POUCHKINE — GOGOL — TOURGUENEFF
La Russie s'était livrée à l'imitation étr-ngère depuis un siècle et demi lorsque l'esprit national se réveilla et se manifesta par un mouvement littéraire qui se continue encore aujourd'hui. Le poëte qui prépara et dirigea ce mouvement est Alexandre Pouchkine. La littérature russe du dernier siècle était toute française et de cour, à l'exception des œuvres de Lamonosoff et du prince Cantemir, célèbre par ses satyres, elle n'avait rien qui fût national. Avec le XIXe siècle un nouveau règne commença; la réaction se : t sur le terrain littéraire comme elle s'était produite sur le terrain politique.
Alexandre Pouchkine naquit en 1799. De bonne heure il fut mis en relation avec les grands littérateurs de l'époque, Karimsine, Dmitrieflf
(1) Voir Dlct. de la Conversation. Article Russie.
et Joukorski. La Fontaine de Baktchisaraï, le Prisonnier du Caucase et les Bohémiens, qui marquent ses débuts, sont des poëmes ebmreints d'un cachet d'originalité locale très remarquable. \
Sa nature emportée et indépendante lui valut l'exil qu'il supporta^ homme de cœur. Il publia successivement des essais de critique, des\ poésies lyriques, des drames, des nouvelles. Le poëme de Paltava et celui de Boris Godounoff ouvrirent à l'histoire nationale une source féconde et à la littérature russe une entrée dans les voies nouvelles de sa destinée. C'est particulièrement dans ses poésies légères, dans ses ballades slaves, dans toutes ses fantaisies que se trouvent répandues avec une profusion royale les qualités d'originalité exquise qui feront à jamais de cet écrivain un des grands maîtres de la poésie russe ; c'est également dans ses pièces détachées, dit un critique, qu'il fait chercher la seconde et peut-être la plus brillante expression de la nationalité de sa muse. Il n'est pas un chant national qui n'ait en Russie une note mélancolique^ pas une mélodie qui ne renferme un soupir ou une larme. Il en est de même de la poésie populaire, de celle qui demande ses inspirations aux croyances publiques, aux mœurs les plus intimes du foyer domestique. Or cette larme, ce soupir, cette note mélancolique, acquièrent sous la plume de Pouchkine un charme d'une douceur infinie. Ses écrits en prose excitent le même intérêt ; ils ont pour ainsi dire renouvelé la langue russe. L'empereur Nicolas l'avait chargé d'écrire l'histoire de Pierre. le-Grand. Sa réputation en Russie était vraiment colossale. Il mourut tout jeune, à 38 ans, tué dans un duel.
Le mouvement littéraire que Pouchkine avait inauguré et qui fut continué après sa mort n'a pas été sans influence sur les tendances nouvelles de la société russe. Les écrits de Gogol et de Maïkoff étendent le cercle de l'action littéraire et la font passer des régions aristocratiques dans les régions moyennes de la société.
La vive et brillante individualité de Nicolas Gogol domine le mouvement contemporain des lettres russes. Sous son influence le roman et la comédie de mœurs prirent peu à peu la place des œuvres qui cherchaient à perpétuer la fougueuse inspiration de Pouchkine. Les romans de Gogol font avec les nouvelles de Tourgueniefî' les délices des lecteurs russes. Ils ont été traduits dans toutes les langues.
Nicolas Gogol, dit M. de St- Julien, se distingue des écrivains de son pays, par une puissance d'analyse et de création à laquelle la pe nsée
moscovite /est rarement élevée. Il est également supérieur, soit qu'il peigne J[e monde visible avec une verve et une netteté toute réaliste? soit gu'il applique ses facultés d'analyse à l'étude du monde intérieur et des phénomènes les plus secrets de l'âme. Entraîné vers la satyre par un penchant irrésistible, il sait la retremper et la raffermir par un fond de tendresse particulier à l'esprit slave. Sous les traits de sa verve mordante, on devine la tristesse d'un cœur aimant, d'une âme compatissante* Le romancier moraliste frappe le vice, mais il gémit sur l'homme; sa voix flétrit le mal avec des accents sévères, mais son coeur est plein de miséricorde. Comme moraliste et observateur pénétrant il a rendu des services plus notables encore à la littérature de son pays. Il pensait, comme Pouchkine, que cette littérature ne doit pas se renfermer dans la peinture des aspects extérieurs de la vie, mais qu'elle doit ne rien négliger de ce qui peut mettre à nu l'âme même du peuple. Seulement, ce que Pouchkine avait compris trop tard, Gogol l'a réalisé ; il fait revivre la nature humaine dans des types patiemment conçus, dans des caractères sévèrement dessinés. On avait admiré Pouchkine, on sympathisa avec Gogol ; grâce à lui, l'action des romanciers et des poètes, concentrée d'abord dans les hautes régions delà société moscovite, a pénétré jusque dans le peuple.
Gogol a écrit les Nouvelles Musses, les Ames Mortes, V Inspecteur général, etc.
