PREMIERS MONUMENTS LITTÉRAIRES
Des causes différentes produisent quelque fois des effets analogues. Les lettres civilisèrent la Grèce : Rome s'accrût par les armes, Athènes mettait son orgueil dans les beautés poétiques qui germaient
(1) L. Lalauue, Un million de faits, Thilologie, p. 1298.
sur sa terre privilégiée ; Rome n'avait qu'une idée, qu'un but, la conquête du monde. Tout ce qui lui portait ombrage devenait le deltnda est Carthago de Caton l'ancien. C'était la parole la plus entraînante que la Rome antique pouvait entendre. Le Latium, Carthage, l'Espagne, les Gaules et l'Afrique, toutes les nations qui se proclamèrent indépendantes, durent subir tour à tour le joug de cette reine impitoyable. Avec cett'j fièvre de conquêtes, d'agrandissements, de richesses matérielles, Rome, dans les premiers temps, devait accorder aux lettres un rôle secondaire. Seule la carrière militaire conduisait aux grandes dignités. Plus que partout ailleurs la littérature tarda à se développer.
La première période de la littérature romaine, qui commence aux premiers âges de Rome, nous ofi"re quelques traits d'esprit. Les premiers efforts, ces premiers jets de lumière permettent d'étudier de près la marche du progrès intellectuel et les tendances de l'esprit humain se frayant une route à travers les obstacles et l'ignorance.
Les conquêtes romaines se succédèrent plus rapides que l'histoire pouvait les enregistrer, et la gloire nationale prit des proportions colossales. A l'intérieur, le peuple avait à lutter pour sa liberté contre les empiétements des patriciens. C'est alors que l'institution tribunienne, par laquelle des magistrats étaient chargés de défendre le peuple dans les assemblées, prit naissance ; alors naquit la science du droit et l'éloquence eut un rôle à jouer. La toge de l'avocat marqua autant de dignité que l'épée du guerrier. La vie des camps et le barreau furent donc à peu près les seules carrières dignes de l'ambition des Romains.
Les premiers monuments littéraires que nous ayions de ces temps reculés sont quelques fragments de vers salliens que Yarron nous a transmis. Ces chants, appelés examenta, sont d'une poésie barbare ; au temps d'Horace on ne les comprenait plus. Ajoutons à cela une chanson des frères Arvales, prêtres institués par Romulus ; quelques fragments des lois de Numa, une loi de Servius Tullius, un traité conclu avec les Carthaginois, la fable de Ménénius Agrippa, la loi des douze tables, une inscripition au piédestal de la colonne rostrale érigée en l'honneur du Consul Duilius, des inscriptions sur les tombeaux de Lucius Cornélien, de son fils et d'Atticus Calatinus; les deux prédictions du devin Marcius; un sénatus-consulte rendu en 566 rapporté par Tite-Live ; et enfin, quelques fragments épars de poésie
fugitive et des cliansons de table qui faisaient tantôt l'éloge des hommes illustres, tantôt celui du vin et des convives : — voilà à peu près tout ce que nous trouvons de remarquable à cette époque reculée.
Horace nous désigne en outre les poésies fesctnnines, sortes de dialogues qui servaient à égayer les campagnards aux beaux jours des vendanges. C'était un dévergondage populaire et effréné, sans licence et sans art. La loi des douze tables mit un frein à ces chants tracassiers qui attaquaient la réputation de s honnêtes gens.
D'après Tlte-Live, Rome vit apparaître à cette époque deux genres de poésie dramatique, si nous pouvons donner ce nom aux jeux scèniques que cet écrivain veut désigner. Les acteurs de ces pièces, connus sous le nom d'histrions, étaient des hommes qui dansaient au son des flûtes. Puis, pour imiter davantage les Etrusques, on joignit aux danses et aux pantomimes les dialogues gais et satyriques des troupes des farceurs. La jeunesse romaine prit en goût ces amusements et l'on commença à attaquer en vers tous les ridicules. On imita les drames satyriques des Grecs, sauf le chœur qu'on avait complètement retranché. On nommait ces premières représentations, Atellanes, d'Atella, ville des Osques où l'on conçut l'idée de ces jeux scèniques.
