‹ Histoire abrâegâee de la littâeratureChapitre 26 sur 181 · SOPHOCLE · texte numérisé non relu

SOPHOCLE

Remporter vingt fois le premier prix de la tragédie sur ses concurrents ; perfectionner le théâtre et donner à l'admiration des Grecs les premiers chef-d'œuvres dans le genre dramatique ; n'avoir guère de rivaux dans l'art de développer les passions et de remuer les âmes ; posséder à un degré incroyable l'éloquence de l'infortune, l'expression touchante de la nature ; donner à ses personnages un langage toujours convenable, des caractères toujours grands et héroïques ; écrire sans enflure et sans familiarité, au point de mériter ces titres flatteurs : V Homère de la tragédie et V abeille attique ; exciter la pitié au même degré qu'Eschyle savait inspirer la terreur ; déployer ses talents dans un temps où la sagesse de Périclès avait fait d'Athènes entière une immense école où le goût du beau s'était accru d'une manière prodigieuse ; acquérir par le seul mérite de son génie poétique la gloire de partager le commandement des armées avec Périclès et Thurcydide ; être élevé, par la suite, à la dignité d'archonte, la première dans la république d'Athènes ; puis terminer une longue carrière de près d'un siècle dans le sein de la gloire après avoir donné à sa patrie pour héritage cent vingt tragédies : tels sont les traits généraux que nous distinguons dans la grande figure de Sophocle.

Il naquit à Colone petit bourg situé près d'Athènes, qu'il a immortalisé non-seulement par sa naissance mais encore par sa tragédie admirable d' Œdipe à Colone, vers l'an ^95, c'est-à-dire 30 ans après Eschyle.

Les critiques les mieux accrédités nous affirment que ses parents étaient de pauvres forgerons. Cependant Pline le Naturaliste dit qu'il tient de source très sûre que Sophocle appartenait à une famille des plus recommandables : principe loco natus.

Sophocle était l'homme de son art. Il écrivit sans cesse. Il aimait 'e théâtre ; c'était sa passion favorite. Ses essais n'étaient pas de nature

le décourager. ' Le célèbre critique Suidas nous apprend que Sophocle écrivit 120 tragédies. Il ne nous en reste que sept, parmi lesquelles se trouve le premier chef-d'œuvre du genre dramatique chez les anciens :

LITTÉRATUKE GRECQUE. 69

Œdipe-Roi. Ses autres pièces sont Ajax armé du fouet om furieux, Electre, Antigone, les Trachiniennes ou la mort d^ Hercule, Philoctéte et son Œdipe à Colone, Nous avons les titres et quelques fragments de 100 autres tragédies, mais il nous reste à savoir si elles sont bien de lui ou de son fils Jophon, ou de son petit-fils, Sophocle le jeune qui, suivant certains critiques, écrivirent aussi des tragédies.

Le sujet de la pièce Œdipe-Roi est la reconnaissance d' Œdipe. Elle est divisée en cinq actes. Dans le premier, le héros, Œdipe, jure de punir l'assassin de Laïus ; dans le second, le divin Thrésias, qu'il envoie consulter, lui déclare qu'il est lui-même le meurtrier de son père Laïus. La double confidence de Jocastre et d' Œdipe se fait dans le troisième acte. Œdipe apprend la nouvelle de son crime involontaire dans le quatrième. Le cinquième est consacré à la mort de Jocastre et à la fureur d' Œdipe qui prend volontairement le chemin de l'exil.

Cette pièce est un chef-d'œuvre sous tous les rapports. Elle est remarquable par sa moralité. Le crime est flétri comme il mérite de l'être. Sophocle avait une connaissance profonde du cœur humain. Il s'insinue dans les replis les plus secrets de la conscience pour y peindre les passions avec un pinceau de maître. Son style se rapproche de la perfection ; il est toujours simple, sans cesser d'être élégant.