A part Gogol, qu'il faut placer hors ligne, à part M, Solohoup célèbre humoriste, romancier et dilettante littéraire, à part un grand nombre de romanciers et de littérateurs de toutes nuances, l'époque contemporaine compte un talent remarquable, un esprit vaste, dans M. Ivan Tourguenieff (mort en 1883), auteur des Mémoires d'un Seigneur russe' C'est un observateur honnête et consciencieux qui cherche et qui trouve. Il se complaît dans les détails ; il sait surprendre, dit P. Mérimée, les maux du cœur humain et les décrit avec esprit et finesse, comme Sterne dans son Voyage sentimental. Sa manière offre une certaine analogie avec celle de Gogol. Comme l'auteur des Ames mortes il s'arrête aux accessoires. S'il est question d'une chaumière il en compte les bancs et ne fait pas grâce du moindre ustensile. Ce goût, ce talent, pour décrire est une qualité, ou, si l'on veut un défaut commun à la plupart des écrivains russes. Je ne connais que Pouchkine dont la manière soit vraiment large et simple, et qui sache, avec une merveilleuse sûreté de goût, choisir
entre mille traits celui qui doit vivement frapper son lecte^. Sur Grogol M. Tourguenieff a un avantage qui, à mon sentiment, est considérable. Il fuit le laid que l'auteur des Ames mortes recherche avec tant aie curiosité. On voit dans tout ce qu'il écrit un amour du bien et duibeau une sensibilité communicative.
M. Tourguenieff, passa presque toute sa vie en France. Ses idées^ libérales avancées le tinrent toujours à distance de la cour impériale de Russie.
ÉPOQUE CONTEMPORAINE
L'avénement d'Alexandre II marque l'aurore d'un nouveau mouvement littéraire. Dès les premiers jours de son règne la censure fit preuve d'une tolérance inconnue jusqu'alors. On put sans crainte aborder des questions qu'il n'avait jamais été permis de discuter, et la presse commença à jouir d'une liberté relative. On vit naître alors une littérature de révélation qui prit pour tâche exclusive de dévoiler les abus de l'administration, les faiblesses et les vices de la nation et de montrer au gouvernement les réformes à opérer. Le premier écrivain qui suivit cette voie fut Saltikof, dont les Esquisses provinciales (1857) produisirent une immense sensation dans toute la Russie, et que suivirent un grand nombre d'imitateurs, entr'autres Pisemski, dont les Mille âmes (1858) décèlent un talent de premier ordre ; Potiechin Ostroski, les nouvellistes Slepzor, Grrigorovitch, Kororiv, Pomialovski (mort en 1863) et plusieurs autres qui retracent les scènes de la vie ordinaire. Ces écrivains sont trop réalistes et leurs ouvrages manquent de poésie et de sentiment. C'est en vain que Tourguenieff et Solohoup ont protesté contre cette dégradation du goût, ils n'ont pu triompher des tendances dominantes du jour. La poésie elle-même a été envahie par l'esprit de réalisme outré qui domine dans les œuvres de Nekrassov et Nikitine (1826-1861). Il convient cependant de citer comme faisant exception à cette règle les poésies de Maïkof, de Stcherbina, de Tiontschef de Rosenheim, et de Meij (mort en 1862). Les poésies du comte Alexis Tolstoï, remarquables par le fond et par la forme, semblent marquer le début d'une réaction du goût public, à laquelle la littérature russe devra reprendre sur la société l'influence dont elle jouissait au temps de Jouchofski, de Pouchkine et de Lermontof.
La littérature russe, disent MM. Artamof et Armengaud, est pleine
de couleur et- d'originalité. Elle attaque franchement la peinture de mœurs et/ lui donne' un cachet magistral. C'est la vie réelle prise sur le fait. On peut citer comme chef-d'œuvre du genre, la comédie du Contrôleur de Gogol. Evidemment l'art russe emprunte beaucoup à l'aH français, mais cet emprunt disparaît sous la couche du sentiment national. Dans le vaudeville par exemple, l'esprit parisien se naturalise russe à tel point que l'homme du peuple fredonne dans les rues de St-Petersbourg le même couplet qu'on a entendu dans les quartiers populaires de Paris, sans se douter de cette fraternité de la chanson à 800 lieues de distance.
Les Eusses, dit M. Xavier Marmier, ont des poëmes épiques, des comédies, des tragédies ; mais ils n'ont à vrai dire ni drame ni épopée. Leurs pièces de théâtre ne sont de leur aveu même que des œuvres factices, embellies par un certain art, des mosaïques, des marqueteries qui parfois ne manquent ni d'élégance, ni d'éclat, mais qui n'offrent rien de monumental. Pouchkine est, de tous leurs écrivains, celui qui avait le plus de force de conception et le plus d'habileté à mettre en scène des personnages, à nouer des événements. C'est à lui que les Russes doivent leur meilleur drame historique, le drame de Boris Godounof, calqué pour la forme sur le théâtre de Shakespeare, mais empreint d'une vive couleur nationale. C'est de l'histoire mise en scène, et comme l'époque qu'il dépeint, les personnages qu'il représente ont un caractère éminemment dramatique. Le poëte, pour donner cette qualité à son œuvre n'a pas eu besoin d'expliquer l'histoire, il en a fait seulement ressortir quelques détails encore obscurs et la décore avec art. Les meilleures comédies russes, qui aient paru jusqu'à présent, ont une tendance satirique et touchent à la politique. Von Wisin a fait, dans une de ses comédies, une vive critique de l'éducation, des préjugés et des abus de pouvoir des petits gentilshommes de province, de ces despotes du village qui croupissent dans l'ignorance et s'abandonnent sans réserve à leurs caprices vulgaires ou à leurs passion brutale. Kapinst, dans sa comédie intitulée la Chicane, a fait une énergique peinture des actes de vénalité, des exécutions arbitraires qui souvent se cachent en Russie, sous le voile de la justice. Récemment, Gogol a exposé sur la scène les calculs scandaleux et les ridicules qui entachent encore la plupart des administrations de l'empire. Cette pièce acerbe, pleine de vérité et pétillante d'esprit, a obtenu un grand succès.
