BYRON
On a dit avec raison que Lord Byron est le poëte du XIXe siècle ; il en a rassemblé les principaux caractères dans ses écrits. Le septicisme, l'ironie, la mélancolie, le dégoût, la frivolité, le dédain, le désespoir, l'amour du terrible, la recherche de l'infini, le ton aristocratique, l'enthousiasme de la liberté, se fondent dans le moule ardent de sa poésie. Elle doit sa valeur à la beauté de la forme et à l'étrange contraste des éléments qui la composent.
Lord George Gordon Byron, petit-fils du fameux amiral Byron, naquit à Londres, le 22 janvier 1788.
Pétulent, brave, hardi, téméraire, inconstant, le jeune Byron ne put se livrer à un travail soutenu. Le silence des classes le fatiguait, il lui fallait de l'air, des exercices violents, la liberté, l'indépendance. Il préférait se distinguer de ses camarades d'études par des excentricités. Personne ne pouvait lutter avec lui soit comme boxeur, soit à la nage. Il consacrait plus de temps à ses chevaux et à sa meute qu'à ses livres. Sombre, bizarre, il vivait avec un ours qu'il nourissait dans sa chambre, — ce trait suffit pour caractériser Byron. Aussi précoce en amour que Dante, mais moins' constant que lui, il aima à l'âge de 8 ans cette Marie qu'il nous dépeint avec des couleurs si riches. A 12 ans, il fit ses premiers vers et à 13 ans, il entreprit une tragédie.
Après avoir étudié à Aberdeen, et à l'école de Harron, il entra en 1805 à l'Université de Cambridge.
Fier, hautain, méprisant les représailles de sa mère, il quitta à 17 ans la maison paternelle, poussé par la passion de l'indépendance; à 19 ans il fit paraître son premier volume de poésies. Il en publia quelque temps après un second. Mes heures de loisir^ qui fut reçu avec froideur. La Revue d' Edimbourg critiqua vivement ces premiers essais. Byron riposta par sa pièce, des Poètes anglais et des Critiques écossais, torrent de verve colérique et poétique où l'on sent l'orgueil blessé dans ses affections les plus chères. Toutes les rancunes du poëte trouvent place dans cette satyre. Anglais, Ecossais, whigs, tories, millionnaires, lords, partisans, protégés, tous ceux qui, dans l'esprit de Byron s'étaient montrés indignes de son estime, passèrent au creuset de son imagination capricieuse et indépendante. Cette critique fit sensation ; tout le monde la lut. On se récria naturellement, mais chacun resta convaincu qu'un poëte était né à l'Angleterre. En butte à des attaques
incessantes de la part de ses concitoyens, sans amis, sans protecteur, méprisant sa patrie, Byron quitta l'Angleterre en 1809.
Et où va-t-il traîner dorénavant sa misérable existence ? Il marche
au hasard, où le conduisent ses caprices ; il parcourt l'Europe, visite rO-ie L't, sur mer, sur terre, à grande journée, comme un homme qui a un but à atteindre ; pourtant, il n'en avait aucun ; il voulait des émotions, c'est tout ce qu'il voulait. Cette imagination sauvage ne se soutenait que par un concours constant d'impressions fortes, profondes comme les m^rs océaniques, grandioses comme cette nature iaculte et sauvage qu'il contemplait avec délico, mystérieuses comme les forêts vierges de ces contrées lointaines qu'il a chantées pour déprécier la civilisation moderne.
C'est dans cette disposition d'esprit qu'il a écrit son chef-d'œuvre : le Pèlerinage de CMlde-Harold. Sa poésie n'a rien produit de plus fort ni de plus pur. Son livre excita un enthousiasme universel ; l'auteur devait jubiler, l'ambition était satisfaite.
