ÉPOQUE DE PIERRE-LE-GRAND
Mais ce fut Pierre-le-Grand qui imprima un essor vraiment remarquable au mouvement intellectuel en Russie. Avec lui commence une
nouvelle ère. A peine monté sur le trône, il veut que la langue du peuple soit employée dans les affaires et les actes publics, et qu'une foule de livres allemands, hollandais et français soient traduits en russe. Mais, comme il n'avait en vue que les besoins immédiats et qu'il tenait moins au style qu'à l'utilité qui pouvait résulter des traductions pour le développement de son peuple, la nouvelle langue écrite forma bientôt un chaos indigeste d'ancien slave, de bas-russe et d'expressions étrangères. Toutes ces traductions se ressentaient de la précipitation avec laquelle elles avaient été faites. Le spirituel Kantemir (1708-44) fut le seu^ qui se créa une langue à part. En 1704, Pierre 1er fixa la forme des caractères d'impression aujourd'hui en usage. Il arrondit les lettres incommodes de Cyrille, et sur ses modèles on fondit à Amsterdam des caractères qui servirent à imprimer à Moscou, en 1705, les premières gazettes de l'empire. Avant cette époque le tsar avait déjà accordé à l'imprimeur Tesling, à Amsterdam, qui publia en 1699 une sorte d'Histoire Universelle, le privilège de reproduire les ouvrages russes pendant quinze ans, jusqu'à 1710; il parut à Armtttrdam plusieurs livres en cette langue. C étaient en partie des traductions faites par Copijévitch, né dans la Russie-Blanche et fixé en Hollande (il mourut en 1701). En 1711, l'empereur fonda à St-Pétersbourg une imprimerie pour les Ukases. Elle peut être comparée à l'imprimerie royale de Paris. Ce fut en 1713 que parut le premier livre sorti des presses de cette ville • la première gazette vit le jour en 1714. Mais ce grand prince tourna surtout ses . égards vers l'enseignement de la jeunesse, sur laquelle il fondait l'espoir de son empire. Il ouvrit des écoles et des lycées. Il acheta le cabinet d'anatomie et de zoologie de Ruysch et du pharmacien Saba, en Hollande, lequel passait pour un des premiers de l'Europe. Ce fut la base du musée de St-Pétersbourg. C'est à cet établissement que l'Académie des sciences doit son existence, d'après l'idée que lui en avait donné le célèbre Leibnitz. On y joignit un gymnase, sorte d'école normale où se formaient les professeurs, et qui porta le nom d'Université jusqu'en 1762.
Les principaux auteurs de ce temps sont : Démétrius, é>"êque de Rostow (1651-1709), qui écrivit la Vie des saints; Jaworski^ évêque de Riazan (1658-1722), qui se distingua comme prédicateur; Prokopovitch, archevêque de Novgorod, fidèlement attaché à Pierre, qu'il aida dans ses réformes, et qui publia plus de soixante écrits sur
la théologie et l'histoire (1681-1736); le moine Nicodème Selly, né en 1746, qui fit beaucoup de recherches pour l'histoire de sa patrie ; le conseiller Tatitschen (1686-1750) auteur d'une Histoire de la Russie encore estimée.
Outre Kantemir, les Kosaks Klimowsky et Danilow occupent une place honorable parmi les poètes. Le dernier publia les chants populaires de sa nation. On compte encore le professeur Trediakowsky, qui fixa les règles de la prosodie. Cependant, tontes ces productions ne sont que des monuments isolés d'une langue qui commence à se former.
RÈGNES d'ÉLIZABETH ET DE CATHERINE II.
Ce ne fut que sous les règnes d'Elizabeth et de Catherine II que la littérature russe prit de la consistance et commença à se faire connaître à l'Europe. La première de ces deux femmes fit des arts et des sciences l'ornement de sa brillante cour ; elle fonda, en 1755, l'Université de Moscou, et en 1758, l'Académie des arts; mais il appartenait à la dernière de comprendre tout ce qu'il y avait de grand, de gigantesque, dans les projets de Pierre 1er ; elle s'en empara pour les faire exécuter dans toute leur étendue. Rien ne l'arrêta, et de sa cour elle fit pleuvoir des marques d'estime et de munificence sur tous ceux qui cultivaient les arts, les sciences et les belles-lettres. Ses libéralités prévenaient les besoins des écrivains ou leur étaient ofi"ertes comme une récompense de leurs travaux. Les établissements d'instruction se multiplièrent et couvrirent la face de l'empiie. Des écoles normales s'ouvrirent pour former des instituteurs. L'Académie des sciences prit un grand essor, grâce à des membres aussi distingués que Pallos, Falk, Gmelin, Lepechin, Gyldenstedt, Rumovski. L'Académie des arts reçut une nouvelle extension; l'Institut des mines fut fondé en 1772, et l'Académie de l'histoire et de l'enseignement supérieur des langues, en 1783 : l'amour des lettres se répandit parmi les Russes, et son influence fut telle dans la noblesse et dans la classe des employés, que Paul 1er en prit ombrage et défendit l'entrée et la sortie de ses états sans sa permission. Il institua l'Université de Dorpat pour empêcher d'aller étudier à l'étranger.
