GOETHE
Jean Wolgang de Groëthe naquit à Francfort en 1749, et mourut en 1832. Il avait reçu de la nature des talents admirables qui se manifestèrent par une précocité étonnante. Dans ses Mémoires, il nous semble le voir s'éveiller à la vie au milieu de toutes les manifestations de l'art et des recherches de la science. Une imagination ardente qui lui faisait entreprendre, sans s'occuper des conséquences, les conceptions littéraires les plus vastes, et un esprit contemplatif qui analysait les
passions sur le vif sans jamais se laisser emporter par elles, tels sont les traits les plus caractéristiques du plus grand poëte de l'Allemagne.
Leipzig, Strasbourg, Wetzlar furent tour à tour témoins des succès qu'il remporta pendant ses études. C'est là, dans ces belles Universités, qu'il acquit ce caractère classique qui distingue tous ses écrits.
Il occupa plusieurs emplois qui lui valurent l'amitié des grands et l'estime publique. En 1782 il fut nommé premier ministre de la cour de Waimar, ce boulevard de la science et des Belles-Lettres en Allemagne.
Aidé de la fortune, préconisé par des populations enthousiastes, persuadé de sa gloire naissante, confiant en l'avenir, Groëthe, à son arrivée à Waimar, prit la place que lui marquaient ses talents au milieu des célébrités de l'Allemagne littéraire. Aussitôt, on le voit entouré d'amis sincères et d'écrivains distingués; c'est Wieland, c'est Schiller, c'est le grand Herder, les deux Schlegel et un grand nombre d'autres, qui tour à tour saluèrent en lui le prince de la littérature allemande.
Goethe, dit Mme de Staël, pourrait représenter la littérature allemande toute entière, non qu'il y eût d'autres écrivains qui lui soient supérieurs sous quelques rapports, mais il réunit tout ce qui distingue l'esprit allemand, et nul n'est aussi remarquable par un genre d'imagination dont les Italiens, les Anglais, ni les Français ne peuvent réclamer aucune part. Ce qui manquait à Klopstock, c'était une imagination créatrice, il mettait de grandes pensées et de nobles sentiments en beaux vers, mais il n'était pas ce qu'on peut appeler artiste. Ses inventions sont faibles, et les couleurs dont il les revêt n'ont presque jamais cette plénitude de force qu'on aime à rencontrer dans la poésie, et dans tous les arts qui doivent donner à la fiction l'énergie et l'originalité de la nature. Klopstock s'égare dans l'idéal : Groëthe ne perd jamais terre, tout en atteignant aux conceptions les plus sublimes. Il y a dans son esprit une vigueur que la sensibilité n'a point affaiblie ; c'était encore un homme d'un esprit prodigieux en conversation.
Le grand problème que Goethe a entrepris vainement de résoudre dans Faust, son chef-d'œuvre dramatique, est l'explication du mystère de la vie, qu'il voulait chercher ailleurs que dans la foi en une religion révélée. Le Docteur Faust est une production étonnante, merveilleuse, marquée au coin du génie, et qui seule suffirait pour
assurer l'immortalité. Le diable est le héros de cette pièce. Le Dr. Faust avait fait un pacte avec lui. Ce personnage rassemble dans son caractère toutes les faiblesses de l'humanité : désir de savoir et fatigue du travail ; besoin du succès, satiété du plaisir ; c'est le modèle de l'être chargeant et mobile, ayant plus d'ambition que de force. Méphistophèles, ou le diable, est le méchant par excellence et l'ami de Faust. Goethe, dit Madame de Staël, a voulu montrer dans ce personnage réel et fantastique tout à la fois, la plus amère plaisanterie que le dédain puisse inspirer, et néanmoins une audace de génie qui amuse. Il y a dans les discours de Méphistophèles une ironie infernale, qui porte sur la création toute entière, et juge l'univers comme un mauvais livre dont le diable se fait le censeur. Il se moque de l'esprit lui-même comme le plus grand des ridicules. Milton a fait Satan plus grand que l'homme ; Michel-Ange et Dante lui ont donné les traits hideux de l'animal, combinés avec la figure humaine. Le Méphistophèles de Goethe est un diable civilisé. Il manie avec art cette moquerie légère en apparence, qui peut si bien s'accorder avec une grande profondeur de perversité, il traite de niaiserie ou d'affectation tout ce qui est sensible ; sa figure est méchante, basse et fausse; il a de la gaucherie sans timidité, du dédain sans fierté, quelque chose de douceureux auprès des femmes, parce que dans cette seule circonstance il a besoin de tromper pour séduire : et ce qu'il entend par séduire, c'est servir les passions d'un autre, car il ne peut même faire semblant d'aimer : c'est la seule dissimulation qui lui soit impossible. Le caractère de ce personnage suppose une inépuisable connaissance de la société, de la nature et du merveilleux. Il est impossible de lire Faust sans qu'il excite la pensée de mille manières différentes ; on se querelle avec l'auteur, on l'accuse, on le justifie ; mais il fait réfléchir sur tout, et, pour emprunter le langage d'un savant naïf du moyen-âge, sur quelque chose de plus que tout. Les critiques dont un tel ouvrage doit être l'objet sont faciles à prévoir, ou plutôt c'est le genre même de cet ouvrage qui peut encourir la censure, plus encore que la manière dont il est traité ; car une telle composition doit être jugée comme un rêve ; et si le bon goût veillait toujours à la porte d'ivoire des songes, pour les obliger à prendre la forme convenue, rarement ils frapperaient l'imagination. La pièce de Faust cependant, n'est certes pas un bon modèle. Soit qu'elle puisse être considérée comme l'œuvre du délire de l'esprit, ou de la satiété de
la raison, il est à désirer que de telles ^productions ne se renouvellent pas ; mais quand un génie tel que celui de Goethe s'affranchit de toutes les entraves, la foule de ses pensées est si grande, que de toutes parts elles dépassent et renversent les bornes de Fart.