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Griebogiedof, qui a été massacré par la population^ de Téhéran, où il remplissait les fonctions de ministre plénipotentiaire rÏN^e, a écrit aussi une comédie satirique un peu exagérée, mais vive et p^ouante, où il raille avec gaieté les formes prétentieuses des salons oK Moscou. On cite encore Kamakof, à qui l'on doit de nombreux drames et tragédies ; Kriloff et le comte Solohoup, qui ont écrit plusieurs comeî distinguées ; mais dans tout cela on trouve bien peu d'originalité, e^ l'on peut affirmer que la littérature dramatique russe n'existe pas encore.
Un des plus anciens écrits de la littérature polonaise est la Chronique JSlavo-sarmaticum de Procosius qu'on prétend avoir été le premier évêque de Pologne. Cette compilation historique n'est pas sans quelque valeur littéraire. Mais la littérature polonaise ne commence à prendre une allure régulière qu'au Xlle siècle. Alors apparaissent les chroniques de Grallus, écrites en latin ; de Nicole Kallubek et de Boguphalus ; la chronique des papes et des empereurs allemands de Stryembski, mort en 1279, et l'ouvrage intitulé : Res gesta principum et regum Foloniae, par Kadlubski.
Un assez long intervalle s'écoule pendant lequel on ne trouve aucun ouvrage important jusqu'au règne de Casimir le Grand, (1733-70) qui annonça à la Pologne un meilleur avenir. Ce prince ne se borna pas à construire des villes, il publia un code, convoqua le premier des diètes, favorisa l'agriculture et les métiers, et fonda, en 1347, l'Université de Cracovie, qui, rétablie de nouveau en 1400, ne prit cependant de l'essor que dans le XVIe siècle.
En 1480, Jean Dlugosz, évêque de Lemberg, publia une histoire de Pologne. En 1488, la première imprimerie polonaise fut établie à Cracovie ; l'époque était favorable. Sous le règne heureux des deux Sigismond (1507-72) se montre la véritable littérature polonaise, et, en peu de temps, elle arrive à un degré de perfection extraordinaire. Depuis le règne énergique d'Etienne Bathorp (1576-85) l'activité littéraire se ralentit. Sous ses successeurs, le grand général Zamoyski exerce une grande influence par son exemple et ses libéralités ; mais il est le dernier protecteur de la littérature nationale, qui succombe entièrement sous le règne du faible Sigismond.
Si à dater de ceite époque, la littérature polonaise ne put se relever de son abaissement, il faut en rechercher la cause dans la situation malheureuse d<î ce pays, décimé par des dissentions intestines, continuellement en guerre avec ses voisins, et dont la nationalité était à chaque instant menacée. Sous le règne même des rois Saxons elle ne put renî^endre son essor ; ce ne fut que sous Stanislas Pomatowski, lui-même très versé dans les lettres, que la littérature polonaise prit un si puissant développement que, même au milieu des orages politiques qui ballotèrent ce malheureux pays jusqu'au moment où ils achevèrent sa ruine complète, elle put, jusqu'en 1830, survivre au naufrage.
La littérature polonaise ne doit point être considérée dans ses rapports avec les progrès des sciences, bien que sous ce point de vue elle puisse encore s'enorgueillir de plusieurs ouvrages importants ; mais elle mérite surtout l'intérêt de l'observateur par sa tendance toute nationale, portée à un degré tel qu'on en trouve peu d'exemples chez les autres peuples. A aucune époque elle ne manque de cet esprit caractéristique. Du reste elle côtoyait pas à pas la vue de la nation et de là l'absence totale de philosophes et de mathématiciens, à l'exception pourtant des astronomes Copernic, Voczabut, Jean Sniadecki, et des physiciens Rogalinski, et Snsinski. Mais en revanche, il y a abondance d'historiens et de poètes nationaux.
Le peintre Nagurczewski traduisit Vllliadt, les Eglogues de Virgile et d'autres ouvrages de l'antiquité. L'excellent critique Dmochowski reproduisit aussi Vllliade dans un style plein de noblesse et d'élégance. Voczykelski publia une version estimée de /' Odyssée. D'autres Polonais donnèrent des traductions des chefs-d'œuvre étrangers : de la Jérusalem délivrée, d'Ossian, des œuvres d'Horace, de Tacite, etc.
Comme historiens, il faut citer avant tout Shyikowski, le chroniqueur luthérien qui se fait remarquer par le choix judicieux des sources où il a puisé ; Stanislas Koleierzyeki, qui a publié l'histoire latine vraiment classique, V Histoire de Vladislas IV; le courageux Paul Viasecki, Vespasien Kochowski, fort estimé pour l'indépendance de son esprit exempt de préjugés, et surtout le jésuite Narusycewicy dont les travaux sont justement admirés pour la profondeur des recherches et l'animation des tableaux qu'ils renferment; ce dernier avait commencé l'histoire générale de la Pologne, que plusieurs m mbres de la société royale des sciences de Varsov e se chargèrent de continuer.
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Niemcewicz, estimé à la fois comme homme d'état, guerrier et poëte, a publié en 1815 des Chants historiques en six volumes. Cet ouvrage contient aussi une histoire abrégée de la Pologne avec le récit des événements auxquels ces chants font allusion. Le comte Patocki a rendu de grands services à l'histoire des beaux-arts en publiant son Winkelmann Polonais (1816) ; on a aussi de lui une rhétorique et un recueil de ses discours et harangues. Le comte Swakovwoki a publié un magnifique ouvrage sur l'architecture et Batzmowicy un traité d'agriculture.
