CHAPITRE IV
Les Littératures Arabe et Persane.
I. La Littérature Arabe : Idiome— Influence du Coran sur la Littérature Arabe — Le3 Abassides— Aaroun-al-Raschild — Al-Mamoun — Les Sept Poèmes suspendus au Temple de la Mecque — Les Mille et une Nuits — La Science, les Lettres et les Arts a Bagdad du Ve. au Xe. Siècle — Les Maures d'Espagne— Décadence — IL La Littérature Persane : Idiome — Livres Sacrés — Le Zend-Avesta — Littérature Persane Moderne — Du Xe au XVe Siècle — Ferdoucy — Les Orientalistes A l'œuvre — La Question d'Orient.
" Les nations de l'Ettrope, après avoir vieilli dans la barbarie, n'ont été éclairrées que par l'invasion des Maures et l'arrivée des Grecs."
Bailly.
L'arabe, ou branche arabique, appartient à la classe des langues sémitiques, conjointement avec les branches hébraïques^ syriaques, médiques, et ahyssiniques.
La branche arabique renferme Varàbe, qui comprend : lo. \arahe ancien, éteint depuis longtemps, et se subdivisant en deux dialectes : VHamiar, qui nous est inconnu, et le Kortisch, parlé dans l'Arabie Occidentale et les environs de la Mecque ; 2o. Y Arabe littéral, ou langue du Coran, dérivant du Koreisch, éteinte depuis longtemps, mais restée comme lyturgique et littéraire chez la plupart des nations mahométanes. Son alphabet est composé de 28 lettres et de 3 points-voyelles; 3o. V Arabe vulgaire parlée dans l'Arabie, la Mésopotamie, la Syrie, l'Egypte, la Nubie, dans les états barbaresques, etc.
Ces dialectes sont peu différents entre eux. Les principaux sont r Yemen, le Théhama, le Bédouin, le Syrien, le Maronite, le Druse, le
Mapoule, parlé sur la côte de Malabar, le Chaliale, sur la côte de Coromandel, V Egyptien^ le Mogrehin ou Maure, dans les Etats barbaresques ; le Maltais et le Mazarale, en usage jadis en Espagne et qui était encore parlé à la fin du XVIIe, siècle, dans quelques localités de l'Andalousie. Les Arabes ont trois genres d'écriture : le Covfique, qui n'est plus en usage ; le Meskhi, employé par les Arabes de l'Asie et de l'Afrique orientale, le Maghrehy, usité dans l'Afrique du Nord. (1).
La barbarie, c'est-à-dire l'ignorance régnait dans l'Occident ; la population et les richesses étaient disparues.. L'invasion des barbares, la tyrannie féodale, les guerres intestines, la multitude et le peu de fixité des dialectes, la répression des libertés de la pensée, toutos ces causes réunies firent naître la barbarie sur les débris de la civilisation romaine. Mais à cette même époque, une nation nouvelle, mue par l'esprit de conquête et d'agrandissement, fondait en Orient un empire considérable, s'étendant sur les contrées des anciens Mages et des Chaldéens, d'où les premières connaissances avaient été répandues sur la terre ; sur la fertile Egypte, longtemps le dépôt des sciences humaines ; sur la riante Asie- Mineure, où la poésie, le goût et tous les beaux-arts s'étaient développés ; sur la brillante Afrique, patrie de l'éloquence impétueuse et de l'esprit le plus subtil : ce fut l'empire mahométan.
Le trait caractéristique de la poésie arabe est son rapide accroissement. Le siècle de Périclès avait été préparé par plus de huit siècles de culture progressive ; le siècle d'Auguste était aussi le huitième de la fondation de Rome ; le siècle de Louis XIV, le douzième depuis Clovis ; le siècle d' Al-Mamoun, le père des lettres et l'Auguste de Bagdad, n'est pas éloigné de 150 ans de la première origine de la monarchie.
L'époque la plus barbare ou l'origine du progrès littéraire des Arabes, répond à l'année 641 de notre ère, époque de l'incendie de la bibliothèque d'Alexandrie par Amrou, général du Khalife Omar.
Les premières impulsions véritablement littéraires ont été données à l'Arabie par le Coran. Ce livre n'a pas seulement servi à fonder une foi religieuse mais aussi à créer une littérature nationale. Mahomet s'offrait comme le représentant de l'intelligence contemporaine ; à ceux qui révoquaient en doute sa mission divine, il répondait en donnant pour preuve l'admirable beauté d'un style qui n'est surpassé que par celui des
(1) L. Lalanne : Un Million défaits.
LITTÊRATUKE ARABE. 149
écrivains de la Bible. Il défia tous ses contemporains, et resta vainqueur dans la lutte. Le prophète, en donnant pour sommet à la pyramide de son édifice religieux, l'unité majestueuse de la divinité suprême, lui avait assigné pour base le respect de la science ; partout il établit des écoles. La lecture du Coran devint nécessaire aux fidèles ; les sept Kourrai- Sabals, ou lecteurs orthodoxes du Coran, instruisirent les adeptes dans l'art d'accentuer le livre saint, de s'arrêter aux endroits convenables, de reprendre haleine dans certains passages et de s'agenouiller après certaines périodes, mais la rigueur de cette sainte vénération fut fatale; agissant sur des imaginations orientales, elle emprisonna dans une servile enceinte d'observations matérielles et immuables l'étude, toujours progressive pour être féconde. Ainsi, les préceptes que le prophète avait voulu faire servir à l'agrandissement de la science concoururent à l'étouffer. (1)
La famille des Abassides, en montant, en 750, sur le trône des Khalifes, y porta l'amour passionné des arts, des sciences et de la poésie.
