CHAPITRE I
Les Littératures Anciennes.
I. La Littérature Indienne : — Idiome— Littérature Sacrée — Les Védas — Philosophie Indienne— Le Ramwana — Le Mahabharata. II. La Littérature Chinoise: — Idiome — Littérature Sacrée — Les King — Philosophie Chinoise — Littérature Profane. IIL La Littérature Hébraïque : — Idiome — La Bible — Moïse: — Histoire — Législation — Poésie Dramatique — David : — Poésie Lyrique — Isaie : — Poésie Prophétique — Solomon: — Poésie Didactique — Jérémie : — Poésie Elégiaque — Littérature Hébraïque en Occident — La Cosmogonie de Moïse.
L'enthousiasme naquit un jour sur les bords du Jourdan.
Lamartinb.
Les principales littératures anciennes de l'Asie peuvent se ranger en trois classes :
lo. La littérature indienne.
2o. La littérature chinoise.
3o. La littérature hébraïque.
Les langues indiennes appartiennent à la grande famille des langues de l'Asie. Elles comprennent les langues dérivées du sanscrit et se divisent en langues mortes et vivantes.
lo. Langues mortes. — Elles comprennc^nt le sanscrit et le palî. Le sanscrit se place en tête de la famille indi^ nne et de tout le système Indo-Européen. C'est l'idiome sacré des Brahmes, la source commune de toutes les langues de l'Inde. Son nom signifie concret, perfectionné. Les monuments littéraires les plus positifs le font remonter à plus de quinze siècles avant notre ère. Il possède un alphabet de cinquante deux lettres classées d'après les organes de la voix et s'écrivant de gauche à droite. Sa déclination est composée de trois genres, de trois nombres et de huit cas ; sa conjugaison, de trois voix, six modes et un temps. Il est sonore, grave et très concis.
Ses plus anciens monuments sont les Védas, qui embrassent toutes les connaissances humaines ; les lois de Manou, code civil et religieux des Indous, et les poèmes de Ramayan et de Mahabharal, célébrant, l'un la conquête de Ceylan, l'autre la lutte de deux dynasties royales.
Le Sanscrit, actuellement la langue savante de l'Inde, est étudié par jes Brahmes et les savants. Il avait toujours été réservé aux classes privilégiées. Le peuple et les femmes parlaient l'idiome vulgaire appelé pracrit, c'est-à-dire naturel, qui variait suivant les localités.
Le Pâli, répandu autrefois dans le midi de l'Inde, avant J.-C. en disparut lorsque la secte des Boudhistes qui l'avait adopté, fut chassée par les Brahmes, et alla porter au-delà du Gange, au Thibet et en Chine, ses dogmes, ses traditions et sa littérature. Il est resté la langue lyturgique et littéraire de Ceylan, de presque toute l'Indo-Chine, des lasxistes et des Boudhistes des empires Chinois et Japonnais. Il a une très grande analogie avec le sanscrit et se divise en plusieurs dialectes dont les principaux sont : le pâli proprement dit, le fan, et le Kawi.
2o. Langues vivantes. — La plupart des langues vivantes de l'Inde paraissent dérivées du sanscrit. En général, la moitié de leurs mots est du sanscrit pur et le reste se compose de mots empruntés soit au persan, soit à des langues inconnues. Comme, à l'exception d'une ou deux, nous ne possédons sur ces langues que des renseignements très imparfaits, nous nous bornerons à citer :
lo. JjHindoustani, qui est le plus répandu. Il est né de la fusion du sanscrit et de l'arabe, et a fini par régner dans tout l'empire Mogol et dans toute l'Inde Mahométane.
2o. Le Bengali, particulier aux rives du Grange et aux adorateurs de Brahmes. Il s'est le moins écarté de la langue primitive.
3o. Le Cachemire, le SeiJch, le Mahrate, sont nés au nord de la Péninsule, ainsi que le Zingane, dialecte des Zigeunes, ou bohémiens réfugiés en Europe.
4o. Le Malahar, le Tamoul, le Telinga sont en usage sur les côtes du midi.
5o. Le angolais, et le Maldivien, en usage dans les îles.
Outre un grand nombre de dialectes intermédiaires, plus ou moins rapprochés du sanscrit, il existe encore dans l'Inde quelques langues particulières, qui ne dérivent pas du sanscrit et qui sont parlées par un grand nombre de peuplades qui nous sont presque inconnues. (1)
L'origine de l'Inde se perd dans la nuit des temps et dans l'ombre de la fiction. Les Indiens ou Hindous ne reconnaissent point le déluo-e • ils font remonter la création à six millions huit cent mille ans, et divisent la durée du monde en quatre âges, désignés par le mot zoque, en langue sanscrite, et appelés âge d'or, âge d'argent, âge d'airain, âge de fer. Suivant cette mythologie nous sommes dans l'âge de fer qui doit durer 400,000 ans, au bout desquels ce monde finira pour recommencer sur les mêmes bases.
Brahma est le législateur de l'Inde et le premier homme des Indous comme Adam est le premier homme des Hébreux. Son nom est devenu la racine des mots sage, sagesse, hram et hrami.
La vénération qu'il inspira à ses peuples se changea en culte et Brahma devint un des trois attributs de la divinité, sous la désignation de la puissance créatrice, allégorie qui caractérise les préceptes que Brahma donna aux Hindous et les connaissances humaines qu'il leur enseigna.
Il leur donna des lois et une religion. La forme de gouvernement qu'il établit est monarchique, modelé sur celui des pères de famille. Deux arbitres jugeaient les affaires civiles. Les procès criminels étaient renvoyés à sept des plus anciens de la caste du prévenu.
Les Hindous n'ont pas d'histoire proprement dite. Toutes leurs chroniques sont très imparfaites, surtout celles qui concernent les temps antérieurs aux invasions musulmanes. Les lettrés appartenaient à la caste des brahmes, et leurs travaux étaient cachés avec soin afin de tenir le peuple dans l'ignorance pour le pressurer plus aisément.
