CHAUCER
Geoffry Chaucer (1360-1400) est considéré comme le père et l'inspirateur de la poésie anglaise. S'il avait su guider son talent, il aurait élevé à la dignité de langue la rudesse native du patois britannique ; il le fit quant à la forme et son originalité ne se dément pas chaque fois qu'il a en vue la liberté politique ou religieuse de ses concitoyens ; mais l'italien Pétrarque l'avait séduit et au lieu d'être créateur il préféra n'être qu'imitateur, en s'assimilant les écrits de son maître, ce qui a fait dire à Chateaubriand (1) : la littérature anglaise moderne se masque en littérature italienne. Les Contes de Canttrhury paraissent être le meilleur ouvrage du vieux Chaucer. L'auteur met en scène les diverses classes
(1) Essai sur la littérature anglaise.
de la société : un chevalier, un campagnard, un cuisinier, un négociant, un vendeur d'indulgences, un mendiant, un médecin, quelques jurisconsultes, un moine et une abesse y devisent ensemble. "Rendant, dit César Cantu (1), ainsi qu'il l'avait fait de la langue, les aspirations diverses des conquérants et des vaincus, Chaucer dépeint la nature avec détail et passion selon le génie saxon et sans tomber dans l'affectation de3 Troubadours. On ne saurait le comparer à Dante pour la grandeur des pensées. Mais celui qui ne recherche que la vivacité de l'imagination, la liberté d'allure et qui s'attache principalement aux mœurs ne pourra que lui décerner des éloges. Tout en imitant il resta naturel, quoique courtisan et érudit. Il obtint des applaudissements du peuple et jouit pendant sa vie d'une réputation que sa mort ne lui enleva point. Aujourd'hui, comme tous les poètes des premiers temps, on l'admire plus qu'on ne le lit. Plus heureux dans le genre comique, c'est avec la finesse de pénétration et son existence orageuse qu'il introduisit dans l'anglais ce mélange de facétieux, de bizarre, de grave, qui, sous le nom d'humour, demeure le caractère distinctif de cette belle et inhumaine littérature dans laquelle l'homme est raillé et Dieu oublié. C'est encore cethumour qui fit prédominer en Angleterre le roman et la comédie sur les autres genres de composition."
Chaucer a écrit en prose son Testament de Vamour. Jean Barbour ouvrit à cette époque les fastes de la littérature en Ecosse en se faisant connaître comme théologien. Il chanta le premier les prouesses chevaleresques de Douglas, de Robert Bruce et du comte Maury.
John Grower (1320-1402), contemporain de Chaucer, écrivit des poésies morales remarquables. Il marque la transition de la grande transformation de la langue nationale. Il a composé en français un poëme de 30,000 vers, des ballades latines et d'autres poésies où il célèbre l'insurrection des communes en Angleterre ; le tout est contenu dans un ouvrage publié en trois parties : Spéculum meditantis, Vox daman tis, Oonfessio amantis. La dernière partie est l'histoire d'un amoureux qui a des relations avec un poëte de Vénus, où celui-ci développe toutes les théories de l'amour à la manière des scolastiques ; si l'on en excepte le dénouement, le reste est monotone et ennuyeux.
(1) Histoire universelle.
Dans le XVe et le XVIe siècles, la littéreture anglaise nous offre aucun nom qui puisse rivaliser avec Chaucer. On rencontre bien, à la vérité, quelques hommes dignes d'être cités, mais ils n'ont pas créé ; ils ont tout au plus imité, embelli et développé. Le roi Jacques I d'Ecosse (1423-1437) a laissé un long poëme, Le livre du roi, dans lequel il raconte les circonstances qui ont fait naître son amour, pendant qu'il était prisonnier au château de Windsor, pour une jeune princesse anglaise. L'Histoire de Thèhes, La chute des princes et Le Siège de Troie, sont les principaux travaux de John Lydgate. Sir John Fortescue, vivant sous Henri IV, s'est distingué par son traité : La différtnce entre une monarchie absolue limitée en ce qui regarde la constitution anglaise, et par d'autres ouvrages en langue latine. William Caxton (1491), célèbre imprimeur, a laissé au moins soixante traductions, outre son Livre de V ordre de la chevalerie et The game of chess.