Ali, quatrième Khalife après Mahomet, accorda le premier quelque protection aux belles-lettres ; son rival et son successeur Moaviah, le père des Ommiades (661-680) leur fut plus favorable encore. Il s'entoura de poètes et de savants.
A l'extinction de la dynastie des Ommiades, celle des Abassides qui monta sur le trône fut encore plus favorable aux lettres. Le second Khalife de cette dynastie, Mansour (754-775), fit venir auprès de lui un médecin grec qui, le premier, donna aux Arabes des traductions des plus savants ouvrages des Grecs sur la médecine.
L'historien Elmacin assure que le célèbre Aaroun-al-Raschild (786- 809) n'entreprenait jamais de voyages sans amener au moins cent savants à sa suite. Sous son règne, il ne se bâtissait pas une mosquée sans qu'une école y fut attachée. Cet exemple fut imité par ses successeurs. Il n'était pas assez fanatique pour refuser les lumières qui lui venaient d'une autre religion et son grand chef des écoles était un chrétien nestorien de Damas.
Mais le vrai protecteur, le père des lettres arabes fut Al-Mamoun (Mohammed- Aben- Amer), septième Khalife Abasside, et fils d' Aarounal-Raschild. Déjà, du vivant de son père et pendant un voyage au
(1) Etudes Littéraires, J. Cruice, p. 287.
Khorasan, il choisit pour l'accompagner les hommes les plus célèbres par leurs connaissances, entre les Grecs, les Romains et les Chaldéens. Devenu souverain (813-833), il lit de Bagdad la capitale des lettres. Les études, les livres, les savants, étaient l'objet presque unique de son attention. Les lettrés devenaient ses favoris : ses ministres n'étaient occupés que des progrès de la littérature, et l'on eût dit que le trône des Khalifes avait été élevé pour les muses. Il appelait à sa cour, de toutes les parties du monde, tous les savants dont il découvrait l'existence ; il les y retenait par des récompenses, des honneurs, des distinctions de tout genre. Il rassemblait des provinces sujettes, de la Syrie, de l'Arménie, de l'Egypte, tous les livres importants qu'on pouvait y découvrir ; c'était le plus précieux des tributs. Les gouverneurs de province, tous les employés de l'administration étaient chargés, avant toute chose, de recueillir les richesses littéraires des pays conquis, pour les porter au pied du trône. On voyait entrer dans Bagdad des centaines de chameaux chargés uniquement de manuscrits et de livres, et tous ceux qu'on croyait propres à augnienter l'instruction publique étaient aussitôt traduits en arabe, pour être mis à la portée de tout le monde. Des maîtres, des censeurs, des traducteurs, des commentateurs de livres formaient la cour d'Al-Mamoun, qui paraissait bien plutôt une docte académie que le centre du gouvernement d'un empire guerrier. Les sciences étaient, avant tout, ■ favorisées par le Khalife ; la philosophie spéculative pouvait s'exercer sur les plus hautes questions, malgré la défiance jalouse de quelques Mu. sulmans fanatiques qui accusent le Khalife d'ébranler ainsi l'islamisme. La médecine comptait sous son empire plusieurs de ses plus illustres docteurs. Le droit lui avait été enseigné par le célèbre Kossa, et comme c'était aux yeux des Musulmans, de toutes les sciences, la plus religieuse, c'était elle à laquelle ses sujets se livraient avec le plus d'ardeur ; tandis qu'Al-Mamoun était dominé par son goût pour les mathématiques, qu'il étudia avec de brillants succès. Il entreprit la grande opération de mesurer la terre, et il la fit accomplir à ses frais par ses mathématiciens. (1)
Il y eut alors une véritable fièvre pour l'étude ; point de village qui n'eut son académie. A côté de Bagdad, s'élevèrent et se rendirent remarquables dans les sciences, les lettres et les arts, Bassora et Cufa.
(1) s, Sismondi : De la littérature du Midi de V Europe.
Balkp, Ispahan et Samarcande étaient également des foyers de sciences. Le même zèle avait été porté par les Arabes loin des frontières de l'Asie. Le juif Benjamin de Tudele, rapporte dans son Itinéraire, avoir trouvé à Alexandrie plus de vingt écoles pour l'enseignement de la philosophie. Le Caire, les villages de Fey et de Maroc, avec leurs immenses bibliothèques, surtout l'Espagne, furent le siège des sciences arabes. Cordoue, Séville, Grenade se disputèrent la magnificence de leurs écoles et de leurs bibliothèques. En sorte que, dans la vaste étendue de la - domination arabe, dans les trois parties du monde, le progrès des lettres avait suivi celui des armes et la littérature conserva tout son éclat pendant cinq siècles, depuis le IXe jusqu'au XlVe siècle.
Les études philologiques ne furent pas négligées en Arabie. De bonne heure, on s'occupa de perfectionner l'instrument de la pensée, la langue. Deux écoles rivales, celle de Bassora et celle de Cufa, qui fournirent un grand nombre de savants, analysèrent avec subtilité toutes les règles de la langue arabe.
Les traités sur la grammaire et la rhétorique sont nombreux. Casiri a compté et cité plus de 300 Codices sur ces matières dans la seule bibliothèque de VEscurial. Les auteurs les plus renommés sont : Ibn-Kotaïbab (829-890) qui s'est fait connaître par un Livre des notices, ses Explications du Koran et surtout par son Code d'Instruction, ou traité des divers genres de style et d'éloquence; Salah-Eddyn, connu par son traité de V Ecrivain et du poëte ; et le plus célèbre d'entre eux, Malekben-Anâs (825) dont les principaux ouvrages philologiques sont la Base des paroles, la Pureté de la langue arabe, une Prosodie, un Art de bien lire, &c.