(1) Lalanue : Un million de faits.
Les livres sacrés, appelés Baids ou Védas (mystères) existent encore. Le premier, contient le mystère de la religion des Hindous ; le second les métamorphoses de leurs dieux ; le troisième, la formule de leurs cérémonies ; le quatrième renferme la science des castes, c'est-à-dire leur formation, leur alliance, leurs dégénérations; le cinquième, inconnu aux modernes, est présumé avoir été enlevé par les Egyptiens.
Ces livres ont plus de cinq mille ans d'antiquité.
On trouve, dit M. Collin de Bar, (1) à la bibliothèque royale de Paris, la plupart de ces anciens monuments avec le texte original. Un grand nombre a été traduit par des orientalistes distingués, comme M. Anquentil Duperron, W. Jones, le colonel Dow, Honel, Sylvestre Sacy, Schlegel, Wilson, Reunell, Wilford et Humboldt.
De la religion est née la poésie : or, on sait que l'Asie est le grand laboratoire des religions. L'Inde surtout fut essentiellement théocratique, la première elle mêla les accords de la lyre aux récits du ciel.
Il faut le dire, tout prêtait merveilleusement à la poésie dans ce fortuné climat. Sous un ciel de délices, au milieu d'une vie douce et facile, l'âme exaltée par la contemplation religieuse, le poète se laissait aller à cette suave mélancolie où s'égare l'esprit méditatif des orientaux. La nature, prodigue de ses dons, couvre la terre de fleurs, répand dans l'atmosphère des parfums enivrants ; le jour a de merveilleuses clartés ; la nuit, une calme et sereine obscurité, tout embaumée de fraîches exhalaisons. Il y a dans l'air comme une émanation de cette divine Amrita, légère ambroisie dont se nourrissent les immortels. Et toute cette riante nature est peuplée de charmantes créatures. Les Jakshas soupirent dans le feuillage où se balancent les vents. Madhava brille dans l'étoile du matin ; son œil sourit comme le lis des eaux ; les nuages eux-mêmes écoutant la prière de l'Hindou. Ils s'abaissent à sa voix, et, messagers rapides, transportent sur leurs ailes ses vœux et ses désirs. Comment la poésie ne serait-elle pas née sous de telles influences ? Elle est douce comme le nector, et, c^est un des deux fruits qui pendent à V arbre du monde, à cet arbre planté par des Dieux. (2)
" La poésie indienne, dit Benjamin Constant, essentiellement méditative ne s'occupe des objets qui l'entourent que pour les attirer à elle, les
(1) Histoire de l'Inde ancienne et moderne.
(2) Riancy : Histoire du monde, vol. 1, p. 452.
absorber pour ainsi dire, se les identifier. On voit dans les descriptions souvent trop prolongées, dans les répétitions trop fréquentes, dans l'accumulation d'épithètes confuses et incohérentes, qui tendent par leur harmonie à faire naître l'émotion plutôt qu'à peindre les objets extérieurs, qu'elle n'attribue à ces derniers qu'une réalité relative, et que la réalité véritable est pour elle au fond de l'âme, qui toujours aspire à s'unir à Dieu, Cette disposition rend la poésie de l'Inde éminemment religieuse. Le mouvement l'importune, la comtemplation l'enchante ; elle n'est heureuse, elle ne se trouve dans un atmosphère qu'avec cette fille du repos; elle ne s'en éloigne qu'à regret, et, par là même, avec un certain effort. Moins l'action est son élément, plus elle emprunte ses récits des couleurs tranchées, des formes gigantesques. En s'écartant de sa nature, elle se fait violence, et cette violence lui imprime quelque chose de convulsif et de désordonné."
On ne saurait dire si les sciences phiosophiques des Hindous leur sont venues ou non d'une origine étrangère. Leur être primordial est Brahma qui ne peut être compris dans aucune conception humaine.
Au commencement, Brahma se reposait plongé dans la contemplation de lui-même, et depuis, sa parole créatrice a fait sortir de lui toute chose par une suite d'émanations continuelles. Comme créateur, il s'appelle Brahma ; comme force conservatrice, Yichnou ; comme distructeur et rénovateur des forces de la matière, Siva. Ces trois points de vue de la divinité constituent la trinité des Hindous.
A cette doctrine de l'émanation se rattache celle de la préexistence des âmes, leur immortalité, leur chute et la purification des âmes déchues par leurs divers passages à travers le monde corporel, c'est-à-dire la doctrine de la métempsy chose.
Les innombrables transformations de Vichnou, ou incarnation de l'Etre divin, sont le principal objet dont s'occupent les livres sacrés des Hindous.
La religion et la philosophie des Hindous se partagent en deux principales sectes, le brahmanisme, et le boudhisme. Leurs doctrines sur Dieu, le monde, l'âme, sont diverses.
On trouve dans l'Hindoustan le réalisme (traditionalisme qui prend pour principe la réalité des choses) et Yidéalisme (rationalisme qui se fonde sur la véracité de nos aperceptions) Vathéisme, le théisme, le matérialisme (qui part de la sensation et n'admet que la substance étendue)
et le spiritualisme (qui suborne tout à Y intelligence, substance incorporelle.)
Dans la religion de Boudha, à laquelle appartiennent les Siamois, les Talopins, les Bonzes, on fait consister la suprême félicité de Dieu et de l'âme humaine dans un état d'indifférence et d'indolence parfaites.
L'Europe était encore ensevelie dans d'épaisses ténèbres que l'Hindoustan, ce berceau de l'Orient, possédait déjà des trésors d'antiquité littéraire et brillait du vif éclat que donnent les arts, les lettres et les sciences. On trouve dans ce pays, plusieurs milliers d'années avant l'apparition du Christ, des poèmes palpitants d'intérêts, élégamment écrits, et une mythologie gravée sur des rochers de plusieurs lieues d'étendue, monuments d'une si haute antiquité qu'en comparaison les pyramides d'Egypte elles-mêmes paraissent des créations modernes. Quant aux connatssances astronomiques des Hindous, à cette époque si reculée (au point de vue historique ordinaire), elles témoignent, ainsi que l'alphabet, la langue et les traditions religieuses, du peu de développement de l'intelligence humaine encore renfermée dans ses premiers rudiments.