Les règnes d'Edouard IV, de Richard III et de Henri YII (1461- 1509), n'ont produit aucun poë te remarquable.
L'Ecosse, pendant la même période, a fourni trois hommes éminents : Henryson, qui a laissé des fables en vers et des petits poèmes moraux ; William Dunbar, des poëmes allégoriques ; Gavin Douglas, auteur du Falace of Honour, Klng Hart, et une traduction de VEneïde de Virgile. Nous devons à David Lindsay (1567) la Satyre des trois Etats.
Le règne de Henri VIII (1509-1548) a été plus fécond en bons écrivains. Thomas Morus, outre ses diverses controverses, a composé : le Schisme d'une République Morale, Utopia, Histoire d'Edouard V, de son père et de Richard III. La réforme d'Henri VIII contribua par les controverses, par les articles d'érudition et surtout par les traductions de la Bible, à accroître le déveleppement littéraire en Angleterre. Avant d'entrer dans la célèbre époque que les critiques anglais ont appelé Elizabethan Littérature, mentionnons Roger Ascham, connu par ses traités : Toscophilus, où il enseigne l'art de mêler l'étude à la recréation, et le Maître d'Ecole, théorie sur l'étude des langues.
L'histoire de la littérature anglaise pendant les règnes d'Elizabeth, de Jacques I et de Charles I (1558-1649) marque les efforts et le propres des idées luttant contre l'ignorance. La découverte de l'imprimerie, la philosophie de Platon qu'on avait substitutée à celle d'Aristote, les libertés religieuses et politiques, créèrent des idées nouvelles si
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opposées aux anciennes, qu'une lutte sérieuse s'engagea. L'étude des classiques, que l'on avait trop négligée jusqu'alors, devint l'objet de l'attention des hommes de lettres. On ne se contenta pas d'étudier les modèles chez les Grecs et les Latins, mais on recueillit ce qui pouvait être bon chez les modernes, en Italie, qui était alors florissante de la Renaissance, en France, où François 1er donnait un noble essor au génie poétique de son peuple. Une autre circonstance favorable, c'est l'encouragement que la reine Elizabeth donna aux belles-lettres. Cette femme, d'un esprit cultivé, avait fait de sa cour le rendez-vous de toutes les influences littéraires de l'époque. Elle commenta Platon, traduisit Isocrate, Horace, etc., lisait plus de latin en un jour que certains prébendiers en une semaine. Ceux qui vont à la cour, ajoute Harrisson, voient partout des livres, entendent partout des controverses littéraires; on s'y croit plutôt dans une académie que dans la demeure de la politique et de la diplomatie.
On a souvent parlé de l'immoralité, de la licence qui régnent dans les écrits de ce temps. On doit en rechercher la cause dans la réforme qui avait engendré partout un engourdissement moral en lâchant la bride aux passions des hommes. Les poëtes, s'étant pour la plupart constitués courtisans, ne dépassaient pas dans leurs ouvrages les bornes du gai? du sentimental, de la flatterie et de l'affectation. Ils entouraient Elizabeth, cette Vestale assist sur le trône d'Occident, comme l'appelle Shakespeare, en saupoudrant leurs fades galanteries des bizarreries de l'antiquité. L'imitation étrangère faillit étouffer l'esprit national. On fit de la poésie une grande dame que l'on parfuma d'italien. Les concetti étaient de bon goût avec la mythologie quintessenciée, langoureuse et les sonnets musqués. Au milieu de cet entraînement général vers la décadence, un homme de bon goût, remarquable par la netteté de son coloris et la richesse de son imagination, entreprit de réveiller l'esprit national de ses concitoyens : — c'était Spenser.