Le plus ancien et le plus beau monument de la poésie polonaise est l'ouvrage du père Kochanowski (1554-1584) composé de psaumes, de chants lyriques et élégiaques et d'un poème sur le jeu d'échec. Simon Symonowiz, et Stanislas Grochowoki sont encore cités comme des modèles, le premier dans l'idylle, le second dans la poésie lyrique ; mais en revanche, Vespasien Kochowski et J. Twardowski, poëtes du XVIIe siècle, n'ont pas toujours eu un goût bien pur ; le dernier cependant se iait remarquer par une riche imagination. Parmi les modernes on cite plusieurs noms illustres, Brozinski, doué d'un génie ardent ; Jean Kruszynski, estimé pour la pureté de son goût; Antoine Grorecki, habile dans l'épigramme, mais dont le style est incorrect : Veronciz poëte national et pindarique. Les poésies lyriques et élégiaques de Karpinski, qui se recommandent par une noblesse d'expression peu commune et par un sentiment lorofond et sympatique. Le grand et infortuné roi Stanislas Leyxzunski était lui-même auteur de poésies fort goûtées. Mais un seul écrivain plane sur cette époque, c'est l'évêque primat Ignace Krasicki, mort en 1802, poëte et prosateur classique, satyrique mordant, et écrivain plein de génie ; c'est encore à lui que l'on doit le poëme intitulé Woi/na Cocimska, et une traduction d'Ossian. En 1817, Dyma Tomascewski publia un poëme historique en douze chants sous le titre de Jagellonida. Il parut en 1830 une épopée nationale la Léchiade, due à la plume habile de Paul Weronicz, archevêque primat de Varsovie, auteur de la Petite Emilie.
La littérature polonaise est féconde en chants populaires, en ouvrages dramatiques. Ses œuvres dramatiques imprimées^ depuis 1770 jusqu'à 1794, forment plus de 5660 volumes.
La littérature bohème a cinq âges. Le premier commence au temps des mythes et s'étend jusqu'en 1409. Nous n'avons pas de documents écrits importants avant le Xe siècle. On date de cette époque une chanson intitulée Hospodine Pomiluyny, qui se chante encore aujourd'hui en Russie et en Pologne. Nous n'avons aucun ouvrage complet du Xle siècle. Le Xlle et le XlIIe furent plus féconds. Rozmbarka écrivit en 1290 quelques poëmes remarquables. Plusieurs chants nationaux apparurent à cette époque ; ils ont fait l'admiration de Goethe. Il faut joindre à ces restes précieux un écrit en prose intitulé Plaintes d'un amant sur les hords de la Moldau, un fragment d'une histoire de la passion de Jésus-Christ en vers rimes, des fables, des satyres. Le XlVe siècle est déjà beaucoup plus riche. L'Université de Prague fut fondée en 1348. Prague était alors la ville la plus peuplée de l'Allemagne. Les sciences s'y alliaient avec les arts et le commerce. Dalemil Mezericky composa une histoire de Bohême en vers ; Ondregz un recueil de lois bohèmes ; Wawrinecz Brezawd une histoire des empereurs romains et une traduction des voyages de Mandeville ; Vulkawa une histoire de Bohême et une histoire de l'empire jusqu'à Winceslas. On a encore de la même époque une foule de vocabulaires, de poëmes et de morceaux lyriques ; de plus, une traduction de la vie d'Alexandre-le-Grrand, une vie de Charles IV, un poëme sur la mort du roi Jean, une description du tournoi de 1315.
La seconde période commence à Huss en 1409 et se termine à l'an 1500. C'est à cette époque que la langue et la nation bohèmes prirent un essor beaucoup plus élevé. Huss, Jérôme de Prague et Jacoblus contribuèrent à l'avancement des lettres bohèmes par leur controverse religieuse. Leur supplice réveilla la verve nationale, il s'en échappa des plaintes aussi amères que mordantes. Parmi les monuments de cette époque il faut aussi placer quelques chansons de Prao-ue et quelques chants de guerre des Taboristes. Lupuc donna une traduction de la bible, Prachatitzki écrivit un traité de médecine, Kabalnyk la relation d'un voyage à Jérusalem ; Cornélius de Wsehrd consacra neuf livres à la jurisprudence.
La troisième période, qui commence à l'an 1500 et s'étend jusqu'à l'an 1620, peut s'appeler à juste titre l'âge d'or de la littérature bo-
hême, car la langue atteint le plus haut degré de perfection. On se livra avec ardeur à toutes les branches des connaissances humaines et on les porta à un degré de culture inconnu jusqu'alors. Sous le seul règne de Rodolphe II, on compte plus de 160 savants.
La quatrième période commence à l'an 1620 et finit à l'an 1774. Ce fut une époque de décadence et de dépérissemente intellectuel. La langue bohème commença à disparaître petit à petit pour céder le pas à l'allemand.
Dans la cinquième période, qui s'étend de 1774 à nos jours, un nouveau rayon d'espérance vint ranimer la littérature bohème. La langue nationale fut remise en honneur et cultivée de nouveau. L'époque précédente était déchue par le fanatisme relig:eux, l'époque actuelle prit un essor plus encourageant avec l'action de la liberté religieuse et politique. A l'ombre de la protection de l'Autriche, protection si chèrement achetée, quelques hommes de talent, animés par le souvenir de la gloire de leurs ancêtres, s'exercèrent dans tous les genres de la littérature et des sciences.