La littérature apparaît d'abord dans l'Inde sous les formes sacrées de la religion, puis à mesure que les besoins de la vie se multiplient, elle prend un caractère plus profane, et se prête aux modifications diverses que lui impriment la poésie, l'histoire et la physique.
La littérature indienne se divise donc naturellement en sacrée et en
profane.
La littérature sacrée des Indiens est désignée sous le nom générique de Schastra. {Saints commandements de Dieu). Ces commandements ne peuvent être lus que par les trois premières classes d'Indiens, dites aussi classes de la Renaissance. Tous ces écrits sacrés sont, suivant les traditions accréditées dans l'Inde, émanées directement de Dieu, c'està-dire de Wichnou, le Yyasa métamorphosé. Les livres sacrés s'appellent Védas. Ces deux mots Vyasa et Védas appartiennent à la même famille de mots dont les membres sont, savoir, esprits, mœurs, loi, et dont la racine et la signification primitive sont lumière, feu. Mais Vyasa trouva la parole de Dieu déjà existante; il ne fit que recueillir les Védas qu'il réduisit à quatre.
(1) J. Aicard. Un millon de faits, p. 855.
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Ces livres peuvent être considérés comme un texte fondamental qui a donné lieu à beaucoup de commentaires et d'explications ; ils sont aussi sacrés aux yeux des Hindous que le Talmud aux yeux des juifs et l'Evangile aux yeux des chrétiens. Chaque Yédas se compose de deux parties : les prières, et les commandements. La collection complète des invocations, hymnes, prières contenues dans unvédas s'appelle Sanhita. Les commandements renferment les devoirs religieux, les principes éthiques et les doctrines théologiques. La théologie proprement dite est contenue dans des versets qui traitent de l'interprétation des mystères ou des révélations d'Upnaishada.
La seconde classe des livres sacrés comprend les Upavedas, en quatre parties qui contiennent des dissertations, ou des traités sur la chirurgie, la médecine, l'art de la danse, la musique, la guerre, l'architecture, et beaucoup d'arts mécaniques. La troisième classe se compose des Angas, en six parties : ils traitent de la grammaire et de la connaissance des langues, de la prosodie, de la poésie, de l'astronomie, du rituel, et des mots difficiles des Yédas. La quatrième classe est celle des Upangas^ qui se divise en trois parties.
Les Puranas, au nombre de dix-huit, avec autant à'Upa puranas, contiennent des suppléments et des commentaires. Ce sont des livres philosophico-mystiques sur la cosmogonie, la théogonie, et la chronologie, immense cercle de légendes dont il serait difficile à un étranger de se tirer.
Nous citerons seulement les puranas : Histoire d'une déesse, épouse de Schiva ; Histoire de Ramat Shandra ; Origine des Dieux ; Louange des lotos et histoire de Lackhsmi, épouse de Wichnou, en 55,000 stances ; Agra-Purana, ou tableau de toutes les sciences indiennes en 15,500 stances; Wichnou-purana en 25,000 stances; Siva-purana en 27,000 stances; Bugua-purana, en 11,000 stances; Skanda-purana, du Dieu Skanda ; Haritalica et Savriti-Bata, qui traitent des usages religieux ; une description d'Orisca et des coutumes religieuses de l'ancien culte de Wichnou à Jaguernat ; l'Histoire de la ville de Kasi, actuellement Benarès, siège central des Schivanites ; l'Histoire de la musique en 25,000 stances; l'Histoire de Yaya, Dieu du vin; Histoire de Wichnou, incarné sous la forme d'un poisson, en 14,000 stances; Wichnou, homme-lion; enfin l'Histoire de Wichnou, en douze livres et 18,000 stances.
Les deux plus remarquables épopées sont : Ramayana, et Mahahharata.
Le Ramayana appartient au genre épique et peut être considéré avec le Mahabliarata comme Y Iliade et Y Odyssée de l'Inde. Voici, d'après M. Adolphe d'Avril, qui, dans sa Chanson de Rolland, passe rapidement en revue les grandes épopées des peuples aryas, le thème de l'immense poëme indien, dégagé de ses épisodes, qui dans la traduction complète de M, H. Fauche ne compte pas moins de neuf volumes.
Le Ramayana, dit M. d'Avril, est de tous les poèmes connus celui où l'on peut le mieux reconnaître l'idée indo-européenne, surtout si on laisse de côté les épisodes et si l'on néglige la partie sentimentale et pittoresque, pour essayer de dégager le sens mystique dans sa pureté. Voici en peu de mots quel est le point de départ du Ramayana. Les mauvais génies, ou démons, et entre autres les Raksasa, avaient fait la guerre aux dieux, comme les Titans de la Grèce. Les dieux ont été vainqueurs avec le secours des bons génies : ils ont été aussi aidés dans cette guerre par quelques mortels et même par des animaux.
