‹ Histoire abrâegâee de la littâeratureChapitre 89 sur 181 · TIRSO DE MOLINA · texte numérisé non relu

TIRSO DE MOLINA

Le véritable nom de ce capucin était Gabriel Tellez. La plupart des critiques l'ont passé sous silence ; Sismondi et Signorelli semblent n'en avoir jamais entendu parler ; Schlegel le range simplement au nombre des dramaturges du temps de Lope de Véga ; Bouterweck, si exact d'ordinaire, s'est complètement abusé sur son compte ; Ochod fixe la date de

LITTÉRATUKE ESPAGNOLE. 259

sa naissance vers 1570, et celle de sa mort en 1648, ce qui lui donnait 78 ans. Il fut tour à tour docteur, maître en théologie, prédicateur de la nouvelle Castille, etc. Ses écrits sont assez rares de nos jours, mais un choix de ses meilleures pièces a été publié : Thtatro exogido de fray Gabriel Tellez, Madrid, 18o9-1842, 12 vols, in-8. On trouve encore quelquesunes de ses pièces dans le Tesero del Thtatro Espanol. On estime à un cent le nombre de ses comédies. Il a aussi laissé des Nouvelles bien rares de nos jours.

" Cet auteur, dit Lope de Véga, montre dans ses comédies un esprit vif et délié. Plan, conduite, détail, tout est ingénieux. Il y a un grand fond dans la partie morale, et les dénouements sont tels qu'ils doivent être."

Si on ne savait pas que Tirso était le contemporain de Lope de Véga et si on ne connaissait pas l'indulgence de ce dernier, qui a loué tous ces petits poètes secondaires, ses élèves, on serait tenté d'acquiescer à cet éloge. Mais on doit reconnaître que les drames qui nous restent de Tirso ne sont, pour la plupart, que de joyeuses folies, d'extravagantes histoires d'intrigues et d'amour assez négligées pour le fond, mais soignées dans la forme, et souvent pauvres d'esprit et de saillies.

Tirso de Molina tient le premier rang parmi les disciples de Lope de Véga.

Francisco de Figueroa a fait de son Eloge à Tirsé un chef-d'œuvre : ses bergers parlent toujours un langage convenable. Gril Polo, auteur de Diane, charmante pastorale, est plus orné que le précédent. Sa Cancion de Nerta eut autant de vogue que sa Diane amoureuse ; ses bergers sont trop savants. Pedro de Espinosa excelle dans le poëme narratif. Ses idylles annoncent un coloriste aussi pur que brillant. Louis Barahona se fit connaître comme poëte à la fin du XVIe siècle. D'une imagination fougueuse, il cherche à s'élever à des hauteurs inaccessibles pour lui avec toute la hardiesse d'un esprit supérieur. Les Larmes d'Angélique est de beaucoup son meilleur ouvrage. Mais le talent le plus flexible, celui qui s'associe à tous les genres et qui prend tous les tons, parmi les poètes pastoraux de cette époque, est Vicente Espinel (1544-1634), l'habile traducteur de l'art poétique d'Horace. C'était un esprit supérieur. Il dota l'Espagne d'un roman. Don Morœs de Ohregon, ajouta une cinquième corde à la guitare, employa le premier les dizains qui ont conservé son nom (espanelas').

Balbuena (1568-1627) est, suivant Quintata, un des poëtes les plus féconds de l'époque des Argensola. Son poëme pastoral du Siècle d'or, et son poëme épique de Bernardo contiennent des beautés de premier ordre et des défauts vulgaires. Sans s'occuper des règles de l'art, il écrit d'une main vigoureuse. Nul, parmi ses contemporains, n'a su si bien broyer ses couleurs et donner du vernis à ses compositions. Le talent de Balbuena ressemble à ces champs couverts d'une luxuriante végétation ; tout s'y confond avec une profusion, une exubérance telle que l'esprit s'en fatigue avant d'avoir tout vu. Arguijo a toutes les marques d'un esprit supérieur. Parmi ses sonnets moraux, on cite surtout ceux qui ont trait à V Avarice, au Calme et à la Tempête.

Les Argensola (Lupercio et Bortholomé) ont exercé sur leur époque une influence bienfaisante. Ce n'est pas qu'ils se fassent remarquer par une imagination supérieure ; leur grand mérite est d'avoir introduit, à une époque où l'art était encore chancelant, cet ordre, cet arrangement, cet amour des règles, sans lesquels il n'y a pas de véritable poésie. Lupercio a brûlé, avant de mourir, la plupart de ses écrits. Son frère, Bortholomé, a laissé de nombreux ouvrages, entre autres, Y Histoire de la conquête des îles Mollusques, les Annales à! Aragon et les Rl0ias. Le premier était un politique grave, honnête et loyal ; le second un prêtre austère, pieux et réservé. C'est justement ce qu'il fallait pour asseoir sur des bases solides cette fameuse école des Argensola, qui avait pour but de soumettre les notions du beau et du vrai aux règles du goût.

On cite, parmi le peu qui reste des œuvres de l'aîné, un sonnet sur le Sommeil. C'est un modèle du genre. Les Odes ou Cancions religieuses de Bortholomé, ainsi quj ses deux satyres sur les Vices des Cours et les Prétentions des hommes, lui ont acquis l'admiration de ses concitoyens.

Cespedes (1538-1608), est à la fois sculpteur, peintre, antiquaire et poëte. Son poëme de la peinture, dans le genre didactique, n'est pas complet ; ce qui reste suffit pour immortaliser le poëte, comme sa Cène a immortalisé le peintre.

Le plus grand traducteur de l'Espagne est Juan de Xaurequi (1641). Ses derniers ouvrages se sentent un peu de l'afféterie du gongourisme. Sa traduction d'Aminta est la plus classique de la poésie castillane ; on ne peut fairecette louange à ses Rimas ni à la Pharsale et à Orphée.

Juan de la Crux (1542-1591), carmélite déchaussé, se distingua dans la poésie mystique. Sa cancion, la Nuit obscure, et le Dialogue entre une âme et le Christ son époux, sont tous deux ravissants. C'est le TibuUe de l'Espagne : — toujours tendre, toujours affectueux, toujours suave et coulant, harmonieux et châtié.

Les Cantilènes, les Délices et les Erotiques de Villegas (1595-1669), sont l'œuvre de sa jeunesse ; il est demeuré le maître de la cantilène en Espagne. Heureux, s'écrie un de ses admirateurs, qui peut entendre une jeune fille de Madrid ou de Tolède réciter la cantilène du Petit oiseau ou la Lutte d'amour, ou V Abeille dans le rosier ! sa voix cadencée, son geste expressif, ses yeux riants, tout, jusqu'au balancement de sa tête, relèvent le charme intime de ces belles mélodies, aux refrains si voluptueux et si vifs ; de tels chants, pour nous servir d'une expression espagnole, sont comme ces vins généreux et pétillants qui échauffent la tête du jeune homme et qui réjouissent le cœur du vieillard.

La poésie épique n'a jamais pu réussir en Espagne : Ercilla, auteur , de V Araucanie, semble l'emportor sur tous. Il occupe le premier rang , après le portugais Camoëns. Esquissons ces deux portraits.

Page 1