Trois races principales ont peuplé les Pays-Bas : celle des Saxons, des Francs et des Frisons. Les Saxons, forcés de quitter leur patrie, donnèrent à la province qu'ils envahirent le nom de Flandre, dérivation de l'épithète de Flamands (fugitifs) qui exprimait leur situation. . D'autres Saxons se répandirent dans les districts de Drenthe et de l'Overyssel, qui forment aujourd'hui deux provinces du royaume de Hollande. Les Francs se fixèrent d'abord dans le Brabant, et au Ville et au IXe siècles ils étendirent leur domination sur une partie du sol conquis par les Frisons qui furent alors refoulés sur les côtes de la mer du Nord. La fusion des idiomes de ces trois peuples forma l'ancien néerlandais. De ce dialecte grossier surgit peu à peu la langue littéraire, la langue écrite, que l'on divisa encore en deux dialectes, le hollandais et le flamand; le premier est lesté plus près de la source, le second a été altéré par le français.
La littérature hollandaise se divise en littérature ancienne et en littérature moderne.
L'ancienne littérature hollandaise a beaucoup imité et peu inventé. Elle subit l'influence des deux grands peuples qui avoisinaient les Pays- Bas et même l'influence de l'Espagne et de l'Italie, qui tour à tour morcelèrent ces contrées. Les circonstances ont donc beaucoup favorisé ce penchant d'imitation ou de traduction ; tellement que tous les anciens romans de chevalerie, en vers ou en prose, se retrouvent dans l'ancienne littérature hollandaise. On y lit, sous des aspects peu difîerents, les romans du cycle d'Arthur et du cycle de Charlemagne. Ce penchant d'imitation s'explique d'ailleurs par l'esprit pratique qui caractérise le Hollandais. La Hollande n'est nullement romantique. La nature n'y favorise pas l'imagination. Son aspect est peu poétique. L'homme a dû, avec beaucoup de travail et d'efi'ort cultiver et améliorer le sol ; l'atmosphère est nébuleux, les points enchanteurs font défaut, rien ne porte à l'ivresse des sens ; partout la réalité. Le hollandais est pratique par habitude et par nécessité. La littérature chevaleresque et galante, ou pour mieux dire, la littérature romantique, ne fut acceptée que par la noblesse, mais ne devint jamais l'expression populaire. On chercha plutôt à la combattre. Au XlIIe siècle, il se forma une école antiromantique; Maerlant en fut le chef. Il commença par blâmer ces traductions sans cesse renaissantes des littératures étrangères, puis il ouvrit une voie nouvelle à l'inspiration par ses ouvrages. Il traduisit, sous le titre de Bible ri/née, la Historia scolastica de Pierre Comestor ; sous le titre de Bestiaris, le Liber rarum d'Albert^le-Grrand, la Vie de St-François et le Spéculum tristoriale de Vincent de Beauvais. Ses ouvrages eurent une grande vogue et on le surnomma le père de la poésie. A la même époque Melis Stoke écrivit une chronique rimée de Hollande. Les œuvres de ces deux écrivains détournèrent définitivement l'attention publique de la littérature étrangère et formèrent les éléments de la poésie nationale, poésie sèche, mesurée, didactique, qui, suivant un critique, s'appuie sur la Bible et sur les livres de morale, et se distrait de son enseignement dogmatique par quelques pages d'histoire naturelle ou quelques innocentes descriptions de paysage. Cette première partie de l'histoire de la littérature hollandaise n'est donc intéressante à étudier que sous le rapport philosophique.
Cependant, il reste encore debout deux poèmes qui ne ressemblent
pas aux autres et qui se conservèrent à travers les âges, semblables à ces vieux monuments de granit que . le temps n'a pas encore usés : l'un à pour titre Elégast et Charlemagne, l'autre est le roman de Maître Renard.
Le premier est le récit d'une de ces mille aventures attribuées à Charlemagne ; il se rapproche assez du genre en honneur chez les Trouvères. Nulle traduction ne peut rendre le style naïf de cette étrange histoire. Le second est une variante d'une légende populaire du moyen-âge.
Le moyen-âge, époque féconde en grands événements, en grands hommes et en grands préjugés, avait répandu au sein de l'Europe ces histoires traditionnelles où le mystérieux et le surnaturel, produits soudains de l'ignorance, occupaient une large part. De grandes institutions et des événements importants, comme la chevalerie, les croisades, la féodalité, le réveil des langues nationales et avec elles l'origine des littératures européennes, avaient contribué à alimenter ces romans de chevalerie et de galanterie qui, prenant tous les tons, devisaient sur tous les sujets. On connaît les romans de la cour de Charlemagne, de la Table-Ronde, les Amadis et les Niehelungen : épopées gigantesques, remarquables, sinon par le génie, du moins par une imagination brillante et une fécondité intarissable. On connaît les productions des Trouvères et les chants des Troubadours en France, le Romancero en Espagne et les inspirations des Meistersaengers en Allemagne, ces hommes de la gaie science, allant de par l'Europe, le luth harmonieux de la poésie constamment suspendu à leurs lèvres. Souvent il arrivait que, s'inspirant des premières aspirations de la liberté, ils redisaient à l'Europe asservie des chants pleins de vérité et de hardiesse. C'est alors que l'on vit apparaître ces satyres politiques si effroyablement dangereuses pour les despotes. Ces chants, répétés de toute part, faisaient crouler les murs des cités liées à la féodalité et préparaient l'établissement des communes ; c'étaient la Divine Comédie en Italie, le Pantagruel et le Gargantua de Rabelais et la Satyre Menippét en France ; la Vision de Pierre Ploughman et les Contes de Canterhury du vieux Chaucer en Angleterre ; le dialogue de Jean Ruiy, ce Rabelais de la Péninsule, et la Celestina, drame antérieur à toutes les scènes modernes, en Espagne ; la Langue des Fous de Brand, en Allemagne et le Roman dt Maître Renard, en Hollande.
