LE TASSE
Parmi les éclatantes productions littéraires de la Renaissance, on ne connaît rien qui puisse primer en mérite et en beauté le Tasse et son œuvre immortelle, la Jérusalem Délivrée.
A cette époque étonnante, où la science et les lettres prenaient leur essor vers de hautes destinées, naissait le 11 mars 1544, sous le beau ciel de Sorrente, dans le Royaume de Naples, celui qui, plus tard, fut le
chantre des croisades. Il avait reçu de la nature cette imagination ardente qui fait les poètes, et cette extrême sensibilité qui fait les hommes supérieurs. Sa naissance l'avait jeté au milieu des intrigues, des cours et des orages révolutionnaires ; aussi, ses triomphes furent-ils souvent troublés par la colère du courtisan.
Les malheurs du Tasse commencèrent avec sa vie ; il suivit de bonne heure son père errant et proscrit. " Son âme, dit un biographe, était sensible, généreuse et reconnaissante ; il s'irritait aisément et s'apaisait de même. Il allait au-devant de ses ennemis les plus acharnés lorsqu'il les voyait malheureux. Une imagination trop mobile et trop active le rendit sombre et défiant ; elle l'absorba de fantômes et de chimères que sa raison, toute forte qu'elle était, ne pouvait pas dissiper. Cette disposition tenait sans doute à son organisation, et fut la cause ou l'effet de la maladie hypocondriaque qui a flétri une destinée qui devait être si glorieuse, et accéléré le terme d'une vie qu'elle a dévoué au malheur."
A 17 ans, Torquato publia son Rinaldo. Ce poëme lui valut l'admiration de l'Italie entière ; c'était le ballon d'essai qui présageait une œuvre gigantesque.
Il commença sa Jérusalem Délivrée à la cour de Ferrare. Les critiques dont on chargea son manuscrit le jetèrent dans la plus vive inquiétude. L'ennui et la haine de quelques courtisans aggravèrent encore sa position auprès du duc de Ferrare.
Au milieu de ces tracasseries réelles ou imaginaires, Torquato ne cessait de travailler au grand œuvre qui devait l'immortaliser. Il s'était si bien familiarisé avec la poésie que cette étude partageait même ses loisirs. C'est ainsi qu'il rima des sonnets, des ballades et des pastorales. Son Aminta, où il peint l'amour avec délicatesse et sensibilité, laisse aisément soupçonner que cette passion n'était pas étrangère à son cœur. La princesse Léonore d'Esté était devenue l'objet de sa flamme secrète. Il n'éprouva que dédain de cette femme hautaine. Le Tasse méritait mieux.
Enfermé pendant 7 ans dans un hôpital des fous par le duc de Ferrare pour insultes, son imagination se troubla. Pendant ce temps, sa Jérusalem Délivrée, imprimée furtivement, faisait l'admiration de tout le monde. Une justice tardive lui fut enfin rendue, et le Pape Clément VIII. voulut même lui procurer les honneurs du Capitole j mais il mourut avant la cérémonie, en 1595, âgé de 51 ans.
Le Tasse avait à lutter contre FArioste qui l'avait précédé sur la voie de l'immortalité, h' Orlando furioso avait excité dans toute l'Italie une ivresse manifeste, on avait retenu ses vers, on les répétait. Le pâtre, le batelier, tous les connaissaient, les lisaient. La Jérusaltm délivrée avait à lutter contre cet entraînement général. Torquato avait de suite saisi le défaut capital de VOrlando furioso, et connaissant mieux que l'Arioste les règles de la poésie épique et la conduite d'une épopée, il choisit un événement digne du genre ép que.
Un autre poëte, qui l'avait précédé, lui traça à peu près la voie qu'il devait suivre en lui faisant connaître l' excès où il était tombé. Trissin, dans son Itali<ina Liberata, pèche par l'excès contraire à celui où est tombé l'Arioste. Cet auteur a asservi le spontané, le naturel et les beautés de détails à la rigidité de l'art. Son poëme marque plutôt de l'éruditiop que de l'inspiration. Torquato s'efforça d'observer un juste milieu en conciliant ces deux auteurs, et il a réussi.
L'objet de la Jérusalem Délivrée est la prise de Jérusalem par les croisés, malgré les efforts de l'enfer pour les en empêcher. C'est un des plus beaux sujets qu'un poëte put choisir, que ce duel de l'Occident et de l'Orient, ce tombeau du Christ délivré par de preux soldats. Cette matière, à cause même de son abondance, était difficile à traiter. Le Tasse en a fait un modèle de composition ; c'est la marque d'un grand génie ! Peu de poëmes jouissent d'une aussi belle unité. Les épisodes sont ornées de la plus riche poésie. Comme peintre de bataille, il marche l'égal d'Homère. Les héros du Tasse ont un caractère varié : c'est la générosité de Tancrède, la férocité d' Argant, la grandeur de Soliman, l'éclat de Renaud, la sagesse de Grodefroi, la ruse de Saladin, la coquetterie d'Hermide, l'indifférence de Clorinte.
On ne saurait trop admirer l'art avec lequel le Tasse transporte l'imagination de son lecteur d'une bataille à une scène d'amour, d'un lieu champêtre à un palais magique, de la grotte d'un solitaire à une escarmouche, de la cabane d'un berger au sac d'une ville. Homère a peutêtre plus de génie, Virgile plus de sentiment, Milton plus de sublimité, Klopstock plus de profondeur. Voltaire plus de flexibilité, le Camoëns plus de hardiesse ; mais le Tasse a plus d'imagination. Le Tasse, dit Chateaubriand, eut parcouru le cercle entier des caractères de femme s'il eut représenté la mère. Il faut peut-être chercher la raison de cette omission dans la nature même de son talent qui avait plus d'enchantement et plus d'éclat que de tendresse.