Ce fut à peu près tout ce que produisit Rome pendant les cinq premiers siècles de sa fondation.
POÉSIE DRAMATIQUE
Les premières productions littéraires de cette époque de développement appartiennent surtout au genre dramatique. On imita les Grecs surtout dans la comédie, souvent même on se contenta de les traduire. En Grèce, la tragédie apparut la première, la comédie vint ensuite. A Rome on peignit de préférence les folies des hommes que leurs infortunes.
C'est ce que nous démontre la liste des auteurs de cette époque; en tête de laquelle se trouve Andronicus (240), le plus ancien poëte dramatique des Romains. Nous avons les titres de dix-neuf de ses tragédies et quelques fragments insignifiants. Il composa, en outre, un poëme sur l'histoire romaine, des chants erotiques, une hymne à Junon et peut-être aussi une Odyssée latine mentionnée par Cicéron. La dureté de son style s'explique et se comprend.
La langue grecque était celle de tous les lettrés de Rome. Ils étaient en fort petit nombre. La plupart venaient de la Grèce, ou bien
avaient puisé leur science dans les colonies. Ce petit nombre cependant finit par inspirer le goût et l'amour des lettres.
Naevius (274) reçut une éducation grecque. Il composa des comédies remplies de satyres et d'invectives. Jeté en prison à cause de cette license il composa deux autres comédies, Mariolus et Léon, qui lui valurent la liberté. De tous ses ouvrages il nous reste que les titres de 76 pièces parmi lesquelles se trouve une tragédie nationale connue sous le titre de Alemoniae Romuli et Rémi. Cicéron attache beaucoup d'importance aux écrits de ce poëte, et Virgile lui a emprunté des beautés. Horace s'est montré plus sévère dans son appréciation.
Il est déplorable que les ouvrages des poètes de la première période ne nous soient pas parvenus. C'est à peine s'il nous en reste quelques fragments et les titres de leurs compositions. Nul doute que sur le nombre il s'en est trouvé qui furent véritablement inspirés. Si l'on en croit Aulu-Gelle, Naevius occuperait la troisième place parmi les poètes comiques latins, immédiatement après Plante et avant Térence qu'il range au sixième rang.
Cicéron, Quintilien, Ovide, Cornélius-Népos et Lucrèce, parlent d'Ennius (239-169) comme d'un poëte savant et plein de mérite. Horace, Sénèque et Virgile le traitent avec moins de ménagement. Cependant on ne peut disconvenir que la poésie d'Ennius est plus élégante que celle de ses devanciers. Son vers ne manque pas de nerf ni de précision. Il respire même, dit Schlegel, une haute inspiration poétique. Il fut certainement pour son époque un homme de génie ; car, s'il est vrai que le génie soit un, il ne se développe pas de la même manière sous des influences différentes et avec des secours inégaux. Ennius composa les annales de la Eépublique en vers hexamètres, traduisit 28 tragédies grecques, un livre de préceptes, etc.
Csecilius Statius (168) composa 45 comédies imitées de Ménandre, de Philémon et d'Apollodore. Les anciens s'accordent peu sur le mérite de ses écrits. Quelques uns le placent au premier rang parmi les poètes comiques.
Pacuvius (218-128), remarquable comme poëte et comme peintre, composa des pièces, des satyres, et un ouvrage moins grave, connu sous le nom à' Erotopoegnia. Horace et Quintilien le trouvent supérieur à Ennius.
Plante et Térence occupent un rang marquant dans la littérature
romaine. Ces deux écrivains peuvent donner une idée des progrès littéraires de cette époque. Ils forment dans la poésie la transition au siècle d'Auguste. Avec eux le language s'épure. Erasme pense que personne n'a contribué plus que Térence à la pureté du latin. D'autres font la même louange à Plaute. Ces remarques sont certainement justes et ces louanges méritées. Cicéron, Virgile, Horace et tous les grands écrivains de la seconde période ont bien leur part de mérite dans le perfectionnement de la langue latine, mais ils n'avaient pas à la former du moins sous le rapport littéraire.
Plaute et Térence au contraire n'avaient pour se guider que des clartés douteuses. Ils s'élevèrent par leur génie.