A l'étude de la grammaire, on joignit celle de la rhétorique. Du temps même de Mahomet, l'éloquence avait pris quelqu'importance. Nul doute qu'à cette époque apparurent un grand nombre de véritables orateurs qui, convaincus de la loi nouvelle, s'adressèrent aux anciens pour les entraîner dans leurs convictions. Peut-être même est-ce le cas de dire que l'éloquence de cette époque était plus véritable que celle des rhéteurs arabes ou de leurs fameuses écoles. L'éloquence politique n'exerça jamais chez eux une véritable influence, vu la forme autoritaire de leur gouvernement. Mais, en revanche, l'éloquence académique et ' l'éloquence de la chaire furent beaucoup cultivées. Les philosophes arabes ne laissaient pas passer une occasion de développer devant les assemblés
152 HISTOIEE DE LA LITTÉKATURE.
savantes la richesse et l'harmonie de leur langue. C'est dans ce dernier genre que se distingua Malek et Harisi, qui furent mis au rang de Cicéron et de D.'mosthène.
Outre ces deux orateurs, on mentionne encore Fakr-eddyn (1149) et Al-Khatyle (1313). Toutefois, les arabes n'atteignirent jamais la haute éloquence. Sous la tyrannie de leurs institutions théocratiques, ils ne pouvaient produire aucun orateur véritable.
Sorties d'une même source, d'une même unique loi, la théologie et la jurisprudence ne furent et ne purent être que des commentaires du Coran. Elles expliquèrent, elles appliquèrent ensemble ce code universel, dans l'ordre religieux et dans l'ordre civil, sans qu'il soit possible de délimiter clairement leur domaine respectif. Dès l'origine de l'Islam, il fut décidé que quatre livres seuls renfermaient toute la doctrine sacrée. 1. Le Koran, lois écrites du prophète ; 2. Le Hadyz^ lois orales du prophète, recueillies après sa mort ; 3. h' Idjima-al-Oummeth, lois apostoliques ou gloses faites par les quatre premiers Khalifes, les Khalifes parfaits ; 4. Le Kiyaz ou Makoul, décisions canoniques des premiers Imâns. Hors de là tout est hérésie, et c'est dans ce cercle infranchissable qu'est enfermée, depuis 12 siècles, la législation religieuse, politique, civile et criminelle des Musulmans. Cependant, et par la raison même que la législation entière d'une foule de peuples devait découler par l'interprétation d'une source unique, confuse, incomplète, le nombre des commentateurs, soit théologiens, soit juristes, est vraiment immense (1).
On assure que la nation arabe a produit plus de poètes que toutes les autres nations ensemble. La poésie arabe, dit Sismondi, a commencé avant même que l'usage de l'écriture fut devenu universel, et de toute ancienneté, un concours de poëtes et des jeux académiques étaient célèbres chaque année dans la ville d'Ocadh. Mahomet les interdit comme un reste d'idolâtrie. Sept des plus fameux parmi les anciens poëtes sont désignés par les écrivains orientaux sous le nom de pléiade arabique ; et leurs ouvrages étaient suspendus autour de la" Caaba, ou temple de La Mecque. Mahomet lui-même cultiva la poésie, aussi bien que Ali, Amrou, et quelques uns des plus célèbres parmi ses premiers compagnons ; mais après lui, il semble que les muses arabes furent muettes jusqu'au règne des Abassides. C'est sous Aaroun-al-
(1) L. Viardot. Histoire des Arabes et des Maures d'Espagne ; vol. 2 p. 107.
Raschild et son successeur Al-Mamoun, c'est plus encore sous les Omniades d'Espagne, que la poésie arabe est arrivée à sa plus grande splendeur. C'est alors qu'apparurent ce grand nombre de poëtes, d'amants chevaleresques, de princesses filles de roi, que les orientalistes comparent à Anacréon, à Pindare et à Sapbo. Al-Monotabbi paraît le prmce de tous ces poëtes.
Le premier des sept poëmes suspendus au temple de La Mecque était une idylle ou casside d'Amral-Keisi, jeune prince arabe, aussi célèbre par la fécondité de son imagination que par les malheurs dont sa vie fut remplie. Son poëme est le meilleur exemple que l'on puisse donner de l'églogue arabe.
Taraffah est l'auteur du second Moallakah. Insouciant en tout, excepté pour la poésie, cet écrivain avait laissé voler ses chameaux par une tribu voisine. C'est pour répondre aux sarcasmes que lui attirait cette nonchalance qu'il écrivit un poëme. Cet ouvrage consiste surtout dans la description de son chameau ; description beaucoup trop longue pour ce qu'elle offre d'intéressant.
Zohair, dans le troisième Moallakah, chante la gloire de Narem et Hareth, chefs de deux tribus réconciliées. Il déplore les malheurs de la guerre et termine par des sentences religieuses.
Le quatrième poëte dont les œuvres étaient écrites en lettres d'or et suspendues au temple, fut Lebeid qui chante la supériorité de sa tribu. Il a de la verve et de l'entraînement en certains endroits, en d'autres, de la délicatesse, de la grâce et de la sensibilité. Il consacre aussi plusieurs pages à la description de son chameau Remarquons ici que cet animal joue un rôle important chez les Arabes. Rien de noble à leurs yeux comme le compagnon fidèle de leurs entreprises. Aussi, le chameau figure non-seulement dans les récits de guerre et de commerce mais encore dans les romans et la simple narration joyeuse.
Le poëme d'Antara fut composé vers le Vie. siècle de notre ère, à l'occasion d'une guerre allumée entre deux tribus arabes. Jones remarque que le style est noble, élevé et très beau dans les descriptions.