Qu'est-ce que le roman de Maître Renard ?
La légende remonte au XlIIe siècle et la morale est de tous les siècles. Le roi des animaux tient un jour sa cour plénière : il assemble toutes les bêtes. Le renard seul fait défaut : ce manque de respect déplaît au roi. Les courtisans en profitent pour l'accabler d'une foule de méfaits; chacun porte sa plainte ; le lièvre même dépose contre lui. Sa mort est décrétée. On appelle la victime à grands cris. L'ours d'abord, puis les autres, constables d'un nouveau genre, courent de repaire en repaire pour y découvrir leur proie et l'amener prisonnière devant le roi. Le renard, habile créature, leur tend des pièges. Il fait tant et si bien que tous ses ennemis viennent y périr tour à tour. Alors, réfléchissant, il se dit : jouons de ruse, allons trouver le roi, soyons contrit, faisons la pénitence publique et rendons-nous à Rome s'il le faut. Il exécute son despein, se présente devant le roi, évente un prétendu complot tramé contre la famille royale et reçoit la liberté et
les premières dignités en échange de son secret Ainsi va le monde, le
pouvoir est au plus habile et l'intérêt se revêt du nom de justice.
Jacob Grimm dit que cette satyre de la société est, après la Divine Comédie, le meilleur poëme du moyen-âge.
La poésie lyrique a été beaucoup cultivée à cette époque en Hollande* Il existe encore de nombreux recueils de poésies religieuses. Le XYe siècle surtout est fécond en chants religieux. La Fille du Sultan est une des meilleures pièces dans le genre.
Les chants de guerre et d'amour, les romances, les ballades occupent une place importante dans l'ancienne littérature hollandaise.
On y retrouve cette naïveté poétique, cette effusion de cœur, cette variété, qui animent et réveillent l'intérêt en l'excitant. Le Comte de Floris, Guillaume de Nassau, les Pains de pierre, le Chasseur de la Grèce, Trois Jeunes Filles sont des chants dignes des meilleurs lyriques de l'Allemagne.
Ainsi, remarque Marmier, au XlVe et au XVe siècles le peuple hollandais racontait en vers prossiers encore, mais pleins d'une douce émotion, l'événement qui l'avait frappé; et pour donner plus de force et de popularité à ses sympathies politiques ou à ses principes de morale, il encadrait ses idées dans le récit d'un fait dramatique. Mais bientôt le langage étudié et prétentieux des Chaînbres de Rhétorique l'emporta sur ces naïves compositions, et les ballades d'amour et les pieuses légen-
LITTÈRATUKE HOLLANDAISE. 551
des, œuvres de sentiment, d'originalité, de candeur, disparurent sous le le manteau brodé de la littérature académique.
L'organisation sociale de la Hollande, la t^-f^diidce pratique des esprits, tendance qui se manifeste déjà dans le;. o,nuales de cette contrée, n'étaient pas de nature à donner un grand essor à l'imagination des poëtes. Tandis qu'en France, en Allemagne, les grands seigneurs appelaient la poésie dans leur château, dans leurs tournois, et lui donnaient pour ornement l'écharpe brodée par une main chério, ou le blason conquis sur un champ de bataille ; tandis que la chevaleresque Espagne chantait sous les orangers de Grenade, la grandeur des rois Maures et le triomphe du Cid ; tandis qu'en Italie Boïardo et l'Arioste faisaient revivre dans le merveilleux caprice de leur imagination, les riantes et glorieuses traditions du moyen-âge, tandis qu'en Angleterre Spenser consacrait dans sa Reine des fées les dogmes symboliques de la chevalerie, et que Shakespeare, de sa main gracieuse et puissante, broyait tour à tour sur sa palette immortelle les roses de l'Orient et les sombres couleurs du Nord, en Hollande, les grands seigneurs succombaient l'un après l'autre dan;^ le désordre des guerres civiles. La féodalité était vaincue par le commerce, la noblesse par la bourgeoisie. De bonne heure les villes de Flandre et de Hollande s'élèvent et prospèrent par l'habileté de leur calcul et les efforts de leur industria ; et s'il y a dans ces villes une corporation qui défend avec intrépidité ses privilèges, un Arteweld qui fait trembler Louis XI, il n'y a point de Médicis. Cependant, comme il faut que la poésie, cette fleur du ciel, jette partout ses racines, et germe partout sur les rocs sauvages du Nord comme dans les jardins embaumés de Sacountala, sous l'humble toit de l'ouvrier, comme sous les plafonds dorés des châteaux, la poésie éveilla l'attention des bourgeois de Hollande. Ils l'accueillirent avec une grave bienveillance, comme une ingénieuse distraction qui devait être soumise à certaines lègles et qui pouvait avoir ses agréments à certaines heures. (1)
Ce progrès s'opéra au moyen de sociétés littéraires appelées Chambres de Rhétorique, disséminées en différents endroits du pays, et dont le but était la culture de la langue et de la poésie. Mais comme la tendance
(1) Marmier. En Amérique et en Europe p. 228.