LAMONOSOFF — POÉSIE DRAMATIQUE.
Les efforts de Lamonosoff distinguent cette nouvelle période, qui établit les limites entre l'ancien slave et le russe, et développe la cons-
truction grammaticale de cette dernière lans^ue. Ce fut cet auteur qui le premier écrivit en bonne prose russe, et qui créa le mètre poétique. Ses odes sur les événements de son époque, malgré le peu d'élévation et l'excès d'ornements oratoires qu'on y remarque, favorisèrent les progrès de la langue. Ses tragédies sont trop lyriques et trop peu dramatiques. Quant à son poëme la Pétréide, il renferme des passages d'une grande beauté, mais en général il manque d'intérêt; ses éloges de Pierrele-Grand et d'Elizabeth sont pauvres d'idées, quoique riches de style. On cite parmi les poëtes qui l'ont suivi, Sumarakoff (1718-1777,) célèbre dans tous les genres -de poésie ; c'est surtout dans le drame qu'il excella.
L'art dramatique russe date du commencement du XVIIe siècle. Il est vrai que ses premiers essais, tentés dans des tableaux historiques tirés de l'Ecriture Sainte, furent encore grossiers. Ils étaient joués par des étudiants de Kief pendant les vacances. On avait vu le moine Siméon de Polock (1628-80) écrire, sous le règne de Fedor III, des drames représentés d'abord dans des couvents, puis à la cour. Sumarakoff fut le premier qui composa une bonne tragédie intitulée le Fiisptrdu. Le premier drame composé en dehors du système religieux est une traductions du Médecin malgré lui, de Molière, joué par les dames de la cour. La capitale ne posséda un théâtre qu'après 1776. L'amour passionné de Catherine II pour le théâtre descendit dans le peuple. Sumarakoff publia son premier opéra en 1764. Kniaschmin (1742-91) lui succéda comme auteur dramatique, et quelques-unes de ses comédies, où il attaqua les ridicules de son temps, sont représentées de nos jours. Il l'emporte sur son prédécesseur par la pureté du style; mais il est souvent empoulé et froid. Vizin (1745-92) se distingua dans le genre comique ; deux de ses pièces en prose, frappées au coin d'un goût exquis, retracent fidèlement les mœurs de son temps et plaisent encore : aussi est-il regardé comme un des meilleurs prosateurs de son époque.
Nous avons de Cherascoff (1733-1807), outre des tragédies, des odes et des épîtres, deux grands poëmes épiques sur la conquête de Kasan et sur Vladimir-le-Grand. Son style est rapide, entraînant, mais ses poésies sont faibles. Regardé de son temps comme l'homme de la Russie, il n'a pu né inmoins échapper à l'oubli.
Oserotf, major général (1770-1816) a composé des tragédies en vers alexandrins, entre autres Fingal et Œdipe. Son style n'est ni pur
ni élégant ; toutefois, son expression ne manque pas d'une certaine énergie, il peint largement les passions, et ofifre des passages véritablement pathétiques, des caractères fort bien tracés.
DOLGOROUKI — PETROFF — KARAMSIN.
Le prince Dolgorouki (1764-1823) a écrit des odes philosophiques •et des épîtres qui se distinguent par un profond sentiment de naïveté. On doit au comte Chwostoff, né en 1757, des poésies lyriques et didactiques qui peuvent être remarquées à juste titre comme les meilleures productions en leur genre, Bubroff, né en 1810, a composé une quantité d'odes ampoulées, et un poëme descriptif, la Chersonida, véritable cahos à travers lequel percent pourtant quelques étincelles de génie.
Pétroif (1737-99), poëte riche en idées et en images, mais dont le style manque de pureté, célébra dans ses odes les victoires de la grande Catherine; ses héros sont Potemkin et Rumjanzoff. Il traduisit aussi VEnéïde en vers alexandrins, Bagdanovitch, auteur du poëme de Psychée, s'est fait surtout remarquer par sa naïveté, sa grâce, son originalité, mais il est prolixe et dépourvu de goût.
Dans la dernière moitié de la même période se distingua Derschawin, auteur de génie. Il chanta la gloire des armes russes sous Catherine II comme Lamonosoff et Pétroff, mais avec cette différenre que ceux-ci n'étaient que des panégyristes, tandis que Deschawin s'abandonnait sans contrainte à son inspiration. Ses productions brûlantes réveillent tout un monde de pensées patriotiques ; malgré ces qualités, elles ne peuvent pas être regardées comme des chefs-d'œuvre. Si Kapnist n'atteint pas à la même hauteur, il égale au moins Derschawin par la pureté des sentiments et du langage.