L'un des démons vaincus, le Raksasa Kavana, s'étant livré à des macérations extraordinaires, a conquis des mérites proportionnés et a demandé à Brahma, l'être existant par lui-même, " que ni les dieux, ni les anachorètes, ni les Gandharevas, ni les Yakras, ni les Raksasa, ni les Nagas même, ne pussent lui donner la mort." Brahma, contraint par le mérite des macérations, n'a pu lui refuser cette faveur, que Ravana tourne au mal. Les dieux vont alors trouver Brahma et lui adressent cette prière : " Nous, par qui ta parole est respectée, nous avons tout supporté de ce Ravana, qui écrase de sa tyrannie les trois mondes où il promène l'injure impunément. Enorgueilli de ce don victorieux, il opprime indignement les dieux, les anachorètes, les Arauras et les enfants de Manou (les hommes). Là où se tient Ravana, la peur empêche le soleil d'échauffer, le vent craint de souffler, et le feu n'ose flamboyer. Accablé par sa vigueur indomptable, Kouvera, défait, lui a cédé Lanko (l'île de Ceylan.) Sauve-nous de Ravana, le fléau des mondes. Daignes, ô toi qui souris aux vœux du suppliant, daignes imaginer un expédient pour ôter la vie à ce cruel démon." Tel est le cri qui s'élève vers Brahma. Le sujet du poëme y est clairement indiqué ; c'est un dernier épisode de la guerre des Titans et des dieux, et il s'agit d'imaginer un moyen de se défaire de Ravana. Brahma l'indique,
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en faisant remarquer que le démon a omis, par orgueil, de demander à être préservé des coups des hommes. " C'est donc par la main d'un homme dit Brahma, qu'il faut immoler ce méchant." Mais où rouver un homme capable de lutter contre Ravana ? En ce moment survient Vichnou, l'un des membres de la trinité indienne. C'est à lui que Brahma avait pensé dans son âme pour la mort du tyran des mondes. Il invite Yichnou à une héroïque incarnation. Or, pendant que cette scène se passait dans le ciel, le roi d'Aoude, nommé Dacaratha, offrait un grand sacrifice pour obtenir des dieux la grâce d'avoir des fils. C'était un de ces hommes qui avait aidé autrefois les dieux contre les démons. Yichnou consent à s'incarner comme fils de Dacaratha. Ce fils sera Bama. Mais pour engager la grande lutte, il était nécessaire de préparer à Bama ses compagnons futurs ; sur l'invitation de Brahma, " tous les dieux se mettent à procréer des fils d'une vigueur égale à celle qu'ils possédaient eux-mêmes. C'étaient d'héroïques singes, capables de se métamorphoser comme ils voulaient.... Tous les généraux se distinguent par leur immense vigueur au milieu des armées." Malgré leur puissance extraordinaire, ces singes sont des êtres inférieurs, mais associés à la grande œuvre. Bama de son côté, ne peut accomplir son œuvre sans le secours de ces êtres qui lui sont inférieurs, comme les myrmidons d'Achille et les nains de Sigura. Il y a là une grande leçon d'harmonie sociale.
Cependant Bama grandit, il a déjà reçu des dieux des armes surnaturelles ; le moment est venu de lui choisir une femme. Celle dont il va rechercher la main est Sita. La naissance de Sita a présenté des circonstances extraordinaires : elle n'a pas reçu le jour dans le sein d'une femme ; cette femme charmante est née d'un sillon ouvert pour le sacrifice. Bama l'épouse après l'épreuve de l'arc que personne n'a pu tendre et qu'il brise par sa force prodigieuse. Mais bientôt le roi Dacaratha, à la suite d'un vœu imprudent, est contraint par l'une de ses femmes de priver son fils aine de sa succession et de l'exiler dans les bois. Bama obéit. Sita qui est un modèle de dévouement, de piété et de tendresse, l'accompagne dans cet exil.
Bama pendant qu'il erre dans les bois a occasion de punir sévèrement une Baksasa, qui pour se venger excite dans le cœur de son frère le désir de posséder Sita. Or ce frère, c'est Bavana lui-même.
A l'aide d'un stratagème dont Bama est dupe par la faute de sa
10 HISTOIRE DE Lk LITTÉRATURE.
femme, Ravana enlève Sita et l'emporte à Lanka, malgré la résistence du roi des vautours, un vieil ami du roi Dacaratlia.
Cet enlèvement est le nœud de l'action, comme celui d'Hélène dans les poëmes homériques. Cependant Dasharata, à qui l'âge rendait pesant le fardeau de l'empire, allait nommer Rama pour son successeur ; mais la reine Cayca, favorisant son fils Baratha, s'empresse de demander une audience à Dasharata. Elle lui rappelle qu'autrefois sauvé par elle, il avait promis de lui accorder les deux premières grâces qu'elle lui demanderait, et c'est l'exil de Rama qu'elle exige maintenant en récompense du service qu'elle a rendu. En vain Dasharata la conjure de modifier ses demandes, lui offre tout ce qu'elle pourra désirer, à l'exception de ce qu'elle souhaite. L'inflexible belle-mère persiste, et Dasharata, lié par son serment, est forcé de condamner son fils à l'exil. Quelque temps après, il meurt en proie à une sombre mélancolie, et désespérant de voir Rama. " 0 Rama ! ô mon fils ! " telles furent ses dernières paroles. Pendant ce temps, Rama, banni, s'enfonce dans l'immense forêt de Dandaka, suivi de son frère Lakchmanas, qui n'a pas voulu l'abandonner. Là, renouvelant les prodiges de son adolescence, il extermine les géants qui infestent les bois et les déserts, asiles des saints pénitents, et partage sa vie entre la bienfaisance et la prière. Au bout de douze ans. Rama reparaît dans Aiodhia, refuse le trône, le cède à son frère Baratha, et continue à poursuivre le Daitas jusqu'au Djanasthana. Cependant la sœur de Ravana, irritée contre Rama, engage son frère à enlever Sita. Le tyran accomplit promptement les souhaits de sa sœur. Sita enlevée, languit captive dans Lanka (Ceylan), par delà les mers. Soudain Rama se met en marche pour délivrer son épouse, et, s'enfonçant de plus en plus dans la péninsule, arrive au bord du fleuve de Pampa, qui baigne l'empire de Songriva, et veut cueillir dans le magnifique jardin de ce prince des singes quelques fruits pour secourir son frère, qui tombe épuisé de fatigue. Hanoumanou, gardien du jardin, s'y oppose ; mais bientôt éclairé sur les vrais intérêts de son maître, il entonne l'hymne à Vichnou, et promet à Rama que la puissante coalition des singes va marcher à sa suite sur Sanka (1). Rama part à la tête
(l) Ces singes étaient les enfants des dieux, monstres merveilleux, lançant des rochers et des montagnes. Voici la description de ces êtres puissants, telle qu'on la trouve dans le Ramayana : Ces héros-singes déchiraient avec leurs dents et avec leurs ongles ; ils étaient habiles et rompus au métier des armes, sachant transpercer
d'une forte armée composée de deux innombrables phalanges : les ours, qui ont à leur tête Djambouvan, et les singes commandés par Songriva. On traverse le Dekhan, on arrive au bord de la mer ; mais là un obstacle invincible en apparence arrête les braves anti-ravanistes. Comment franchir ces flots redoutables séparant Lanka de la pointe de la grande péninsule ? Non moins fertile en expédients que terrible sur le champ de bataille, Hanoumanou, enlace et accroche sa queue au rivage continental ou se tiennent les singes ; puis s'élançant sur le bord opposé, se cramponne de ses quatre mains au roc de Lanka. L'armée entière défile le long de ce pont improvisé. Alors les singes, par l'avis d'Hanoumanou, précipitent pêle-mêle dans le vaste bras de mer d'énormes blocs de pierre, et construisent ainsi, d'un rivage à l'autre, un pont de rochers sur lequel ours et singes passent sans danger. Cette route se nomme Ramicéram. On a donc atteint Lanka ; il ne s'agit plus que de la conquérir. Yingt batailles sont livrées successivement; le sang coule. Ravana, frappé par Rama, expire au milieu des géants ses amis, que les singes écrasent, que les ours déchirent. Sita est délivrée, et Rama retourne victorieux dans son empire. Après un règne heureux, il remonte au ciel.