" Byron, observe un de sas biographes, se trouvait naturellement préparé à recueillir, en augmentant leur intensité, toutes les influences misanthropiques et septiques, anti-sociales et désespérées de l'époque précédente et de l'époque actuelle. Sur ce fonds réel et amer, le poëte exécuta son œuvre, Childe-Harold, avec une force de talent extraordinaire. De cette âme blessée et de cet esprit amer jaillissent les accents stridents et moqueurs de Voltaire, les douloureuses extases de J. Jacques Rous eau, les doutes malins de Bayle et les plaintes tendres de Bernardin de St. Pierre. Si se constituer ai isi l'écho universel des douleurs de son temps c'est être un grand poëte, Byron le fut, et la fièvre qui animait son œuvre fut contagieuse. A mesure qu'il parcourait l'Enrope, il écrivait son poëme et semait sur sa route l'ironie, les descriptions enthousiastes de la nature et de la solitude. Aussi, le succès de ce livre fut-il immense. Du même point de vue philantropique l'auteur aperçoit et décrit les divers pays de l'Europe ; plein de dédain pour les sociétés, de rage contre leur convention, d'idolâtrie pour la nature, invoquant Dieu et le confondant avec ses œuvres ; pantéiste sans le savoir, sceptique sans modération, et parcourant avec une rapidité de merveilleuse éloquence toutes ces notes extrêmes de sensations opposées."
La seconde époque de son talent est marquée par l'apparition de son
Don Jiinn, vaste raillerie qui dénote encore l'état de souffrance de cette âme ambitieuse que le doute a bouleversée.
Ennemi de l'Europe, des convenances, de l'étiquette et de la civilisation moderne, il chante les voluptés de la vie sauvage et grossière dans ses petits poëmes : Parisina, Maztppa et Vile.
On a dit : tout cœur bien né aime son pays ; cette maxime condamne Byron, car jamais poëte n'a autant détesté sa patrie. Il a contredit les tendances et les goats de ses compatriotes, non par conviction, mais par haine, pour le plaisir de les contredire.
Ainsi, on aimait Shakespeare, il le désavoua, méconnaissait-on une influence étrangère, il la patronisait ; rejetait-on le système dramatique des anciens, Byron s'efforçait de ie relever dans ses pièces : Sardonapale ; les deux Foscari et Faliéro. Ses meilleures pièces tragiques sont CaïuSj Werner et Menfred. La dernière surtout est une conception gigantesque où le poëte s'élève parfois jusqu'au sublime. Mais Byron n'a jamais pu tirer de sa lyre ces sons passionnés et touchants, éminemment poétiques et entraînants, qui distinguent le véritable poëte lyrique ; le doute est trop ennemi du genre.
Lajiancée d^Abydos, Lara, le Giaour, le prisonnier de Chillon, le Corsaire, Conrad, vinrent mettre le comble à la réputation de l'auteur. Byron n'avait pas le talent de tracer divers caractères, en sorte que tous ses poëmes se ressemblent sur un côté.
Voici ce qu'en dit M. Villemain : " Son imagination est inépuisable à se peindre lui-même ; à découvrir toutes les plaies de son âme, tuutesles inquiétudes de son esprit, à les approfondir, à les exagérer, mais hors de lui, il invente peu. Parmi tant d'acteurs de ses poëmes, il n'a jamais conçu fortement qu'un seul type d'homme et un seul type de femme; l'un, sombre, altier, dévoré de chagrin, ou insatiable de plaisir, qu'il s'appelle Harold, Conrad, Lara, Manfred ou Gain; l'autre, tendre, dévouée, soumise, mais capable de tout par amour, qu'elle soit Julia, Haidée, Zullika, Gulnare ou Medora. Cet homme c'est lui-même ; cette femme, celle que voulait son orgueil. Il y a dans ses créations uniformes moins de puissance que de stérilité. Et malheureusement, par un faux système ou- par une triste prétention, dans ses personnages dont il est le modèle. Je poëte affecte d'unir toujours le vice et la supériorité. Il semble dire comme le satan de Milton : " Mal, sois mon bien."
La Prophétie du Dante est une déclamation en faveur de la républi-
que italienne ; et joignant l'exemple au précepte, Byron se lia à la société secrète des carbonari. Il apprécie les découvertes antédiluviennes de Cuvier dans son Mystère de Gain.
Le journal de ses pensées prouve que l'auteur doutait de tout.