Le sixième et le septième Moallakah sont deux plaidoyers d'une cause célèbre plaidée devant le roi appelé à juger les différends de deux tribus 5 l'un, le sixième, est d'Amrou, l'autre, le septième, est de Hareth ; c'est le plus important de tous les poëmes suspendus. A la fierté et à la conscience de ses droits qui régnent dans ce poëme, se joignent une gravité
et une sorte de philosophie simple et touchante qui, conviennent au grand âge que l'on suppose à son auteur. (1)
La poésie orientale est toute entière lyrique ou didactique. Les Arabes, dit un critique, ont écrit sans fin des poésies d'amour ; des poésies funèbres, sur la mort de leur héros ou de leurs belles ; des poésies morales, parmi lesquelles on peut ranger les fables ; des églogues, des satyres, des descriptions et surtout des poésies didactiques sur toutes les sciences, mêmes les plus sèches, comme la grammaire, la rhétorique ou le calcul ; mais entre tant de poëmes arabes, dont le catalogue seul forme à l'Escurial une collection de vingt-quatre volumes, il n'y a pas un poëme épique, pas une comédie, pas une tragédie.
Jones a voulu cependant donner le nom de poëme épique à l'histoire de Timour ou Tamerlan, écrite en prose poétique par Ebn-Arabschâh.
M. de Sismondi observe qu'on pourrait plutôt donner ce nom à l'ouvrage de Ferdoucy (1019), intitulé Schah-Namah. C'est un poëme en 60,000 distiques, sur tous les héros et tous les rois de la Perse. Le héros du poëme est Rustem, l'Hercule de la Perse.
La subtilité, l'éclat de l'imagination, le luxe des images et des pensées, la grandeur, l'abondance, la richesse, l'harmonie, tout cela se rencontre dans la poésie arabe. Egalement, ce qui caractérise le goût oriental c'est l'abus de l'imagination et l'abus de l'esprit. Ces métaphores hardies, ces images éblouissantes, ces allégories prolongées rendent fades et monotones ces compositions fardées.
La poésie des Arabes est rimée comme la nôtre ; la rime s'étend même plus avant dans la construction des vers, et l'uniformité de son se retrouve souvent dans la phrase toute entière. De plus, la poésie lyrique est soumise à des règles particulières, ou sur la forme des strophes, ou sur l'ordre des rimes, ou sur la longueur des poëmes ; elles étendent à toute la période cette harmonie poétique qui régit déjà chaque phrase ou chaque vers. Les deux formes de versification les plus usitées sont la gazelle et la casside ; l'une et l'autre sont composées de distiques.
Si les Orientaux n'ont pas d'épopée ils ont inventé un genre qui leur est propre et qui remplace chez eux le spectacle et le genre épique. Ils ont inventé ces contes dans lesquels leur brillante imagination pétille à chaque phrase. Ces contes nous sont parvenus décolorés par de froides traductions, mais s'il nous était donné de lire dans la langue arabe ceg
(1) Sylvestre de Sacy ; William Jones Poeseos Asiaticœ commentarii.
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poëmes rêveurs et fantasques, nous ne saurions trop admirer cette fécondité et cette abondance de fiction qui étonnent et ravissent. La plus célèbre série de ces contes est sans contredit les Mille et une Nuits. Ce recueil immense n'est pas la propriété d'un seul homme mais c'est la propriété de toute l'Arabie. Tout le monde y a co-opéré ; c'est plutôt le produit de l'imagination d'un peuple que celui d'un homme. Il est surprenant de voir le rôle que ces contes ont joué sur les commencements des littératures européennes. Les romans de chevalerie du moyen-âge n'étaient que des imitations de la chevalerie des Mille et une Nuits. Les vieux fableaux français, italiens, et espagnols ont puisé dans ces fables la plupart de leurs thèmes et les anciens chroniqueurs l'ordonnance de leurs relations.
Les sciences exactes : l'arithmétique, la physique, l'histoire naturelle, l'astronomie, etc., ont été cultivées par les Arabes. L'histoire a surtout attiré leur attention.
Hadgy Khalfâ, dans sa Bibliothèque orientale, compte jusqu'à 1200 historiens qui ont fait usage de la langue arabe ; et d'Herbelat, après lui, cite au moins 200 ouvrages dont le titre Tarikh ou Thabakat, indique une Histoire particulière ou générale. Ces chiffres indiquent que l'histoire était une des branches les plus cultivées chez les Arabes. Tous ces écrits se recommandent cependant moins par la hauteur des vues que par la minutieuse exactitude des faits ; ce sont des chroniques, des légendes, des annales.
Parmi les principaux historiens arabes il faut mentionner Al-Tabary (839), auteur de la première Histoire universtlle qu'aient écrit les Arabes, et qui s'étend de la création du monde jusqu'à l'année 302 de l'hégire; Aboulfarage (897-967), qui écrivit sur V Origine des Omméya- <:?es,sur les Emigrations et conquêtes des Arabes ; Abdallatif (1161-1231), auteur d'une excellente Description de V Egypte ; l'aîné et le plus célèbre des trois frères Ibn-al-Atsyr (1160-1233), dont le grand ouvrage historique est intitulé, Chronique complète ; Chéhab-eddyn (1200-1267), dont les écrits sur l'époque^ de Nouradin et de Saladin ont servi à toutes les histoires des croisades ; Inb-Khilkan (1211-1282), surnommé le Plutarque arabe par son fameux livre la Vie des hommes illustres ; Aboul-Féda (1273-1331), célèbre par son Histoire abrégée du genre humain, vaste chronique universelle, en cinq parties, qui s'étsnd de l'époque des patriarches jusqu'à 1328; Nowaïry (1331), auteur du livre
intitulé, Tout ce qu'on peut savoir à propos des Belles-lettres, où il étudie la plus haute antiquité des Arabes; Makrizy (1358-1442), célèbre par sa description historique de l'Egypte, ses traités des Monnaies, des Poids et Mesures, etc.
