SWIFT
Jonathan Swift naquit à Dublin, en 1667, et mourut en 1744.
Il fit ses études à Dublin sans faire preuve de talents supérieurs. Il portait encore l'uniforme universitaire lorsqu'il écrivit la première partie de son Co7ite du tonneau, ironie amère sur les luthériens, les calvinistes, les catholiques, les presbytériens et les quakers.
Il dut à la faveur de son protecteur, Sir William Temple, d'être introduit à la cour du roi Guillaume. Il y séjourna quelque temps et retourna en Irlande avec le titre de Doyen de St. Patrick.
D'un caractère bourru, difficile, sombre, d'un esprit contradicteur, négligé, fantasque, flottant à tout vent d'opinions politiques, suivant que le requéraient les circonstances et son intérêt personnel, Swift est cependant un de ces hommes pour qui la nature s'est montrée prodigue, mais qui paraissent excentriques, parce qu'ils vont tout chercher dans un fond d'originalité peu commune. "Mon but, écrivait-il à Pope, dans mes ouvrages, est de vexer le monde plutôt que le divertir ; si je pouvais l'atteindre sans risque pour ma personne et pour mon avoir, je serais l'auteur le plus infatigable que vous ayez connu." Pourtant, on
dit le croira-t-on ? que cett homme revèche, que cette nature opiniâtre
et à peine dégrossie, a été la cause que deux femmes moururent d'amour
pour lui. Tous les écrivains contemporains recherclièrent l'amitié de ce Caton moderne et il imposait une supériorité pleine de franchise sur la haute noblesse qui le recherchait. Oh ! c'est qu'en effet Swift était un homme spirituel et un talent supérieur.
Tout le monde a lu le voyage de Guilliver à Lilliput et au pays des géants, le chef-d'œuvre de Swift. Ce petit livre suffit pour assurer l'immortalité à un auteur. A peine eût-il été publié que Swift acquit une réputation européenne. Cet écrit peut intéresser tous les âges, fait rire dans la jeunesse et réfléchir dans l'âge mûr ; le récit est naïf et plein de malice : les allusions politiques sont si frappantes et les ridicules des sociétés modernes sont flagellés avec tant d'aplomb que le lecteur ne peut s'empêcher d'admirer une imagination si bien contenue et ne s'éloignant que rarement de la vie pratique. On rencontre bien quelques peintures cyniques ; mais ce qu'il faut blâmer c'est l'état de cet homme avilissant qui parodie l'homme, le scepticisme et la moquerie sur les lèvres ; qui abjecte la nature humaine sans lui trouver un remède dans l'espérance, dans la vertu ou dans la Divinité. (1)
Voltaire, qui le premier a introduit Swift en France, l'appelle le Rabelais de l'Angleterre. " Il a l'honneur, disait-il, d'être prêtre et de se moquer de tout comme lui ; mais Rabelais n'était pas au-dessus de son siècle, et Swift est fort au-dessus de Rabelais. Swift est Rabelais dans son bon sens et vivant en bonne compagnie. Il n'a pas, à la vérité, la gaîté du premier, mais il a toute la finesse, la raison, le choix, le bon goût qui manquent à notre curé de Meudon. Ses vers sont d'un goût singulier et presqu'iuimitables ; la bonne plaisanterie est son partage en vers et en prose ; mais pour le bien entendre, il faut faire un petit voyage dans son pays. Le voyage de Guilliver serait amusant par luimême, par les imaginations singulières dont il est plein, par la légèreté de son style, quand il ne serait pas d'ailleurs la satyre du genre humain."
Talent fourvoyé, Swift mena une vie des plus singulières. Il ressemble un peu à son compatriote Sterne ; comme lui sa vie est parsemée de contradictions, il est tour à tour cynique et moral, grossier et ingénieux, religieux et impie. Sans manquer de variété ni de verve, son style est clair, simple, toujours sensé.
(1) M. César Cantu. Histoire universelle.
Beaucoup de ses productions ont perdu de leur intérêt de nos jours, à cause de leurs allusions politiques ; d'autres ne méritent pas d'être lues, étant d'un sarcasme outré ou d'une inconvenance notoire, La plupart portent des titres ridicules, comme le Grand Mystère ou VArt de méditer sur la grande vérité, avec des pensées hasardées sur les études, la grammaire, la rhétorique et la poésie ; Production d'esprit contenant tout ce que les arts et les sciences ont de merveilleux ; John Bail, des Avantages quHl y aurait à abolir la religion en Angleterre, Lettres du drapier. Bataille des livres, la Conversation polie, etc., et Panessa, poëme destiné à célébrer une jeune Hollandaise, que sa froideur et son amour platonique avaient conduite au tombeau.
En Ecosse, la poésie prit un nouvel essor, grâce à l'inspiration d'Allen Eamsay (1686-1658), auteur du célèbre drame pastoral The gentle shejyherd. Le lecteur y trouve une grâce, un naturel, un charme séduc. teur qui ravit et enchante. On a encore de Ramsay une collection de chansons populaires si multiples sur la terre d'Ecosse.
Dans la liste des poètes dramatiques de la seconde période, nous devons citer le nom de Thoma Southerne, auteur de plusieurs tragédies.