Byron a trop négligé l'ordonnance de ses plans, ainsi que ses transitions. Sa pensée poétique est passionnée ; ce n'est qu'un gémissement, une plainte, une imprécation : image de sa vie aventureuse.
Byron mourût le 19 Avril 1824. Il n'avait pas encore 32 ans. Son inquiète et perpétuelle angoisse, l'aspiration ardente de cette âme malheureuse vers le beau, l'ironie amère qui dévora cet esprit troublé, l'admirable talent qui anime ses œuvres, la vie misérable et splendid de ce poëte héros, offrent un des types les plus complets des passions de ce siècle et l'un des spectacles les plus tristes que le philosophe puisse contempler. Rien de tel ne s'était offert encore dans la longue révolution des années littéraires. Shakespeare avait résumé le moyen-âge, Molière avait immortalisé le bon sens bourgeois dans sa plus féconde intimité ; Voltaire avait représenté l'esprit français armé pour la destruction, mais il était réservé à ce malheureux et grand poëte d'exprimer en vers sublimes les dernières angoisses de la civilisation qui se détruit et qui cherche à revivre de ses ruines.
Ce qui survit de Byron, dit M. Villemain, ce qui se .présente aujourd'hui, c'est son génie de poète si hautement reconnu chez les deux grandes nations qui parlent la langue anglaise, et si admiré chez presque toutes les autres. Sans être réellement inventeur, et avec plus d'originalité dans la manière que dans les idées, Byron a beaucoup agi sur les talents contemporains, et excite par son exemple la hardiesse poétique qu'il réprouvait par ses doctrines littéraires. Les esprits les plus libres ont reçu quelque chose de lui. Les énergiques peintures d'un de ses poëmes n'ont pas été étrangères à la pensée de la belle ode française où le supplice bizarre et le triomphe inattendu de Mazeppa ravirent en traits de feu, comme le symbole et l'histoire même du génie. L'inspiration toute entière de Byron, sa poésie brillante et mélancolique n'a pas été sans influence sur le- premiers essais du grand poëte qui combattit son désolants cepticisme avec tant d'éclat et de pureté. Sa trace est encore partout dans l'imagination de notre siècle ; et il a pu beaucoup perdre de l'enthousiasme qu'il inspirait, sans cesser d'être admiré.
Par la tristesse de son génie, dit Victor Hugo, (1) par l'orgueil de son caractère, par les tempêtes de sa vie, lord Byron est le type du genre de poésie dont il a été le poëte. Tous ses ouvrages sont profondément marqués du sceau de son individualité. C'est toujours une figure sombre et hautaine que le lecteur voit passer dans chaque poëme, comme à travers un crêpe de deuil. Sujet quelquefois, comme tous les penseurs profonds, au vague et à l'obscurité, il a des paroles qui sondent toute une âme, des soupirs qui racontent toute une existence. Il semble que son cœur s'entr'ouvre à chaque pensée qui en jaillit comme un volcan qui vomit des éclairs. Les douleurs, les joies, les passions, n'ont point pour lui de mystères, et s'il ne fait voir les objets réels qu'à travers un voile, il montre à nu les régions idéales. On peut lui reprocher de négliger absolument l'ordonnance de ses poèmes ; défaut grave, car un poëme qui manque d'ordonnance est un édifice sans charpente ou un tableau sans perspective. Il pousse également trop loin le lyrique dédain des transitions ; et l'on désirerait parfois que ce peintre si fidèle des émotions intérieures jetât sur les descriptions physiques des clartés moins fantastiques et des teintes moins vaporeuses. Son génie ressemble trop souvent à un promeneur sans but qui rêve en marchant, et qui, absorbé dans une intuition profonde, ne rapporte qu'une image confuse des lieux qu'il a parcourus. Quoi qu'il en soit, même dans ses moins belles œuvres, cette capricieuse imagination s'élève à des hauteurs où l'on ne parvient pas sans des ailes. L'aigle a beau fixer ses yeux sur la terre, il n'en conserve pas moins le regard sublime dont la portée s'étend jusqu'au soleil.