Parmi les historiens arabes de l'Espagne on mentionne surtout Al- Faradhy (1012), qui a laissé une Chronique des Savants et une Histoire des poètes; Aben-Hayan (988-1076), auteur du Kitale-al-Mohta-hys-tb et du Kitah-al-Matyn, livres qui formaient, dil>on, 80 volumes dont il nous reste que des fragments : le Khatyb de Grenade, qui a composé une Chronologie des Khalifes et une Histoire des Rois de Grtnade jusqu'à Mahomed V; Ebn-Khaldoun (1332-1406), qui a écrit avec un grand talent les annales de sa nation.
La géographie chez les Arabes faisait partie de l'histoire ; elle se bornait comme celle de Strabon à la topographie et à la statistique, vu qu'on ne possédait pas encore les connaissances qui ont servi de bases à cette science toute moderne. Les principaux géographes arabes sont Aboul- Feda, auteur de la Vraie situation des pays ; Al-Bekry (1094) ; Ebn-al- Ouardy, (1350) Ibn-Ayàs, Léon Laffricain, Edryz (1099).
La connaissance de la Géologie se rattachait également à l'histoire. On cite l'ouvrage de l'imân Al-Merouzy qui comprenait, jusqu'à l'année 1166, quatre-vingt volumes, et qu'Aly-ben-Athyr-al-Ghézéry porta, en l'année 1254, jusqu'à cent volumes; (1)
On doit aux Arabes l'invention des dictionnaires historiques. Ils avaient des dictionnaires biographiques, antiques, géographiques, topographiques, bibliographiques, etc. Ils cultivèrent la numismatique. Enfin, ils poussèrent si loin la passion d'écrire l'histoire qu'il^ composèrent des traités historiques sur les chameaux et les chevaux célèbres.
Ils étudièrent avec passion la philosophie. Averrhoès (1198), le grand commentateur d'Aristote; Avicenne (1037), philosophe profond et médecin célèbre; Al-Gazeli (1111), qui soumit les études religieuses à la philosophie, sont les plus célèbres d'entre eux.
Abou-Kyhan-al-Byrouny (941), voyagea pendant 40 ans pour étudier la lithologie, et son traité de la connaissance des pierres précieuses est peut-être l'ouvrage le plus érudit qui ait été écrit sur cette question. Ibn ou Abn-al-Beïthar (1248), se livra avec passion à la botonique, publia trois livres, l'un sur la vertu des plantes, l'autre sur les pierres et
(1) Louis Viardot, Histoire des Arabes et des Maures d^ Espagne, II. 109.
les métaux, le troisième sur les animaux. Al-Rasiet Ali-Ben-al-Abbas se distinguent également dans les sciences naturelles.
Les arts, les inventions, les découvertes ont été poussés très loin par la civilisation arabe.
La chute du pouvoir de Abassides (vers le Xe siècle) avait entraîné avec elle la décadence parallèle et progressive de la poésie et des arts. Le grand foyer d'illustration de Bagdad commença à pâlir. Il faut en rechercher la cause chez les Arabes eux-mêmes, auxquels l'idolâtrie pour le Coran n'inspirait que haine et mépris pour l'éclat factice et profane des lettres.
Il n'est pas inutile de remarquer, observe M. Guiguené, que parmi tant de livres de science, traduits du grec par les Arabes, et qu'ils firent les premiers connaître aux peuples modernes, il ne s'en trouve, pour ainsi dire, aucun de littérature. Homère lui-même, qui cependant fut traduit en syriaque, sous l'empire d'IIaroun-al-Ila.schild, ne le fut dit-on jamais en arabe. On n'y fit passer ni Sophocle, ni Eurypide, ni Sapho, ni Anacréon, malgré la passion des poètes arabes pour les sujets d'amour, ni Hésiode, ni Aratus, malgré leurs penchants à traiter les sujets didactiques, aucun poëte, aucun auteur purement littéraire. Quelque soit la cause de cette singularité le résultat fut que leur littérature garda ce caractère original, que ses beautés comme ses défauts lui appartiennent, et qu'au lieu d'avoir une littérature grecque en caractère arabe, comme on en avait eu une, ou à peu près, en caractères latins, l'on eut et l'on a encore une littérature proprement et spécialement arabe. C'est principalement par leurs fables ou romans, et par leur poésie qu'ils ont influé sur le goût de la littérature moderne comme ils ont influé par leurs traductions sur les sciences. (1)
Ainsi, rien n'est mieux démontré que l'influence du génie oriental sur l'Europe. M. Yillemain résume ainsi l'étude de cette question : incontestable supériorité de la civilisation arabe du IXe siècle au Xe siècle ; chef-lieu de cette civilisation en Espagne ; influence exercée par le voisinage, la communication des cours, le mélange des peuples ; reflet de l'imagination et de la poésie arabes parmi les chrétiens du Midi ; nouvel art des vers ; application de la rime, dont l'origine est incertaine, double pentêtre, mais dont l'emploi savant et calculé, chez les Provençaux, se rapproche, dit-on, des formes de la poésie arabe. (2)
(1) Hist : lut. d'Italie : 1. 197.
(2) Littérature au Moyen Age ; vol. I., p. 150.
