RENAISSANCE ANGLAISE
Vers la fin du dernier siècle, la science, les arts et la littérature avaient perdu toute trace d'originalité en Angleterre. L'invention était découragée, l'esprit de recherche méprisé, et l'étude de la nature proscrite. Il semblait généralement établi que les lumières accumulées dans les siècles précédents suffisaient aux besoins de l'homme, et que tout ce qu'il y avait à faire, c'était de les reproduire sous des formes plus nobles, des tours plus vifs et un style plus élégant. L'histoire seule est peut-être une exception, car Hume, Robertson et surtout Gibbon, montrèrent un esprit de doute et de critique qu'on ne retrouve dans aucun de leurs contemporains.
La guerre d'Amérique brisa d'abord les entraves qui avaient retenu captif l'esprit humain. De grandes passions s'allumèrent ; la fureur des pertes éclata, et, au milieu du choc des opinions contraires, l'éloquence politique s'éleva tout à coup à une hauteur dont elle n'a fait que descendre depuis. Mais pendant que Chatham, Burke, Fox, Sheridan, et Pitt plus tard, proclamaient l'indépendence de la parole au parlement? Cowper et Burns, pris entre les manchons de la charrue, luttaient de toutes leurs forces pour régénérer la poésie, et substituer les inspirations de la nature aux froides maximes de l'art. La révolution française qui éclata sur ces entrefaites exerça une influence salutaire sur la littérature. Un changement total s'opéra dans la manière de penser ; et l'on demanda aux écrivains du nerf au lieu de la chair, et de la vigueur dans la pensée au lieu d'élégance dans l'expression.
Crabbe, le poëte de la vie rustique, dut son impulsion à la guerre d'Amérique ; mais c'est à la lutte qu'elle soutint contre la France que l'Angleterre doit Coleridge, Wordsworth et Southey, triumvirat de poètes qui appartiennent à la même école par leur dévouement à la nature, et qui ne diffèrent que dans la manière d'exploiter cette grande
mine, à raison de la trempe particulière de leur génie. Leur exemple fut suivi par Montgomery, Campbell, Walter Scott, Byron et une foule d'autres poëtes qui ont enrichi la littérature anglaise (1).
Ce fut l'Allemagne qui donna le signal de ce réveil. Réagissant contre les traditions classiques que l'influence de l'école française avait longtemps inspirées aux poëtes allemands, Lessing, Herder, Groëthe, Schiller, avaient essayé de trouver dans leur pays même des sources d'inspiration plus conformes au génie germanique. L'impulsion donnée par eux ne tarda pas à se propager en Angleterre ; on se mit à relire Shakespeare et les vieilles ballades, on y chercha les éléments d'une école nouvelle, l'école romantique, dont Cowper est généralement regardé comme le créateur.
La littérature germanique, dit Chateaubriand, a envahi la littérature anglaise comme la littérature italienne, d'abord, et la littérature française ensuite, firent autrefois irruption dans la patrie de Milton. Walter Scott débuta dans la carrière des lettres par la traduction du Berlinchengen de Goethe. Puis les drames de Kotzebue profanèrent la scène de Shakespeare : on aurait pu choisir autrement, puisqu'on avait Goethe, Schiller et Lessing. Quelques poëtes écossais ont imité mieux, dans leur courage et dans leurs montagnes, ces chants guerriers de la nouvelle Germanie, que M. ^aint-Marc Girardin nous a fait connaître, comme M. Ampère nous a initié aux Edda, aux Sagas et aux Nibelungen.
Pendant que l'Allemagne accomplissait son grand mouvement littéraire au XVIIIe siècle, l'Angleterre entrait dans la voie nouvelle que nous venons d'indiquer. Shakespeare, sinon oublié, du moins négligé depuis longtemps, revint en pleine lumière. L'évêque Percy publie les vieilles ballades nationales qu'il a recueillies avec un zèle enthousiaste. Il se manifeste à la fois un élan vers l'idéal et un retour à la nature digne d'attention. Un groupe littéraire personnifie cette double tendence: c'est l'école des Lakistes, composée de Wordsworth, Coleridge, Southey, Wilson, etc., et ainsi nommée parce que la plupart de ces poëtes avaient chanté la beauté des lacs d'Ecosse. Puis enfin parurent Byron et Walter Scott qui, avec Chateaubriand, Mme de Staël, Goethe et Schiller sont les véritables chefs du romantisme, école que Victor Hugo, Lamartine et Musset ont illustré en France.
(1) Lalouel, Les Orateurs de la Grande Bretagne, II. 333.