Comme poëte dramatique Groëthe ne le cède qu'à Schiller. Il surpasse ses compatriotes dans tous les autres genres. On cite surtout avantageusement Goetz de Berlichingen, scène terrible et touchante du moyenâge, qui excita au dernier point l'admiration de l'Allemagne, en marquant une ère nouvelle au théâtre et en faisant vibrer d'enthousiasme la corde nationale. La simplicité des mœurs chevaleresques est peinte dans ce drame avec beaucoup de charmes. Il faut voir ce vieux Groetz, surnommé la main de fer, vivant dans les combats, dormant avec son armure, sans cesse à cheval, ne se reposant que quand il est assiégé, employant tout pour la guerre, ne voyant qu'elle à côté de sa femme. Celle-ci s'offre à l'imagination telle qu'un ancien portrait de l'école flamande, où le vêtement, le regard, la tranquilité même de l'attitude, annoncent une femme soumise à son époux, ne connaissant que lui, n'admirant que lui, et se croyant destinée à le servir, comme il l'est à la défendre.
Le comte d'Egmont est écrit avec beaucoup de chaleur d'âme ; c'est une des belles tragédies de l'auteur. Stella, le Tasse, Iphigénie sont des drames également remarquables.
Le roman Werther câche sous un style toujours coulant, toujours pur, toujours imagé, le poison le plus dangereux, les conséquences les plus terribles ; il conclut à la révolte, au désespoir, au suicide, mais ce livre est admirable d'actualité et de vérité ; c'est le tableau des souffrances, et des maladies de l'imagination de notre siècle. L'auteur a su joindre à cette peinture des inquiétudes de l'âme, si philosophiques dans ses résultats, une fiction simple mais d'un intérêt prodigieux. Wilhelm Mtister, autre roman philosophique de Goethe, est plein de discussions ingénieuses et spirituelles. Les affinités de choix sont inférieures à ses autres romans.
Goethe a déployé une grande richesse de versification et une variété étonnante de couleurs dans Herman et Dorothée et dans le Devan oriental et occidental. L'admiration des Allemands a mis le premier au nombre des poëmes épiques. De fait, une émotion douce, mais continuelle se fait sentir depuis le premier vers jusqu'au dernier ; 1« charme qui y règne le rend intraduisible. Mais le sujet n'a pas la grandeur que requiert le genre épique.
Nous avons encore de Goethe dix volumes d'odes, épîtres, élégies, poésies légères de tous les goûts, de tous les rhytmes et de tous les caractères, — ce qui prouve la flexibilité de son talent.
Nous terminons cette pâle et trop courte esquisse du plus grand poëte de l'Allemagne en citant l'appréciation qu'en fait un critique distingué.
" La grandeur, la beauté merveilleuse jointe à l'étrangeté, au caractère merveilleux et souvent inconciliable, au moins en apparence, de tous les écrits, si variés de forme et de tendances, expliquent ces rechercbes. Il y a dans tout cela une énigme dont on ne peut trouver le mot, et dont le mot est peut-être introuvable à moins qu'on le cherche dans les aberrations où se trouve jetée une haute intelligence qui s'obstine à chercher l'expUcation de la vie en dehors des données d'une religion révélée. Son âme semble un vaste miroir de l'humanité, toutes les impressions s'y réfléchissent avec leurs grandeurs et leurs beautés naturelles ou empruntées. Mais le jugement qui met chaque chose à sa place n'intervient pas et il en résulte une impression profonde de scepticisme. C'est par ce côté surtout, que Groëthe a mérité d'être comparé à Voltaire, beaucoup moins artiste et beaucoup plus affirmatif que lui. Ce qu'il y a de certain c'est que le doute systématique du premier n'a pas en Allemagne une influence moins profonde et moins désorganisatrice que la polémique du second."
Goethe a laissé quelques comédies : Le triomphe de la vertu véritahle^ le CJiant de noce dans le vieux château^ la 3fénagerie de Lily^ et une chanson comique, Y Elève du sorcier ; des romances : la Brigadière, le Pêcheur, la Fiancée de Corinthe, etc.
Jamais Allemand n'a montré autant de sel, d'atticisme et d'esprit dans sa conversation que le patriarche de Waimar ; sous ce rapport c'est le Diderot de l'Allemagne.