Tel est le Ramayana, dont on a demandé si c'est la création d'un seul poëte, ou la réunion de plusieurs compositions successives.
Eli efî"et, malgré une sorte d'unité, il est bien plus chargé d'épisodes que les poëmes d'Homère ; ce qui provient des nombreux récits placés dans la bouche des principaux personnages.
Il est à remarquer aussi que, dès le début du poëme, l'auteur, Yalmiki, s'introduit lui-même dans l'action comme un personnage. Il y est dépeint comme un des ces grands Mounis, ou sages vivant dans l'intimité des dieux.
Benjamin Constant pensait que " la comparaison du Ramayana avec
de flèches, et briser les arbres les plus élevés ; doués d'une vélocité de course qui faisait honte aux flots de l'Océan ; de leurs pieds arrachant la terre de ses bases, et cau55ant l'inondation des mers; de leurs mains élevées dans les airs saisissant les nuages ; s'emparant sans crainte des éléphants qui parcourent les ferêts ; S'enivrant du suc des palmiers et faisant tout trembler. A leurs redoutables cris, les oiseaux qui habitaient les cimes des arbres tombaient, les lions et les tigres s'effrayaient dans leurs retraites, et les reptiles monstrueux s'enfuyaient épouvantés.
rilliade, sous le rapport littéraire, philosophique et religieux, serait une entreprise singulièrement instructive et curieuse. Le contraste de la poésie simple et sublime d'Homère avec l'imagination exubérant3 de Valmiki, la similitude des événements, la différence des mœurs, jetteraient sur les modifications que les circonstances et les époques impriment à l'espèce humaine, un jour que nous pouvons à peine soupçonner encore. (1) "
Voici l'analyse sommaire du Mahabharata :
Chant premier — Histoire des familles des Pandoos et des Kooroos. Dritarachta, qui avait pour ancêtres Bharata-Boudha et la lune, eut cent-un fils appelés les Kooroos ; l'aîné se nommait Doyodhana. Pandoo, second fils de Vitchitravirga, eut cinq fils appelés les Pandoos. Le premier était le plus juste des hommes, le second était le plus fort, le troisième était le plus habile à manier l'arc, le quatrième était le plus sage, le cinquième était le plus beau.
Après la mort de Pandoo, son frère Dritaracta devint roi; mais son fils aîné, s'empara du pouvoir, et, dans la crainte que le gouvernement ne passât aux Pandoos, il voulut les faire périr en mettant le feu à leur demeure. Il crut les Pandoos brûlés ; mais ils échappèrent à cette mort violente, et ayant traversé le désert, ils se réfugièrent dans la ville de Campela.
Ils devinrent bientôt célèbres et puissants par leur valeur et leur générosité, et Douryodhana résolut de partager l'empire avec eux. Il leur en donna la moitié avec Delhi, gardant pour lui-même l'autre moitié avec Hastinapour.
Chant deuxième. — Youdichthira envoie ses frères de tous côtés pour faire des conquêtes. Gloire des Pandoos. Envie des Kooroos; ils ordonnent un sacrifice pour jouer aux dés. Préparatif du sacrifice.
Chant troisième. — Au moyen de dés pipés, Douryodhana gagne aux Pandoos tout ce qu'ils possédaient. Au dernier coup, ils s'engagent, s'ils perdent, à se confiner douze ans dans le dési^rt, et à vivre cachés après ce terme. Ayant perdu, ils remplissent leur promesse. Un sage, exhorte Youdichthira à ne pas désespérer, et lui raconte l'aventure de Nalus. Récit des événements qui se passent dans cet intervalle de douze ans.
(1) Gatien Arnoult, Dict- phil.
Chant quatrième, — A l'expiration des douze ans, les Pandoos se rendent du désert à la ville de Béruth, où ils se cachent.
Chant cinquième. — Les Pandoos sont découverts par Douryodhana, qui exerce contre eux les plus cruelles persécutions. Triomphe de l'injustice sur la terre. Kreeshna, qui était alors au plus haut point de sa gloire, et qui partout combattait le mal sous toutes ses formes, apprend les infortunes de ses parents, et leur promet du secours. Arrivée de Kreeshna à Hastinapour, dans l'intention de se porter médiateur entre les Pandoos et Dourydhana. Celui-ci refuse la médiation. Alors Kreeshna ranime le courage des Pandoos, et devient le compagnon d'armes d'Arjoun. Le parti se rallie. On marche contre l'oppresseur. Réunion des armées sur le lac Kurkhet.
Chant sixième. — Paroles de Kreeshna à Arjoun. C'est le célèbre épisode dit Bhagavat-Greeta. Combat des héros.