Tel fut l'éclat dont brillèrent les lettres et les sciences du IXe au XIV siècle dans l'empire musulman. Les plus tristes réflexions, remarque Sismondi, s'attachent à cette longue énumération de noms inconnus pour nous et qui cependant furent illustres ; d'ouvrages ensevelis en manuscrits dans quelques bibliothèques poudreuses, et qui cependant influèrent puissamment pendant un temps sur la culture de l'esprit humain. Que reste-t-il de tant de gloire ? Cinq à six hommes seulement sont à portée de visiter les trésors de manuscrits arabes renfermés à la bibliothèque de l'Escurial ; quelques centaines d'hommes encore, disséminés dans toute l'Europe, se sont mis en état par un travail opiniâtre de fouiller dans les musées de l'Orient; mais ceux-là n'obtiennent que péniblement quelques manuscrits rares et obscurs, et ils ne peuvent s'élever assez haut pour juger toute la littérature dont ils n'atteignent jamais qu'une partie. Cependant les vastes régions où dominait et où domine encore aujourd'hui l'Islamisme sont mortes pour toutes les sciences. Ces riches campagnes de Fez et de Maroc illustrées il y a cinq siècles par tant d'académies, tant d'universités, tant de bibliothèques, ne sont plus que des déserts de sable brûlant, que des tyrans disputent à des tio-res • tout le riant et le fertile rivage de la Mauritanie, où le commerce les arts et l'agriculture s'étaient élevés à la plus haute prospérité, sont aujourd'hui des retraites de corsaires, qui répandent la terreur sur les mers et qui se délassent de leurs travaux dans- des honteuses débauches, jusqu'à ce que la peste vienne chaque année, marquer parmi eux des victimes et venger l'humanité offensée.
L'Egypte est peu à peu engloutie par les sables qui la fertilisaient autrefois, la Syrie, la Palestine sont désolées par des Bédoins errants moins redoutables encore que le Pacha qui les opprime. Bagdad, autrefois le séjour du luxe, de la puissance et du savoir, est ruiné ; les universités si célèbres de Cufa et de Bassora sont fermées ; celles de Samarcande et de Balkh sont également détruites. Dans cette immense étendue de pays deux ou trois fois plus grande que l'Europe, on ne trouve plus qu'ignorance, qu'esclavage, que terreur et que mort. Peu d'hommes sont en état de lire quelques-uns des écrits de leurs illustres ancêtres. Peu d'hommes pourraient les comprendre, aucun n'est à portée de se les procurer. Cette immense richesse littéraire des Arabes n'existe plus dans aucun des pays où les Arabes et les Musulmans dominent. Ce n'est plus là qu'il faut chercher ni la renommée de leurs grands hommes, ni leurs écrits.
Ce qui s'en est sauvé est tout entier entre les mains de leurs ennemis, dans les couvents des moines et les bibliothèques des rois de l'Europe. Et cependant, ces vastes contrées n'ont point été conquises ; ce n'est point l'étranger qui les a dépouillées de leurs richesses, qui a annéanti leurs populations, qui a détruit leurs lois, leurs mœurs et leur esprit national. Le poison était au-dedans d'elles ; il s'est développé par lui-même, et a tout anéanti.
Qui sait si, dans quelques siècles, cette même Europe, où le règne des lettres et des sciences est aujourd'hui transporté, qui brille d'un si grand éclat, qui juge si bien les temps passés, qui compare si bien le règne successif des littératures et des mœurs antiques, ne sera pas déserte et sauvage comme les collines de la Mauritanie, les sables de l'Egypte et les vallées de l'Anatolie. Qui sait si, dans un pays entièrement neuf, peutêtre dans les hautes contrées d'où découle le fleuve des Amazones, peu<>être dans cette enceinte jusqu'à ce jour impénétrable des montagnes de la nouvelle Hollande, il ne se formera pas des peuples avec d'autres mœurs, d'autres langues, d'autres pensées, d'autres religions, des peuples qui renouvelleront encore une fois la race humaine, qui étudieront comme nous les temps passés, et qui, voyant avec étonnement que nous avons existé, que nous avons su ce qu'ils sauront, que nous avons cru comme eux à la durée de la gloire, plaindront nos impuissants efîbrts, et rappelleront les noms des Newton, des Racine et des Tasse, comme exemple de cette vaine lutte de l'homme pour atteindre une immortalité de renommée que la destinée lui refuse. (1)
Le persan appartient à la grande famille des langues d'Asie, conjointement avec les langues sémitiques, caucasiennes, indiennes, de la région transgang étique, tartare et sibérienne.
La famille des langues persanes se compose de sept idiomes :
lo. Le Zend, parlé à peu près jusqu'à l'ère chrétienne dans la Bac-
triane ; c'est la langue du livre sacré Zend-Avesta, attribué à Zoroastre,
et encore aujourd'hui la langue lyturgique des Persis ou Guèbres. Il
est la souche des idiomes persans. Il n'a ni article, ni genre, ni prépo-
(1) De la littérature du midi de l'Europe, vol. I. p. 47.
sition. Son alphabet, composé de 42 lettres, s'écrit de droite à gauche ; il employait aussi le caractère cunéiforme.
2o. Le Parsi, Fxrsi ou Persan ancien, parlé anciennement dans le Farsitan, et éteint depuis plusieurs siècles. Un de ses dialectes subsiste peut-être dans la Perse, parlé par les Guèbres répandus en Perse, dans l'Inde occidentale et dans File Mozambique. Le Parsi se servit anciennement d'un alphabet connu sous le nom de lettres syriennes, et introduit en Perse sous le règne de Darius Hystape.