Nicholas Rowe (1673-1718), est le meilleur poëte tragique de son temps. Tamerlan, et le Beau Pénitent, lui ont acquis la considération de ses contemporains. Il n'a pas le mérite d'inventeur, mais sa diction est vraiment poétique, sa versification toujours coulante, toujours correcte ; ses pièces, généralement calquées sur les modèles français, renferment de longues tirades sentimentales écrites avec assez d'élégance, de force et d'à-propos pour éviter la fadeur.
Si Rowe est le plus éminent des poètes tragiques de son temps, William Concrève (1669-1729) a enlevé la palme à tous ses rivaux dans la comédie. Il débuta avec succès, à 21 ans, par le Vieux garçon. Le double détailleur, l'Amour pour Vamour, et le Chemin du nioîide, fixèrent davantage sa réputation. Concrève est peut-être le poëte comique le plus spirituel de l'Angleterre. Il abusa un peu de son talent ; tous ses personnages se répondent avec des saillies fines et délicates ce qui annule les contrastes ; il manque parfois de naturel.
Greorge Farquhar (1678-1707), est inférieur à Concrève comme poëte comique. L'amour et une bouteille, le Couple constant, Sir Henry Wildair, le Sergent recruteur, l'Inconstant et les Deux Frères rivaux, sont ses meilleures pièces. L'auteur a de la facilité, du ton, assez de
finesse, mais il a trop multiplié ses personnages. Il n'a pas toujours su leur prêter un langage approprié aux circonstances.
La seconde période de la littérature anglaise vit naître un nouveau genre qui consistait en essais {essayists^ sur les hommes et les coutumes. Montaigne au XVIe siècle, et LaBruyère, sous Louis XIV, dans ses Caractères, la diffusion des journaux et des brochures, sont autant de causes qui mirent en verve les journalistes, les chroniqueurs, les publicités et les nouvellistes. Parmi ce nombre il faut ranger le callaborateur d'Addison.
Richard Steele (1709-1729) a rédigé le Babillard, et plus tard le Spectateur et le Gardien, de concert avec Addison. Ce dernier se chargeait de la partie sérieuse et Steele s'employait dans des sujets qui demandaient de la verve, du ton, du piquant. Ses portraits, ses remarques, ses anecdoctes, et ses répliques sont toujours marqués au coin d'une fine plaisanterie. La vie de Steele a été orageuse.
Parmi les écrivains en prose de la littérature mélangée de la seconde période (^Micellaneous prose writers) , le premier nom que l'on rencontre, après Swift, est Daniel Defoe (1663-1731), tour à tour valet d'écurie, journaliste, dialecticien, historien, critique, polémiste. Calviniste renforcé, il finit par être mis au pilori pour des faits politiques. Arrivé au lieu du supplice il chantait : Adieu Pilori, hiérogliphe de honte, symbole d'infamie, tu troubleras ma réputation.
Son Robinson Crusoé, livre qui vit encore, fut accueilli avec enthousiasme par une société ennuyée de la vie des cités. C'eet plutôt une œuvre de bon sens qu'une œuvre de passion. Robinson invente les arts nécessaires, mais il ne les rafl&ne pas, il se souvient de Dieu, lit la Bible, mais il ne sent pas l'amour, ne se nourrit pas des souvenirs du passé, des regrets de la patrie; il ne désire jamais une compagne de ses joies et de ses misères. On a encore de Daniel Defoe la Vie du Colonel Jack, les Mémoires dun chevalier, et les Aventures du Capitaine Lingleton.
Le seul historien remarquable de la seconde période est Laurent Echard (1671-1730), qui a publié une Histoire Romaine, une Histoire Universelle de V Eglise et une Histoire d Angleterre, sOn meilleur ouvrage. Richard Bentley, s'est distingué comme critique et commentateur. Potter, l'archevêque de Canterbury, a publié les Antiquités grecques ; Basil Kennet, les Antiquités romaines. Samuel Clarke est un des meil-
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leurs écrivains ascétiques de l'époque ; sa Paraphrase des quatre Evangiles, ses Sermons sur les af tributs de Dieu^ son Traité sur la doctririe de la Sainte Trinité, et son Exposition du Catéchisme de V Eglise, occupent le premier rang parmi les ouvrages théologiques des écrivains d'Angleterre. On a encore de lui de savantes gloses sur César et l'Italie.
La décadence de la littérature anglaise commença avec le règne de George II et se continua sous George III. Cette période de cinquantetrois ans fut remplie par un grand nombre de poètes. Mais on s'occupa plutôt à imiter qu'à créer ; il en est résulté un abus manifesté par l'affec. tation. L'admiration pour Pope avait grandement contribué à cet état de choses. Comme sous les règnes d'Elizabeth et de Charles II, la plupart des poètes ne furent plus que des hommes de la Cour, ou les protégés des courtisans. A la tête de ces poètes de circonstance se place naturellement Yong.
Nous allons donc faire l'histoire de la première phase de l'époque de la décadence, en examinant les principaux écrivains qui se distinguèrent dans les différents genres, avant d'entrer dans l'examen de la seconde phase qu'on peut appeler la Renaissance anglaise au XIXe siècle.