de ces associations étaient encore plus morales que littéraires, elles s'occupaient surtout de sujets religieux et faisaient représenter des mystères et des banalités bibliques. Rarement il leur arrivait d'entrer dans des sujets profanes. Ces Chambres se propagèrent rapidement de Hollande en Belgique, en sorte qu'au XVIe siècle on en comptait deux cents ayant leur devis-* '"^^^ blason, leurs doyens et leurs poètes. Les guerres de religion leur porieient un coup fatal. Le but qu'elles s'étaient proposées ne fut jamais atteint. Elles n'ont laissé que des œuvres fades, incorrectes et de mauvais goût.
Au XVIe siècle l'ardeur avec laquelle les lettrés étudièrent l'antiquité et les idiomes grecs et latins contribua à entraver le développement de la langue Hollandaise. Erasme lui-même, dont on ne lit plus es œuvres, écrivit son Eloge de la folie, et ses autres ouvrages, en latin.
Enfin, vers la fin de ce siècle d'érudition, parut un homme qui voulut bien mettre sa science au service de la littérature nationale ; c'est Dick Coornhert, caractère noble, courageux, vétéran qui devint la victime de l'intolérance de son époque. Ses œuvres sont l'expression fidèle des idées de dévouement et de liberté qui l'occupèrent toute sa vie. On a de lui un traité de morale intitulé : Dialogue sur le bien suprême, une grammaire hollandaise, un Vocabulaire étymologique et grammatical et une traduction du De officiis de Cicéron.
Le XVIIe siècle fut l'âge d'or de la littérature hollandaise. Le commerce parvint à son apogée. De nombreuses et savantes académies ouvrirent leurs portes à une jeunesse empressée, en sorte qu'à cette époque, la Hollande acquit une véritable supériorité en Europe.
Hooft fit représenter, au commencement du XVIIe siècle, la première pièce à laquelle on put réellement donner le nom de tragédie. Le sujet était tiré d'une vieille tradition hollandaise du moyen-âge : elle avait pour titre Gérard de Velzen.
Après avoir voyagé dans plusieurs contrées de l'Europe, Hooft rapporta en Hollande le goût de l'imitation ; ses premières pièces sont calquées sur VAminte du Tasse et le Pastor jîdo de Guarini. Cependant, à part l'imitation, il y avait dans ses écrits un talent de style, une harmonie de langage et une certaine hardiesse de pensée qui ne sont pas sans mérite ; elles indiquaient le talent réel et pronostiquaient la chute de l'imitation. Ses autres écrits marquent beaucoup plus d'originalité. Il publia des poésies fugitives et des chansons erotiques. Ses écrits en
prose sont d'une valeur incontestable. On a de lui une Vie de Henri IV et une Histoire de Hollande^ à partir de l'abdication de Charles Quint jusqu'à l'assasinat de Guillaume 1er (1535-1584). La mort le surprit au milieu de ses travaux. Tacite était son modèle favori.
Avec plus de génie poétique et plus de goût que son contemporain, Vondel, amant de l'antiquité, publia en 1639 une traduction de l'Electre de Sophocle. La plupart de ses tragédies sont empruntées à l'histoire de la Bible. C'est Said, c'est Solomon, David, Joseph, Jtphté, et enfin Lucifer,^on chef-d'œuvre. Cette dernière pièce fut publiée en 1654, C'est une grande et belle œuvre qui suffirait à e seule pour sauver la littérature hollandaise de l'oubli. En Hollande, on ne manque pas de faire remarquer que cette création littéraire est plus ancienne de 13 ans que le Paradis perdu de Milton, insinuant l'emprunt qu'en aurait pu faire le chantre épique de l'Angleterre. Sans discuter le mérite de cette idée, contentons-nous de dire que la pièce de Vondel ne saurait être comparée au Paradis perdu, ni pour la hardiesse de l'invention, ni pour la hauteur des pensées, ni pour la pompe du récit.
Ses premières pièces, la Destruction de Jérusalem (1620), Palamède, Gilbert d'Amsttl (1638), sont d'un caractère plus timide, le talent de Vondel se révéla à mesure qu'il avança dans la carrière littéraire. C'est une des gloires de la littérature hollandaise. Il mourut en 1679,
Cats (1577-1660), contemporain de Vondel et de Hooft, est le plus populaire des poètes hollandais. L'admiration de ses compatriotes pour lui est un trait de mœurs caractéristique. Qu'on se figure, dit un de ses critiques, deux volumes in-folio, serrés et compactes, remplis de quatrains, de fables sentencieuses, de madrigaux qui, sous un voile mythologique, renferment un précepte moral, des descriptions souvent froides ; çà et là des vers latins, des inscriptions, des idylles : ce sont les œuvres de Cats. Les Hollandais aiment les compositions didactiques et sérieuses, ces stances qui gravent dans leurs souvenirs une pensée utile, un dogme de la vie pratique. En Hollande, chacun lit les œuvres de Cats ; on les retrouve dans toutes les familles à côté de la Bible, on les apprend par cœur, et lorsqu'on parle de lui, on ne l'appelle que le bon père Cats. Un sentiment honnête et vertueux éclate à chaque page et l'on éprouve en les lisant beaucoup de bien-être.