Il a peut-être un peu trop mêlé les souvenirs du paganisme à ceux du catholicisme. Cet abus était un tribut qu'il payait à son siècle.
Le Tasse peut être comparé à Homère, à Virgile et à Milton sous tous les rapports, excepté pour la simplicité où il est surpassé par Homère, la sensibilité par Virgile et l'audace du génie par Milton.
La langue d'Homère, dit M. de Bonald (1) est plus héroïque que son sujet, et le sujet du Tasse plus héroïque que sa langue. La langue italienne, faible, molle, et sans dignité, convient plutôt au genre familier. Lorsqu'elle parle l'épopée, on croirait entendre jouer le vieil Horace par l'amoureux du théâtre italien. C'est Hermide qui prend les armes d'Argant pour combattre Tancrède. Aussi, remarquez que les reproches que Despréaux fait au Tasse portent principalement sur les Concetti de sa langue et que ceux qu'Horace fait à Homère portent sur la conduite du poëme. De là vient qu'Homère et Virgile perdent tout à être traduits, et que le Tasse y gagne peut-être, ou du moins que son poëme ne perd rien à être traduit dans toutes les langues qui sont plus mâles et plus héroïques que sa langue naturelle."
Les poëmes romanesques, ou romans épiques, qui avaient inondé l'Italie, avaient semé dans la langue et dans les imaginations italiennes un grand nombre d'expressions et d'idées ennemies du bon goût, et même du bon sens, pris dans cette acception positive que lui donne Horace quand il en fait la première règle de l'art d'écrire. Nourri dans la lecture de ces ouvrages, ayant lui-même figuré parmi les poëtes romains ; malgré les notions saines qu'il acquit ensuite sur la véritable épopée, il lui fut impossible de ne pas conserver dans un poëme héroïque quelquesuns des défauts qu'il s'était habitué à excuser et même à imiter dans les romans. (2)
Le siècle du Tasse, même dans son injuste rigueur, lui décernait Tin rang des plus élevés, lorsqu'il mettait en discussion lequel l'emportait de lui ou de l'Arioste : Arioste, le poëte du libre élan, de la fantaisie parlante, mais contenue, qui plaisante avec son sujet et les lecteurs, qui rompt les octaves et les vers comme les épisodes, qui entremêle quatre ou cinq événements parallèles, et se fait tout pardonner par une élégance limpide et une douce animation ; le Tasse dont la grâce est toute artificielle, qui ne s'écarte jamais de la forme plastique, pauvre dans la langue,
(1) Legisl. prim., tome 5-
(2) Ginguéné.
boiteux dans l'octave, qui prétend justifier chaque passage par des exemples et ne hasarde aucun développement, sinon pour retarder ou accélérer l'action principale. Arioste est l'expression de la Renaissance païenne au temps des Médicis, avec cette ivresse de la forme extérieure, du charme corporel, avec la fougue des sens, l'impétueuse ardeur de la vie et l'éblouissement de l'imagination. Le Tasse signale le retour de l'esprit chrétien dans l'impression qu'il laisse, dans la générosité de ses chevaliers, dans les rites sacrés, dans la componction, dans la dignité sévère qui règne d'un bout à l'autre de son poëme. Seulement, l'invention et la mémoire usurpent trop souvent la place de la foi réelle ; les prodiges vacillent entre le miracle et l'explication naturelle; les Musulmans et les chrétiens parlent le même langage, aiment de la même manière. Ce mélange de faux et de factice, cette douceur maladive révèlent la langueur qui envahissait la littérature comme la nation, qu'elle réduisait à une fausse rhétorique, à une poésie savante, comme alors qu'on a perdu le sens de la poésie créatrice. Le Tasse est plus classique que tous ceux qui l'avaient précédé, et ce qui a rendu son poëme si populaire sont les épisodes. L'intérêt est toujours vif et les obstacles croissent toujours jusqu'à ce qu'une catastrophe, qui, pour être annoncée dans le titre, ne cesse pas d'exciter la curiosité. Mais jamais il ne s'élève à une grandeur véritable ; il laisse échapper les occasions d'être poëte, à ce point que les esprits médiocres s'en aperçoivent eux-mêmes. A-t-il à décrire le paradis, il traduit, lui chrétien, le songe de Scipion. Les ambassades sont copiées dans Tite-Live ; il calque le voyage de l'Atlantique sur celui d'Astalfe dans Arioste; il demande à l'art chevaleresque de son temps la description des duels, aux livres de rhétoiique ses discours compassés, aux livres de morale scolastique les sentences pompeuses de son Godefroy, qui ofi're un général parfait, mais d'une vertu trop calme et toujours supérieure aux passions. Tancrède, héros véritable, s'abandonne à des amours efféminées qui l'avilissent au lieu de lui inspirer de nobles actions. Renaud est brave ; oaractère nul, s'il n'était réservé par le destin à tuer Soliman et à devenir la souche des ducs d'Esté. Le Tasse paya largement son tribut à l'esprit adulateur de son siècle, auquel il accorda les Concetti dont on a voulu, à grand tort, le faire l'inventeur. Il cherche, dans la grâce artificielle de son travail, à reproduire les beautés de tous ses prédécesseurs ; mais souvent il les altère en les exagérant ; il gâte les situations les plus intéressantes et les
plus tendres par des arguties ; et pourtant, il a tant de charmes qu'on n'éprouve pas moins de regret à le censurer qu'à dire les défauts d'un ami. (1)