3o. Le Persan moderne, formé du mélange du persi avec l'arabe et de quelques mots turcs. Il est parlé en Perse, dans une grande partie de l'Inde, dans la grande et la petite Boukharie, et dans quelques provinces de l'empire Russe et de la Chine. C'est la langue littéraire de tous ces peuples et son époque la plus brillante fut du Xe. au milieu du Xle. siècle. Elle a, sous le rapport des mots et de la grammaire, une très grande analogie avec le slave et les langues germaniques. Elle ne possède ni article, ni genre. Son alphabet est le même que l'alphabet arabe auquel on a ajouté quelques signes. Il s'écrit de droite à gauche. Les principaux dialectes sont le Deri, langue des hautes classes, et le Valaal, langue du peuple.
4o. Le Kurde, parlé avec plusieurs dialectes dans le Kurdistan et le Lauristan. Il diffère peu du persan quant aux mots, mais beaucoup quant à la grammaire.
5o. Jj' Ossete, parlé dans les hautes vallées du Caucase par les Irons, descendants d'une colonie d'anciens Mèdes et des Alains du moyen-âge.
60. h' Afghan, parlé dans le royaume de Caboul, par les Afghans qui descendent probablement des anciens Sogdiens. Il a plus d'analogie avec les langues sémitiques et beaucoup avec le persan .
7o. Le Beïloutche, parlé en plusieurs dialectes dans le Belloutchistan et l'état de Sindy. (1)
L'origine de la littérature persane se perd dans la nuit des temps. A peine nos antiquaires et nos orientalistes ont-ils pu découvrir et déchiffrer quelques fragments du Zend-Avesta. Les monuments de la littérature arabe sont beaucoup plus nombreux que ceux de la littérature persane. Les historiens grecs et romains, et les traditions de l'Inde nous prouvent cependant que la Perse a joué un rôle important dans l'histoire de l'humanité, et que la littérature persane occupe une
(1) L. Lalanne. Un million de faits.
page éclatante dans le livre des créations littéraires. Poésie, histoire, musique, peinture, beaux-arts; tout ce qui distingue une grande ère de civilisation s'est réuni dans l'antiquité Perse. Mais de tout cela rien n'est resté, tout s'est englouti dans la nuit du temps.
C'est de Mahomet que date la littérature persane comme la littérature arabe.
Mais ce qui fit l'agrandissement, la force et la gloire de l'Arabie devait au contraire anéantir la Perse et sa gloire littéraire. L'agrandissement de l'empire arabe, image de l'empire romain, avait éclipsé tout état secondaire en devenant ses tributaires et en les subjuguant à la loi du Coran. Pendant un moment, il n'y eut plus de littérature persane, le caractère national fut effacé. L'Arabie avait tout envahi, idiome, poésie, philosophie, loi, tout était arabe. La traduction du Coran en persan était même défendue. Trois cents ans s'écoulèrent, ainsi, pendant lesquels la langue persane tomba dans un mépris absolu, le souvenir des anciens dialectes Pahlavi et Daric s'effaça du souvenir des peuples.
Mais vers le Xe siècle, la gloire arabe commençant à pâlir avec la chute des Abassides, on vit la Perse renaître et vivre d'une vie nouvelle. Pendant quatre cents ans encore, c'est-à-dire jusqu'au XVe. siècle, la gloire des arts et des lettres couronna de nouveau la Perse.
Deux centres se formèrent autour des deux cours arabe et perse, et une noble émulation pour les lettres s'empara de tous les esprits. Les petits monarques imitèrent les souverains, et il n'y eut seigneur qui ne voulut posséder sa suite de savants. A cette époque, particulièrement du Xlle au XVe siècle, la Perse posséda les hommes les plus distingués par l'éclat de leur mérite, l'étendue de leurs connaissances. Chose remarquable, ce fut aussi vers cette époque que les peuples chrétiens empruntèrent à l'Orient cette teinte mystique et allégorique répandue sur tout le moyen-âge.
Khakeny et Faleky, grands mathématiciens, furent des poëtes remarquables : l'astronome Anwery brilla dans le genre de l'élégie et de l'épigramme, et le philosophe Ferdoucy composa le Chab-Nabmed, qui est à la fois, suivant un critique, l'Illiade, l'Odyssée, et le Eolland furieux de son pays. Saadi, philosophe et théologien, dont les poèmes mystiques et sentencieux sont célèbres même en Europe ; Molevy-Roum, célèbre auteur d'un poëme philosophique et didactique ; Attar et Hafiz,
sont les principaux écrivains. Mais la plupart composèrent leur ouvrage en prose arabe.
En 1257, Halakou-Khan, petit fils de Gengis-Khan, monta sur le trône. Il inaugura une ère de gloire pour la Perse. A l'ombre du trône, brillèrent un grand nombre de poètes et de philosophes entre autres, Chanisondine, Tabrizi, Molevi-Djalal-oud-Dine, auteur du célèbre Mathnevi ; Hafiz qui vivait encore pour atteindre sa 114ème année; Naziroud-Dine, le génie le plus universel qu'ait produit la Perse.
L'invasion de Tamerlin, 150 après celle de Grengis-Klian, entrava de nouveau la marche du progrès persan en jetant dans le monde civilisé les millions de soldats pasteurs que lui fournissaient les régions de l'Asie Centrale.
A cette époque trois universités florissaient en Perse : celle de Tous, fondée par Mahmond, centre des études Mathématiques, celle d'Ispahan, fondée par le fameux Azond-dad-Daôla, et où l'on enseignait surtout la philosophie et la médecine, enfin celle de Chiraz, due aux princes Alabecks, et célèbre pour la littérature et la poésie.
Tamerlan et ses hordes dispersèrent ces trois foyers intellectuels, en les réduisant en cendre.
Pendant le XV le. et XVIIe. siècle, le trône de Perse fut occupé par de nobles princes de la maison de Séfi qui fonda des collèges et des athénées de savants.