Avec le XVIIIe siècle apparaît l'imitation française ; Boileau Corneille, Racine, et les classiques devinrent les idoles des Hollandais.
Hoogvliet, Nomsz, Mme de Merken gâtèrent leur talent par une fade imitation. Longendyk prime les autres écrivains à cette époque ; il ne manque pas de verve ni d'esprit. Ses comédies humoristiques peignent assez bien certains ridicules ; mais en général il a peu d'invention.
Von Haren appartient au XVITIe siècle. Ses productions sont oubliées de nos jours. Il a écrit, en vers baroques, un long poëme épique intitulé Friso. C'est le récit des aventures fabuleuses d'un héros batave qui, des rives fleuries de l'Inde, vint peupler les marécages de la Hollande. Un des frères de Yon Haren fit, lui aussi, un poëme épique dont le sujet se rattache à une des plus belles époques de l'histoire de la Hollande ; il n'a pu se sauver du naufrage de l'oubli.
Les Hollandais ont eu tort de comparer Poot à l'Ecossais Burns ; autant le premier a de la sécheresse, autant le second a de la fraîcheur et du sentiment.
Bellamy naquit en 1757 et mourut en 1785, âgé de 28 ans seulement ; c'était un talent véritable pour la poésie, mais qui malheureusement ne put atteindre toute sa maturité. Il a laissé quatre petits poëmes de poésie lyrique ; on cite surtout Rosette, pièce des plus touchantes. Le Traître à la Patrie est écrit avec une noblesse de sentiments qui donne une haute idée du talent lyrique de Bellamy.
Les contes, fables, pièces religieuses et morales de Von Alphen ne sauraient être mises au nombre des œuvres d'art. Feith jouit encore en Hollande d'une grande réputation. Il a réussi dans la poésie lyrique et dans le drame. Il a des odes inspirées par un grand sentiment patriotique, telles sont : Aux Enne'nù de la JVéerlande, Hymne à la liberté, la Victoire de DoggersbanJc, V Amiral de Ruyter. Il est parfois mélancolique. Son roman sentimental Ferdinand et Constancia parut une véritable poésie aux Hollandais positifs. Son poëme, les Tombeaux, ressemble aux Nuits de Yong. C'est son meilleur écrit.
Helmers (1767) a consacré ses chants à célébrer la gloire ou à déplorer les malheurs de son pays. Dans son poëme intitulé le Génie du mal il peint la révolution qui allait éclater en Hollande. Son œuvre capitale, la Nation Hollandaise, est une sorte de panégyrique en six chants où l'auteur exalte les vertus et les exploits des héros de sa patrie. On rattache encore à cette époque V Histoire des Fays-Bas par Wagenaar.
Avec le XIXe siècle parut en Hollande le romantisme ; il forme de nos jours une école hardie et vivace. Bilderdyk, génie prodigieux, poëte, jurisconsulte, médecin, historien, astronome, antiquaire, chimiste — , dessinateur, philosophe, ingénieur et critique, a le plus contribué à cette nouvelle tendance de la littérature. Ses œuvres se composent de plus de trente volumes d'arts, de sciences, de littérature : il a touché toutes les questions, discuté toutes le^ théories et jeté au milieu des paradoxes parfois les plus étranges, les éclairs les plus merveilleux. Il est le premier guide d'une foule d'esprits studieux et entreprenants, le chef d'une nouvelle littérature.
La littérature hollandaise compte de nos jours des écrivains pleins de mérite et de zèle. Il faut surtout citer M. de Clercq, auteur d'un excellent travail sur V Influence des diverses littéî'taures étrangères en Hollande] M. de Gonghe, d'une Histoire complète de la marine^ M. J. de Brie, d'une Histoire de la littérature néerlandaise ; M. Genysbeck, d'un Dictionnaire biographique et ontologique. M. Yander Berg a écrit un grand nombre de romans et plusieurs volumes de poésie et de critique.
Ajoutons ici, écrivait M. Marmier en 1840 (1) que la littérature hollandaise à travers les différentes phases par lesquelles elle a passé, au milieu même de son penchant à l'imitation, a conservé une physionomie distincte et des qualités sérieuses qu'on ne retrouve pas ailleurs si durables et si continues, l'élégance dans le style et la moralité dans la pensée. Là les oeuvres de l'imagination sont dominées par la raison. La littérature se traite un peu comme les affaires, avec calme et prudence. Il ne s'écrit pas un livre dont la mère ne puisse défendre la lecture à sa fille. Il y a en Hollande 4000 poètes inscrits dans les fastes littéraires et des milliers de poèmes imprimés sur grand papier, reliés, ornés de vignettes, cités avec éloge, avec enthousiasme même par les critiques du pays, et l'on n'en noterait peut-être pas vingt dont la tendance ne soit essentiellement sérieuse, morale et pratique. Si cette austère physionomie d'une littérature est fort respectable, elle finit, il faut le dire, par devenir passablement monotone, et, pour mon compte, j'avoue qu'en parcourant les œuvres en prose ou en vers, que les Hollandais recommandaient le plus à mon admiration, j'ai souvent regretté de ne pas y trouver un de
(1) En Amérique ci en Europe. 269.
ces très graves mais cliarmants péchés de raison, comme on en voit dans Schiller, Byron, et dans quelques-uns de nos poètes modernes. Quoiqu'il en soit de ces lacunas, la littérature hollandaise, par cela même qu'elle n'a pas suivi le mouvement impétueux des autres, est importante à signaler comme l'expression fidèle et constante de l'un des peuples les plus estimables qui existent.