Sur la fin de sa vie, qui survint en 405, il fut accusé de démense devant les magistrats, par ses propres enfants qui, fatigués d'une si longue vie, désiraient posséder en leur nom ses richesses. Pour toute défense le poëte dit : '' Si je suis Sophocle, je ne radote pas, si je radote, je ne suis pas Sophocle." Et pour prouver qu'il ne radotait pas, il fit la lecture, séance tenante, de son Œdipe à Colone, qu'il venait de terminer et où il peignait les infortunes d'un père chassé par des enfants ingrats. Sophocle obtint gain de cause sur ses fils dénaturés et le peuple qui s'était rendu en foule pour l'entendre le reconduisit en triomphe dans sa demeure.

Dans son Œdipe à Colone Sophocle développe des vérités dignes d'un moraliste. C'est ainsi qu'il nous dit que l'intention seule fait le crime ; que le crime involontaire n'en est pas un ; que l'homme a pu servir d'instrument dans la main des dieux, mais que si la conscience est pure elle n'est pas vraiment coupable. Sophocle n'a pas craint de développer ces grandes vérités, même sur la scène. Son génie lui avait fait pressentir quelques-unes des vérités que le christianisme devait plus tard procla mer.

Quant aux changements extérieurs qu'il apporta à la scène, Boileau nous les retrace dans ces vers ;

Sophocle enfin donnant l'essor à son génie,

Accrut encore la pompe, augmenta l'iiarnionie.

Intéressa le chœur dans toute l'action,

Des vers raboteux polit l'expression.

Lui donna chez les Grecs cette hauteur dernière

Où. jamais n'atteignit la faiblesse altière.

Comme Eschyle avait tiré la tragédie de sa rudesse première en lui donnant une forme nouvelle et grandiose, l'heureuse audace de ses tentatives fut sans doute d'une grande utilité à Sophocle, et l'histoire de l'art dramatique doit établir entre eux les mêmes rapports qu'entre l'artiste qui ébauche un grand plan et celui qui l'exécute et le perfectionne. Il est aisé d'apercevoir que les drames de Sophocle sont composés avec un art bien plus consommé. Les justes limites du chœur, relativement au dialogue, la perfection des rhythmes divers et la pure diction antique, l'intervention d'un plus grand nombre de personnages, la fable mieux ourdie et la plus complètement développée, une des plus riches variétés d'incidents, une manière plus ferme et plus calme de régler la marche du temps, de relever les moments décisifs, de fondre le tout ensemble, sont des avantages pour ainsi dire extérieurs, qui distinguent les ouvrages de Sophocle (1). Mais ce en quoi il surpasse véritablement Eschyle, c'est par la manière toute nouvelle dont il a compris et peint le cours des choses humaines : Eschyle les avait vues particulièrement soumises à une invincible fatalité ; Sophocle y aperçut davantage le jeu de nos passions et de nos facultés. A cette cause merveilleuse que le premier avait montrée avant tout dans les événements, le second substitua ces ressorts naturels que découvrent la réflexion et l'expérience à un âge plus éclairé... De ce rôle agissant que l'homme commence à jouer dans les drames de Sophocle, devait sortir la tragédie impltxe tout entière, avec ses développements, ses oppositions de caractères ; avec la variété et l'enchaînement de ses situations, de ses incidents, de ses péripities ; avec l'artifice plus difficile et plus habile de son ordonnance ; avec l'attrait nouveau, quoique faible encore, qu'elle oiBfrait à la curiosité ; avec ses impressions de terreur, de pitié, d'admiration que produisait la peinture ennoblie, mais toujours vraie, du malheur et de l'héroïsme humains (2).

(1) M. Patin. Etudes sur les tragiques grecs, 1. 1, p. 35 et 40.

(2) W. Schlegel, Cours de littérature dramatique, IVe legon.

EURYPIDE.