Chant septième. — Douryodhana tient un conseil de guerre. Derna devenu chef, est tué cinq jours après.
Chant huitième. — Evénement des deux jours suivants : Kurren, un des plus grands héros de son temps, est nommé chef. Youdichthira fuit devant lui ; mais il tombe sous le bras d'Arjoun.
Chant neuvième. — Schul est appelé au commandement ; ses exploits ; sa mort. Douryodhana se cache : il est découvert par Bakiken : sa mort : c'est le dix-huitième jour de la bataille ; les Pandoos remportent enfin la victoire.
Chant dixième. — Récit des derniers événements de la guerre. Huit hommes seulement des Kooroos survivent à leurs compagnons.
Chant onzième. — Complaintes des femmes des deux partis sur la mort de leurs proches. La mère de Douryodhana maudit Kreeshna.
Chant douzième. — Actes de Youdichthira après la victoire. Il veut abdiquer le pouvoir, mais il en est dissuadé par Uyasa, Kreeshna et Bikum. Ce livre renferme plusieurs préceptes sublimes de religion, de morale et de règle de conduite pour bien gouverner.
Chant triezième. — Youdichthira veut se retirer dans la solitude ; mais Uyasa le fait changer d'avis. Préparatifs pour la fête d'ismid. Chant quatorzième. — Célébration de la fête d'ismid. Chant quinzième. — Ditarachta et Kundehary, mère de Douryodhana, et Knaty, mère des Pandoos, vont chercher un asile dans la solitude.
Chant seizième. — Destruction de la race des Yadus et autres événements.
Chant dix-septième. — Le roi Youdichthira se rend avec ses frères dans les montagnes neigeuses, et abdique la couronne.
Chant dix-huitième. — Mort des Pandoos, Youdichthira et ses frères montent dans le ciel.
Ce poëme est en 18 livres et a plus de 100,000 stances. Il est attribué à Vyasa, qui passe aussi pour l'auteur des Pouranas • mais il pourrait bien se faire que ce Yyasa, qui signifie compilateur fut un nom générique désignant une série de compilateurs, comme le nom d'Homère, qui signifie assembleur, désigne, suivant certains critiques, les aut jurs des rapsodies grecques.
Le Berma-chestra, seconde division des Upangas, renferme principalement les institutions de Manou, — traité complet de morale qui contient de poétiques inspirations sur Dieu, les esprits et la création.
Enfin les Dersanas, troisième division des Upangas, sont des ouvrages philosophiques.
Maintenant un mot de la littérature profane.
La beauté de la science, par Gosvami, appelé autrement Vapadeva, passe pour la meilleure grammaire sanscrite. Une autre, par Kalatra, porte le titre de Katrantra-Vriti et le Katanta-Vriti-Tiki en est le commentaire étymologique. Il y a d'autres commentaires du même ouvrage. Il existe encore une grammaire par le rajad Djoumoura- Raudi, qui a pour titre, Sanshhipta-Sara. On compte 18 dictionnaires dont le plus estimé est Y Amarashina.
Les drames, que les Hindous nomment natale, sont très nombreux. Parmi les poètes dramatiques les plus remarquables brille, comme une étoile de première grandeur et comme le Shakespeare des Hindous, le fameux Kalidas, poëte de la cour de Yikramaditya, dont l'existence remonte à plus de 900 avant J. C. Son meilleur drame ^^i L' Anneau de la Destinée, que Jones a traduit en anglais et Forster en allemand. Le critique Herder, dit "que toutes les scènes sont liées avec des chaînes dé fleurs, et chacune d'elle naît et se dévoloppe naturellement comme une belle plante ; on y trouve une infinité d'idées délicates et élevées, de figures gracieuses et sublimes, qu'on chercherait vainement dans un auteur grec, car le génie de l'Inde s'est communiqué au pays, au poëte et à la nation."
On doit au même poëte : la Naissance de Kwmara, médecin des dieux ; V Héroïsme d' Urvasi, en 5 actes, enfin le Nuageux messager, qui a été
traduit par l'anglais Wilkins. Il existe encore beaucoup d'autres ouvrages dramatiques, entre autres le Collier de perle ; Le lever de la lune de la science, en 6 actes ; La mer travestie, drame satyrique, et Le grand drame, par Madusanada-Misra.
La Société de Calcutta, composée en partie de savants anglais qui ont établi dans cette ville une imprimerie en sanscrit, découvre tous les jours à l'Europe de nouveaux trésors littéraires.
Les Hindous ont pour les vers deux sortes de mesures, la brève (ganain) qui se divise en simple ganain et upaganain. Les pieds de ce rythme sont au nombre de huit. Ils ont deux espèces de rimes.
On compte surtout cinq écrivains qui s'occupent de prosodie. Capila et Gotana sont les principaux fondateurs des sciences exactes dans l'Inde.
Il résulte de ce simple exposé que la littérature indienne est une vaste production de la nature qui, embrassant seule dans un cercle immense toutes les connaissances humaines, donne aussi une idée de la hauteur où peut atteindre l'intelligence de l'homme, (1)
On pense que le sancrit, qui était la langue vulgaire avant le deuxième siècle de notre ère, commença à s'altérer en 1184, lors des conquêtes des gaurides, ou de Mahomed Gaury. On le dit très riche, et le savant sir William Jones le compare pour la beauté au grec et au latin. Il a 52 lettres et 17 déclinaisons dont chacune a un singulier, un pluriel et un duel. Il a des syllabes brèves, plus brèves, très brèves, etc. Cette langue a toutes sortss de mètres et de vers ; les périodes en sont nombreuses et se terminent par une cadence musicale. Les Hindous parlaient par sentences. En voici un exemple :
"Par la soif de l'or j'ai fouillé la terre, et je me suis livré à la transmutation des métaux. J'ai traversé les mers, j'ai rampé sous les grands ; j'ai fui le monde ; je me suis occupé de l'art des enchantements ; j'ai visité les tombeaux, j'ai veillé parmi eux ; il ne m'en est pas revenu un cauri. Avarice, retire-toi ; j'ai renoncé à tes chimériques espérances."
