civilisation : c'est là, selon lui, la charpente, Vostéologie, le côté infaillible de l'histoire. La part individuelle des intentions trouve à se loger et à se limiter dans les intervalles. Ce détail infini des intentions et des motifs divers ne donne, selon lui, que le temps avec sa couleur particulière, avec ses mœurs, ses passions, et quelquefois ses intérêts; mais les circonstances déterminantes des grands événements sont ailleurs, et elles ne dépendent pas de si peu ; la marche de la civilisation et de l'humanité n'a pas été laissée à la merci des caprices de quelques-uns, même quand ces quelques-uns semblent les plus dirigeants." On a encore de lui plusieurs ouvrages historiques.
Il est peu d'écrivains dont le mérite ait été plus universellement estimé qu'Augustin Thierry (1795-1856). Son Histoire de la conquête de V Angleterre par les Normands créa un nouveau genre historique : les chroniques y étaient rectifiées par les manuscrits et les vieilles chartes, éclairées par l'archéologie, par les données modernes sur les races, sur leurs migrations, et de tous ces éléments sortait un tableau vrai, concis, animé par un style poétique, une histoire enfin, et tout à la fois une épopée.
Ses Lettres sur la France, son Histoire du Tiers-Etat, Dix années
LITTÊRATTJEE FRANÇAISE. 389
cC études historiquts, etc., sont des ouvrages dignes de son beau talent. " Augustin Thierry, dit Guigniaut, fut le plus original, le plus hardi, sinon le plus profond et le plus complet de cette pléiade d'esprits éminents qui ont renouvelé de nos jours le champ vaste autant que divers de l'histoire : celui qui ouvrit les perspectives les plus neuves et les plus étendues. Il démêla avec sagacité, et peignit avec énergie la marche de ces révolutions intérieures qui, des communes affranchies, firent sortir le tiers-état, et du tiers-état la nation. Ses ouvrages, populaires par son style, par ce feu intérieur qui circule avec sa pensée, sous la forme pure et correcte de ses récits ou de ses considérations, ont eu une action singulière sur le développement des études historiques dans notre pays." Son frère Amédée Thieny appartient à la même école historique. Comme lui, mais avec moins d'art et d'éclat, il s'est attaché à présenter les faits historiques, étudiés avec soin dans les sources, sous une forme naïve et imagée qui instruit et charme à la fois. On a de lui V Histoire des Gaulois ; UAusone et de la littérature latine en Gaule au IVe siècle ; des écrits sur l'Histoire romaine au lYe et au Ve siècles, etc,
Louis Blanc (1812-1880) a publié un grand nombre d'ouvrages sur l'économie politique ; mais son Histoire de la Révolution française dénote ses grandes quahtés d'historien et de publiciste. On y trouve l'élévation des sentiments et des pensées, la conviction ardente, des recherches laborieuses, des aperçus neufs, un style plein d'énergie, d'éloquence et d'éclat, mais qui tourne volontiers à la fougue oratoire. Son Histoire de dix ans est écrite avec une éloquence passionnée, c'est un véritable réquisitoire contre le gouvernement de Louis-Philippe, dont \\ augmenta l'impopularité et prépara la chute.