Les trois grands poètes tragiques de la Grrèce se suivent de près. Eurypide naquit 15 ans après la naissance de Sophocle, à Salamine, le jour de la ba aille de ce nom, en 480. Cet événement tragique contribua peut-être à faire de lui le plus tragique des poètes, comme l'appalle Aristote. C'est d'ailleurs un fait remarquable de voir les noms des trois grands poètes dramatiques figurer à cette journée célèbre; Eschyle y combattit en guerrier magnanime, et Sophocle, à l'âge de 15 ans, fut choisi, à cause de sa beauté et de son esprit précoce, comme représentant de la jeunesse Athénienne, pour chanter l'hymne de la victoire.

Eurypide était d'une naissance obscure ; c'est du moins l'opinion générale, et les traits mordants que lui lance Aristophane dans ses pièces, nous le font supposer. Sa mère aurait été marchande de fruits.

Ses parents voulurent d'abord en faire un athlète. Il remporta même une fois le prix dans ce genre d'exercice. Il se livra ensuite à la peinture et l'on rapporte qu'il montrait ses tableaux à Mégare.

Ces occupations ne pouvaient suffire à l'ambition de cet homme. Avec l'âge il sentit venir le goût des lettres. Il fut le disciple de Prodicus pour les sciences naturelles, d'Anaxagore et de Socrate, son ami intime, pour la philosophie. L'on rapporte que le grave Socrate, plus jeune que son élève de dix années, peu amateur des amusements littéraires qu'offrait le théâtre, ne manquait jamais de s'y trouver lorsqu'on représentait une pièce d'Eurypide.

Eurypide est le philosophe de la scène. Il se rappela toujours les leçons de ses maîtres et les idées de Socrate ont toujours prévalu dans ses écrits. En outre, ses pièces sont de vrais modèles d'éloquence. Quintillien en conseille la lecture aux jeunes gens qui veulent exceller dans cet art.

Cependant, il faut bien savoir que l'éloquence n'est pas faite exclusivement pour la scène, de même qu'il ne faut pas ignorer qu'Eurypide écrivait pour les anciens et non pour les modernes. Or, nous connaissons la passion des Athéniens pour tout ce qui tenait de l'éloquence. Quoiqu'il en soit, Eurypide a des défauts. La disposition des sujets et la manière de conduire l'action et de ménager l'intérêt laissent quelque chose à désirer. Sa prétention d'émouvoir l'entraîne quelques fois dans le trivial, comme de couvrir ses héros de haillons. Il est trop

prodigue de sentences et de réflexions. Il semble faire parade de toutes ses connaissances.

D'autre part, son action est variée, son style harmonieux et sa diction, quoiqu'un peu affectée, plait à cause des grandes idées et des doctrines importantes qu'il sait si bien allier avec le drame. S'il n'atteint pas le sublime d'Eschyle, ou la grâce enchanteresse de Sophocle, il balance ces avantages par son pathétique et la noblesse de ses sentiments. On a de lui les scènes le plus touchantes du théâtre Grec.

Même au temps d'Eurypide, qui avait pour se guider les travaux de ses devanciers, l'épopée agissait sur la tragédie, tant il est vrai que le vieil Homère ne paraît pas comme le commun des mortels, et qu'on semble avoir eu raison de lui donner pour ancêtres les dieux et les muses. Ses prologues sont trop longs.