Hafiz est le prince des poëtes lyriques de l'Asie. Ses odes ressemblent beaucoup à celles d'Anacréon. Le poëte parle sans cesse de plaisir, de vin, de joies, et toutes ces poésies légères sont entremêlées de réflexions sur l'instabilité de la fortune, et sur la vanité de nos désirs. Elles sont nommées Gazels et contiennent rarement moins de cinq strophes chacune, et jamais plus de seize. Quoique les Gazels, ou odes, soient dignes de la curiosité des littérateurs, il faut avouer que les pensées en sont souvent bien monotones. La fertilité de la langue et la richesse des expressions font disparaître ce défaut dans l'original. (1)
Saadi (589) a laissé des poésies et quelques morceaux en prose, ou en prose mêlée de vers. Parmi ces derniers, le Gulistan tient le premier rang, tant par son importance que par la réputation dont il jouit à juste titre. C'est un recueil de préceptes, de morale, de politique et de sentences philosophiques presque toujours amenées par
(I) W. Jones. Vol X,
des anecdotes piquantes et racontées avec un style élégant et enchanteur. Un caractère qui se fait remarquer dans les écrits de Saadi, surtout dans le Grulistan, c'est qu'il use de l'hyperbole et en général du style figuré avec bien plus de sobriété que la plupart des écrivains de l'Orient et qu'il tombe rarement dans l'amphigouri et l'obscurité. (1)
La littérature persane offre un grand nombre de poèmes sur les grands guerriers de l'Asie ; mais comme ces poëmes sont invraisemblables pour la plupart, ils passent plutôt pour des contes que pour des poésies épiques. Les seuls ouvrages de Ferdoucy peuvent justement réclamer ce titre ; ils contiennent l'histoire de Perse depuis Caïoumaras jusqu'à Anouchirvan, dans une suite de bons poëmes ; cette collection porte le nom de Chah-Named et presque la moitié de chaque volume contient un poëme entier sur une grande et intéressante action de la guerre entre Afrasiab, roi de Tousan, ou du pays au Nord de l'Oscus, et les Sultans de la Perse, de la race de Caïnides.
Ce poëme, aussi long que l'Illiade, peut être divisé en douze chants, dont chacun pourrait être distingué par les principaux événements qu'il relaterait.
Le poëte entre en matière par une magnifique invocation à la Déité Suprême qui se distingue encore par la pompe et le mysticisme de la pensée. Ses caractères ne sont pas aussi variés que ceux d'Homère. Ses descriptions sont toujours parfaitement travaillées. Mais les beautés du style de ce poëme ne peuvent être senties que par ceux qui peuvent entendre l'original. Les expressions sont hardies et animées, parfois élevées et sublimes. Il n'a fait usage du merveilleux qu'avec assez de modération.
On a encore plusieurs poèmes de Ferdoucy, comme Khosrey et Chirine, La mort de Rustem, La vie de Beharan, Xe règne d' Anouchirvan, Les conquêtes dLscander, etc. Tous ces ouvrages, dit M. W. Jones, sont écrits avec tout l'enthousiasme d'une imagination orientale et toute l'harmonie des nombres persans.
Nous terminons : nous aurions encore beaucoup à dire sur la littérature persane et sur le grand nombre de ses écrivains ; mais nous nous bornons à ce simple exposé, persuadé que le lecteur se convaincra de l'importance acquise à ces nations vieillies par les siècles mais appelées tôt ou tard à se découvrir aux nations de l'Europe, à mesure que les travaux
(1) Silvestre de Sacy.
des savants s'accroîtront, à mesure que l'étude de l'antiquité orientale se popularisera dans les universités d'Europe et d'Amérique.
Sans cesse occupées à recommencer une œuvre de civilisation interrompue par l'irruption des barbares de l'Asie centrale, les littératures persane et arabe ne doivent pas être jugées comme celle qui présente une marche non interrompue par des événements de désordre et de barbarie. A chaque période de reconstruction et de repos, il leur fallait recommencer des travaux interrompus et regagner petit à petit le temps perdu, retrouver les trésors littéraires égarés. Chaque fois que l'Orient est apparu avec une institution stable, portant en elle des germes de progrès, on l'a vu grandir avec une rapidité qui rappelle la croissance précoce des arbres qui naissent dans les climats des tropiques. Evidemment, l'Orient n'est pas destiné à demeurer toujours dans les ombres de l'ignorance et de la barbarie, car il porte en lui-même des germes de fécondité. Que demain une idée généreuse, un principe salutaire prenne naissance sur cette terre, autrefois séjour et berceau des idées et des pensées du monde naissant, et l'on verra refleurir cette civilisation qui, au XlVe siècle, paraissait destinée à ne s'éteindre jamais, tant son avancement avait été grand et ses progrès rapides. Que l'Orient foule aux pieds ces préjugés idiots qui, jusqu'à ce jour, l'ont tenu dans un état anormal, et qu'il jette les yeux sur l'Europe pour en emprunter ses systèmes d'enseignement. La question orientale est une question qui a donné naissance à un grand nombre de théories plus ou . moins dissemblables ; mais tout le monde s'accorde à dire qu'il n'y a peut-être qu'un pas à faire pour changer en une vive lumière ces ténèbres épaisses de quatre siècles. Je le répète, que les Orientaux ne dédaignent plus d'imiter les Européens, qu'ils déchirent ces pages fanatiques du Coran qui les oblige à étouffer toute idée profane, qu'ils introduisent dans leur écriture le système européen, et le plus difi"icile sera fait. Le temps n'est peut-être pas éloigné où l'on donnera raison à ceux qui, jusquà ce jour, ont soutenu que la question d'Orient se terminerait par un retour de la civilisation, dans ces contrées qui furent autrefois le berceau du genre humain.