Que de connaissances présentent ces pensées, s'écrie l'auteur de F Histoire des Indes. Fouille des mines, fontes des métaux, commerce maritime ! Quel laps de temps ne suppose pas une langue qui offre un état de civilisation aussi avancé ! Cependant le sanscrit n'est que la seconde
(1) Bibliothèque indienne "p&r Schlegel, Mayence, 1882.
langue, et a cessé d'être vulgaire. Elle est aujourd'hui peu connue à cause de la difficulté qu'on éprouve à l'apprendre.
La religion indienne met obstacle à une connaissance profonde de ses caractères. Il n'est permis qu'aux Brahmes de l'étudier et ceux-ci ne la font apprendre à leurs enfants que lorsqu'ils ont atteint l'âge de puberté ; ils font de même à l'égard des mystères de la religion.
On assure que de nos jours les Malays et les Javanais possèdent une littérature riche et originale, de nombreux documents historiques, des romans et des monuments d'une législation remarquable.
Le Kavvi est à Java ce que le sanscrit est dans l'Inde ou le latin parmi nous, la langue savante et lyturgique. Il résulte, dit M. Aicard, de l'étude d'un manuscrit qui fait partie de la bibliothèque de la société asiatique de Londres, et intitulé Calendrier Javanais traduit en langue malaye^ que ces peuples possèdent de toute antiquité un calendrier astrologique et sacerdotal fondé sur une astronomie dont les principes nous sont inconnus, et un calsndrier rural divisé d'après l'ordre des travaux d'une agriculture assez perfectionnée. On trouve dans la même bibliothèque une histoire (en Malay) des rois de Pasay qui montre que Java fut la capitale intellectuelle et religieuse d'une foule de contrées environnantes.
La langue chinoise peut être étudiée maintenant avec fruit, grâce aux travaux des Fourmont, des Rémusat, des Julien, des Pauthier, des Bazin, des Hochet, et tant d'autres savants français qui ont si largement contribué à l'avancement des études sinologiques modernes.
Dans la langue chinoise on distingue : lo. Le Kou-wen ou langue ancienne. C'est la langue des King ou livres canoniques de la Chine; on la nomme aussi wen-tze, ou langue savante ; 2o. Le Kouan-hoa ou langue mandarine ; c'est la langue vivante du pays, la langue commune, universelle, que tout le monde parle, et qui est restée originale et pure de tout contact étranger ; 3o. Le wen Tchang ou langue intermédiaire ; c'est la langue littéraire de la Chine ; 4o. Les dialectes provinciaux.
La littérature chinoise est, dans ses différentes branches, l'une des plus originales. Elle tient le premier rang parmi les plus riches littératures de l'Orient, comme elle est du reste, l'une des plus anciennes de
l'univers, car son histoire remonte d'une façon continue et sans interruption jusqu'au Yle siècle avant Jésus-Christ.
Les Chinois divisent eux-mêmes en quatre groupes leurs trésors littéraires, savoir : les livres canoniques, les livres historiques, les livres instructifs, et les livres purements récréatifs.
Les cinq livres canoniques ou classiques, appelés King, renferment les monuments les plus anciens de la poésie, de l'histoire, de la philosophie et de la législation chinoise, monuments qui, selon toute probabilité ont été réunis par Confucius au Vie siècle avant notre ère, et qui ont été transmis presque sans aucune altération.
Ces livres sacrés portent les titres suivants : lo. Y-King, ou le livre des métamorphoses, qui renferme les huit Koua, ou signes symboliques des éléments, composés chacun de trois lignes pleines ou ininterrompues. Ces Koua, se multipliant par eux-mêmes, forment une combinaison mystérieuse qui est demeurée à l'état d'énigme depuis l'époque la plus reculée. A cet ouvrage se rattache le Commentaire moral et politique de Confucius. 2o. Chou-King, ou le livre des annales, recueil de documents sur l'histoire des quatre premières dynasties ; 3o. Chi-King, ou le livre des chants; 4o. Tchun-Tsieou, ou Eté et automne, histoire écrite par Confucius des différents petits royaumes qui formaient la Chine à son époque ; 5o. Li-King, ou le livre des cérémonies, qui donne des détails les plus minutieux sur la manière de bien vivre et de se bien conduire. Un autre livre du même genre est le Tcheou-li.
Les livres canoniques du second ordre sont les Ssé-Chou, qui ont été écrits par Confucius ou par ses disciples. Ils sont au nombre de quatre ; lo. La Grande doctrine; 2o. \jq Milieu immuable ; 3o. Les Dialogues ; 4o. Les ouvrages de Meng-tse ou Mencius.
Les ouvrages de Confucius ont été traduits dans la plupart des langues de l'Europe.
Il ne faut pas s'attendre à trouver dans la philosophie chinoise l'abondance que nous trouvons à la philosophie hindoue. Celle-ci se déploie, dit un critique, avec une logique plus imposante et les spéculations des philosophes hindous sont plus profondes, en général, que celles des philosophes chinois. Les Hindous ont une science de la logique et une science de la dialectique qui ne sont comparables qu'aux sciences logique et dialectique de la Grèce. On a pu supposer qu'Aristote, en écrivant sa logique, avait eu connaissance de la logique des Hindous. Remarquons en
passant que la métapliysique ne se produit que chez les peuples qui ont excellé dans la poésie. La poésie indienne est immense et abondante comme ses ouvrages philosophiques, qui sont aussi d'admirable poèmes. Tant que les Hindous ont eu une grande tradition poétique, entretenue et confirmée par des hommes de génie, elle a eu de grands penseurs et de grands agitateurs intellectuels. Mais la Chine n'a point de grande poésie ; elle n'a que des petits poètes fort gracieux et très aimables. Ils n'abordent pas les grands sujets ; ils ne se préoccupent point de grandes pensées : la fleur de pêcher, la lune et le vin, tels sont les sujets habituels de leur poëmes. Ce sont tous des voluptueux à la façon d'Horace, mais avec moins de lyrisme, de poésie et de philosophie.