Le poëte philosophe chercha à lutter avec ses rivaux pour le premier prix de la tragédie. On ne lui attribue que cinq victoires. D'ailleurs, on le reconnaît généralement inférieur à Eschyle et à Sophocle. Les malheurs qui l'avaient frappé dans sa femme et ses enfants contribuèrent à assombrir son talent. Aussi, ses tragédies portent elles une emprunte marquée d'une profonde mélancolie. Schlegel, dont l'opinion sur Eurypide n'est pas partagée par d'autres critiques, s'exprime ainsi : Quand on considère Eurypide en lui même, sans le comparer à ses prédécesseurs? quand on rassemble ses meilleures pièces, les morceaux admirables contenus dans quelques autres, on peut faire de lui l'éfoge le plus pompeux. Mais si au contraire on le contemple dans l'ensemble de l'histoire de l'art, si l'on examine sous le rapport de la moralité l'effet général de ses tragédies et la tendance des efforts du poëte, on ne peut s'empêcher de le juger avec sévérité et de le censurer de diverses manières. Il est peu d'écrivains dont on ne puisse dire avec vérité tant de bien et tant de mal. C'est un esprit extraordinaire, vraiment ingénieux, d'une adresse merveilleuse dans tous les exercices spirituels, mais parmi une foule de qualités aimables et brillantes, on ne trouve en lui ni cette profondeur d'une âme élevée, ni cette sagesse harmonieuse et ordonnatrice que nous admirons dans Eschyle et dans Sophocle. Il chercha toujours à plaire sans être difficile sur les moyens. De là vient qu'il est sans cesse inégal à lui-même, il a des passages d'une beauté ravissante, et d'autres fois, il tombe dans de véritables trivialités. Mais avec tous ses défauts il possède la facilité la plus heureuse et un certain charme séduisant qui ne l'abandonne point.

Eurypide a suivi son époque. Il marque cette transition de l'époque religieuse à l'époque philosophique. Le poëte a suivi la marche de l'art en suivant le mouvement des esprits. Quelques uns ont vu là un progrès plutôt qu'une réaction. Du moins, s'il y avait décadence d'un côté, il y avait certainement progrès de l'autre. "En effet, ajoute Mr. Artaud, Eurypide a découvert un monde inconnu, le monde de l'âme, et c'est la source de ses plus brillants succès. Quelque reproche qu'il mérite d'ailleurs on ne peut méconnaître en lui un grand peintre du cœur humain. C'est par là qu'il touche, qu'il attache et qu'il doit plaire dans tous les temps, parce qu'il a tracé les sentiments éternels de notre âme."

Comme tous les écrivains anciens, la plupart de ses œuvres devinrent la proie du temps. Sur environ 75 tragédies, il ne nous en reste que 18, et un drame satyrique intitulé Cyclope. Yoici le titre de ses pièces : lo. Hécuhe, 2o. Oreste, 3o. les Phéniciennes, 4o. 31édée, 5o, Hippolyte, 6o. Alceste lo. AndroTnaque, 8o. les Suppliantes, 9o. Rhésus, lOo. les Troytnnes, Ho. les Bacchantes, 12o. les Héraclides, 13o. Hélène, 14o. Ion, 15o. Hercule furitux, 16o. Hlectre, 17 o. Ephigénie en TaurideylSo. Ephigénie en Aulide.

Les deux dernières sont les chef-d'œuvres du théâtre d'Eurypide. De tous les auteurs dramatiques anciens, Eurypide est celui qui fut le plus imité par les modernes. Les tragiques français les plus distingués ont traité les mêmes sujets, souvent avec plus de succès. Ephigénie en Tauride fut imitée par Grimond de la Touche. Sa Théhaïde est aussi empruntée aux Phéniciennes. Corneille y a tiré sa Médée, Voltaire et Crébillon leur Oreste.

En terminant nous citerons les paroles qu'il met dans la bouche d'Hécube et qu'elle adresse à Hélène. On voit que le poëte philosophe fait la réfutation la plus nette du polythéisme antropomorphique, ce qui fait d'Eurypide le digne disciple de Socrate et d'Anaxagore. " N'accuse pas les déesses de folie pour parer tes vices ; mon fils était d'une rare beauté et à sa vue ton cœur s'est personnifié en Yénus. Les passions impudiques des mortels sont en effet la Vénus qu'ils adorent."

Virgile devait dire plus tard (1)

An sua cuique Deus fit dira cupido.

(1) Enéide Liv. IX, V. 185.

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