Il fallut plus de temps à la prose pour parvenir au degré de perfection qu'avait atteint la poésie. Ici les modèles de LamonosofiF exercèrent une action plus lente. La prose dut ses premières conquêtes à la chaire évangélique, dont les productions déguisent l'absence des pensées sous une rhétorique boursouflée et pédante. Les œuvres posthumes de l'évêque de Moscou, Platon Lawschin (1737-1812) contiennent, outre plusieurs sermons, une histoire de l'Eglise russe. L'archidiacre de Kief, Lewanda (1736-1814) se distingue par la vigueur de l'expression. Dans les matières historiques on cite Schtscherbatow (1733-1790) qui a publié une histoire de Russie, et surtout Boltin (1735-92) qui s'est
fait connaître par sa critique de toutes les sou es de l'histoire de sa patrie. Gérard F. MuUer (1705-83), publia ph sieurs manuscrits historiques. Le premier, il a publié un jo i nal éra re, en 1755, à St- Pétersbourg.
L'exemple de cet écrivain trouva de nombreux imitateurs. Novikoff (1744-1818) imprima un grand mouvement à la librairie et répandit le goût de la littérature ; il n'avait pas de grandes connaissances, mais il y suppléait par une ardeur infatigable. Il forma une société typographique, et publia une revue s y ue intitul e Peintre, laquelle eut beaucoup de lecteurs, et ouvrit la carrière à Karamsin.
Vikitisch MarawiefF (1757) écrivit sieurs traités d'histoire et de morale qui révèlent un esprit exercé dans la littérature ancienne etmoderne. Cependant son influence fut presque nulle sur ses contem porains, parce que ses ouvrages n'ont été, en grande partie, imprimés qu'après sa mort.
Alexandre 1er fait époque dans l'histoire de la littérature russe. Reconnaissant que les lumières de son peu e devaient être la source de sa véritable félicité et de la grandeur de l'empire, il poursuivit avec ardeur ce qu'avait commencé son aïeul. Il porta à six le nombre des universités, fonda quatre académies théologiques et trente-six séminaires. Presque tous les cercles eurent leurs écoles. On créa à l'Université de St-Pétersbourg une chaire de langues orientales, et le talent fut encouragé avec une munificence vraiment impériale. Les sociétés savantes se multiplièrent ; l'Académie des sciences et celle des langues et de l'histoire reçurent des statuts plus en rapport avec leur destination. Les ministres Rumjansoff et Tolstoy secondèrent cet amour de leur souverain pour les arts et les scie ce . nombre des ouvrages
imprimés s'accrut tellement :^ue Sop'koif, dans son Essai de Bibliographie russe, comptait 13,249 ouvrages imprimés dans l'empire jusqu'en
Un homme domine la littérature russe à cette époque. Sa prose est claire et brillante : elle se modèle sur celle des grands maîtres de France et d'Angleterre. Cet homme qui fut le créateur de l'histoire en Russie, c'est Karamsin. Il déposa d'abord dans son Journal de Moscou les germes d'une saine critique, puis dans le Messager Européen, il commença à traiter la politique du jour. Son histoire est une mine riche où doivent puiser tous les auteurs jaloux de pénét.\r le secret de leur
langue. ,.^ais, suivant l'usage, le troupeau des imitateurs se réveilla, et sans ajicune connaissance du caractère de cet idiome, il tenta aussi de le plier aux formes anglaises et françaises ; malheureusement, la force et le génie de Karamsin lui manquaient et grand fut le péril que courut la langue d'abdiquer sa construction slave. Schisclikoff s'éleva avec énergie contre cet abus. Il contribua de tous ses moyens à lui rendre sa pureté primitive. On compte encore d'autres prosateurs de mérite, tels que l'historien BolkovitinofF (1767), le théologien Drozdorf et M. Gretsch, auteur d'une grammaire et d'une histoire littéraire, et longtemps rédacteur d'un des meilleurs journaux de l'empire.
Dmitrijeff (1760) a exercé aussi sur cette époque une très grande influence par ses ouvrages, dont le style est correct, et ans lesquels on signale une sage critique. Il a composé des fables, des contes, des chansons qui sont devenus populaires.
Dans ses contes et ses romans Bestuchef excite un vif intérêt par le charme de son style : il unit à une bi llan e imagination le sentiment le plus vif des convenances. Viasemski affecte dans sa prose un laconisme outré qui donne à ses écrits, riches d'idées, un caractère dur et âpre. Gnieditsch (1788) est renommé par sa traduction de l'IUiade et du Ltar de Shakespeare. Schakowski excelle dans le genre comique ; il est aussi fécond que l'allemand Kotzebue. Il a composé plus de cinquante comédies, sans compter ses romans omiques. (1)