M. Pauthier divise en trois époques l'histoire de la philosophie chinoise. ' La première est l'époque antéhellénique, c'est-à-dire celle qui est antérieure à tous les grands philosophes de la Grèce. La deuxième époque commence au Vie. siècle avant notre ère, avec Confucius. Il faut ensuite traverser une période de 1000 ans avant d'arriver à la troisième époque? qui commence avec la dynastie des Soung (960-1119) de notre ère.
Le livre le plus ancien que l'antiquité nous ait transmis appartient à la première époque, c'est le Y-K%ng. Les chinois l'attribuent à Fou-hi, qui fut aussi l'inventeur de l'écriture. La deuxième époque est occupée par trois grands systèmes, celui de Confucius qui est purement moral et politique, la morale métaphysique de Lao-Tseu, et la religion boudhique. En 966 Theou-lien-ki fonda une nouvelle école philosophique qui avait pour but avoué de développer les principes de l'ancienne doctrine contenue dans le Y-King.
Les systèmes philosophiques chinois ne sont réellement qu'au nombre de trois. De ces trois, un est exclusivement moral, et les deux autres ofî'rent entre eux de telles analogies qu'on pourrait presque les réduire à un seul.
Le groupe le plus important des œuvres de la littérature chinoise est incontestablement celui des ouvrages historiques et géographiques. Ici encore cependant les chinois ne se sont point élevés à un point de vue large et général. Le plus ancien monument historique est le Chou-King, l'un des livres canoniques. Ses premières traditions sur les antiquités de l'empire manquent de poésie ; c'est un tableau aride ofîrant la chrono" logie des événements. La même sécheresse se retrouve dans les œuvres très longues qui furent publiées par la suite.
En géographie ce n'est que fort tard que les chinois réussirent à exécuter un plan cartographique de l'empire ; et ils n'y réussirent qu'avec le concours des étrangers. Nous avons d'eux cependant plusieurs descriptions de la Chine et même des contrées voisines. Au nombre de ces écrits il fau^ ranger les relations de voyages, qui ont toutes une origine boudhique.
Les œuvres littéraires de pure invention ne laissent pas d'être fort nombreuses bien que la tendance toute scientifique ou philosophique de la littérature chinoise semble être un obstacle aux grands essors de l'imagination.
La poésie lyrique nous offre des monuments dans toutes les époques ; les plus anciens se trouvent dans le Chi-King, l'un des cinq livres canoniques.
Le roman occupe dans la littérature chinoise une place plus importante que la poésie lyrique, bien qu'on n'y trouve aucune inspiration poétique de quelque élévation ; mais il présente une peinture exacte et fidèle des pensées, des sentiments, des mœurs et de la conduite de ce peuple, et nous fait saisir sur le vif le secret de sa vie intime, que n'ont pu pénétrer les voyageurs les plus renommés pour leur talent et leur finesse d'obser" vation. Il y a trois classes de romans. Romans historiques, romans fantaisistes et romans de mœurs.
Parmi les premiers, on estime surtout : L'Histoire détaillée des trois royaumes, histoire romantique de la Chine lorsqu'elle se partagea en trois monarchies vers l'an 200 de notre ère ; L'Histoire des célèbres pirates, qui sous la dynastie Soung, au Xe siècle, désolèrent les côtes de la province de Kiang-Nan. Ces deux ouvrages appartiennent à l'époque de la domination mongole.
Le roman fantaisiste nous montre un monde imaginaire dans ses rapports intimes et dans son influence sur la destinée des humains. C'est à ce genre qu'appartient Blanche et bleue ou Les deux couleurs fées. Le roman de mœurs nous offre une peinture très fidèle des côtés lumineux et des côtés obscurs du caractère chinois, de la vie publique comme de la vie privée de ce peuple. Parmi les œuvres de ce genre nous citerons : Récit de la femme accomplie, Les deux cousines, Deux jeunes filles lettrées, etc.
Le théâtre est cultivé en Chine avec prédilection. On croit que ce genre de littérature fut apporté de l'Inde en Chine avec le boudhisme. Quoi qu'il en soit, les spectacles font partie des divertissements et des
fêtes de la cour du Céleste Empire depuis un grand nombre de siècles. Depuis les plus émouvantes tragédies jusqu'aux farces les plus grotesques, les productions théâtrales composent un répertoire varié à l'infini et dont on comprendra l'importance si nous ajoutons que la Bibliotlièque de la Compagnie des Indes renferme à elle seule plus de 200 volumes de pièces empruntées aux écrivains dramatiques de ce vaste pays, que personne en Europe ne peut se vanter encore de bien connaître. Le répertoire dramatique de la dynastie des Youens (1279-1378) forme à lui seul plus de 500 volumes pour les tsa-khi (opéras).
Indépendamment de cette volumineuse littérature dans tous les genres principaux, les Chinois possèdent encore une quantité d'œuvres sur la médecine, l'histoire naturelle, l'agronomie, la géométrie, la peinture, l'astronomie, l'agriculture, la botanique et sur toutes les branches de la technologie et de la mécanique. Le nombre des encyclopédies universelles, la plupart d'une étendue colossale, est aussi fort considérable.
L'imprimerie fut découverte en Chine 860 ans plus tôt qu'en Europe, c'est-à-dire en 593 de notre ère. Le prix des livres y est moins élevé que dans la plupart des contrées de l'Europe. Le papier y fut inventé l'an 95 de notre ère. Partout dans l'empire, surtout à Pékin et à Nankin, existent de grandes bibliothèques qui renferment' actuellement d'innombrables quantités d'ouvrages. Le catolague imprimé de la bibliothèque de l'empereur Kien-Long se compose de 122 volumes. Ce souverain ordonna de publier un choix des auteurs classiques qui devait comprendre pas moins de 163,000 volumes; il en avait déjà paru 78,- 731 en 1818. (1)