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CAMOENS

Le nom de Camoëns rappelle à la fois toutes les gloires du génie et toutes les flétrissures de l'infortune. Comme Homère, sept villes se disputent l'honneur de lui avoir donné le jour ; comme le Tasse, il ressentit profondément les aiguillons d'un amour qui ne fut jamais payé de retour ; comme Dante, il goûta le pain amer de l'exil, loin du soleil de sa patrie.

Les données les plus probables placent la naissance de Luiz de Camoëns en 1517,à Lisbonne.

A treize ans, il entrait à l'université de Coïmbre pour continuer ses études. C'est là qu'on le voit, pour la première fois, s'ouvrir à la vie. Avec quelle ardeur et quel enthousiasme son âme ardente s'initie-t-elle aux chef-d'œuvres de l'antiquité ! De bonne heure il sentit naître cette puissante passion pour le beau, passion qui tue l'artiste. Dans ses rêves d'avenir, il ambitionnait de devenir le Virgile de sa patrie.

Ses études terminées, on le voit se mêler aux entreprises qui dénotent les conceptions hardies du jeune homme, et que la réalité et le positivisme de la vie finissent par anéantir.

Les premiers essais du poëte furent des stances légères, gaillardes çt galantes. Elles prouvent plus en faveur de son esprit que de sa constance, car la liste des maîtresses qu'il a chantées serait aussi longue que celle de don Juan. Il est évident que ce bouillant et inconstant jeune homme n'avait pas fait un choix décisif. Son œil n'avait pas encore contemplé l'idéal que son imagination de poëte s'était plu à orner. Mais un jour, et quel jour pour notre poëte ! il voit Dona Catharina de Atayde, fille du favori de Jean III. Pauvre Camoëns ! ici vont commencer les infortunes qui l'ont abreuvé toute sa vie.

Dona Catharina fut insensible. La Cour, s'apercevant des prétentions du jeune amoureux, profita de quelques incartades que son caractère bouillant et emporté lui avait suscitées pour l'exiler à Santarem, en Esdramadure.

Le voilà donc entraîné loin des siens, loin de ses amours, loin de son pays, loin de tout ce que son cœur aimant s'était plu à poétiser. Le voilà en exil, et pourquoi ? pour avoir trop aimé ! Oh ! comme à cette pensée il se sent malheureux, comme il a des vers pleins d'amertume pour peindre sa douleur et ses infortunes, comme il lui semble amer ce pain que lui tend la main de l'étranger ! Il se compare à Ovide, au Tasse, à Dante, à tous ces grands hommes méconnus de leurs concitoyens !

Il cherche un remède à la sombre nostalgie dans la poésie. Trois comédies, dont l'élégance de la diction est le mérite principal, datent de cette époque.

Enfin, on se souvient du pauvre exilé ; il revient à Lisbonne. Il a déjà pardonné à ses concitoyens. Déjà il entrevoit le bonheur, déjà il croit en avoir la possession. Qui pourrait le lui enlever ? Il a franchi le seuil de sa patrie... Illusion ! La misère, la pauvreté, l'indigence, frappent à sa porte. Que va-t-il devenir dans la grande ville ? ses habits sont râpés, il n'a pas un morceau de pain pour apaiser sa faim, et depuis longtemps, dernier outrage, on a méconnu son talent ! Un seul refuge lui est ouvert, la nécessité l'y pousse : il prend du service dans l'armée. Le voilà confondu avec le vulgaire, profanum vulgus, vieillissant sous le harnais, coulant de longs jours dans une caserne malpropre, lui si fier, si indépendant, lui qui avait la conscience de son génie.

En faisant la guerre en Afrique, Camoëns se battit en brave. Il

perd l'œil droit dans une rencontre. Il se retire du service : il a payé son tribut à la patrie. Quelle récompense va-t-on lui donner ? Son cœur bien né ne peut supposer l'ingratitude de la part de ses concitoyens.

Il revoit Lisbonne, sa patrie, il l'aime encore ; il revoit Doua Catharina, il l'aime toujours. L'une et l'autre le méconnaissent. Giaour errant, que va-t-il devenir? Dans quelle solitude va-t-il transporter sa tente ? Comment punira-t-il l'ingratitude de ses concitoyens ? Il partira encore, mais cette fois il mettra la mer entre lui et son pays, il s'écriera avec Scipion : Ingrata patria non ossa mea possidebis. Et le voilà parti pour Goa.

Il est un destin cruel qui semble poursuivre les poëtes. Stello, ce beau livre d'Alfred de Vigny, nous présente une longue chaîne de ces existences fragiles et malheureuses qui ne peuvent lutter, qui n'étaient pas faites pour lutter contre le positivisme de la vie. C'est Torquato Tasso, les yeux brûlés de pleurs, couverts de haillons et réduit à ne plus voir, non par cécité, mais

Non havendo candella per ecrivere isuavi versi.

C'est l'aveugle Milton jetant à un libraire le Paradis Perdu, le fruit de ses veilles, pour la modique somme de dix livres sterling. C'est Grilbert, ce pauvre fanfaron de l'exil, qui s'écrie :

Au banquet de la vie, infortuné convive, J'apparus uu jour et je meurs, Je meurs, et sur la tombe où lentement j'arrive. Nul ne viendra verser des pleurs.

C'est Dryden et Wondel, mourant de misère à soixante-e<>-dix ans ; c'est Corneille manquant de tout, même de bouillon; c'est Lesage, c'est Otwey, c'est Butler, c'est Malfilâtre, c'est André Chénier, c'est tant d'autres, pour ne pas interroger l'antiquité.

Dans l'Inde, Camoëns se fait encore soldat. Longtemps, il traîne une existence malheureuse ; de nouveaux malheurs l'attendaient. Un écrit politique, Disparatesna India, lui valut la prison. Ce n'est pas tout : il apprend sur ces entrefaites la mort de Doua Catharina. Pauvre poëte ! il l'aimait encore ; une larme brûlante vient humecter sa paupière ! Il confie ses peines au papier, les hommes ne sauraient le comprendre ! Sa douleur s'exhale en des vers qui portent l'empreinte d'un profond désespoir.

Le malheur se lasse enfin à poursuivre sa victime. Le poëte fut

appelé à un petit emploi. Il en profita pour composer la Lusiade ou plutôt Les Lusiades (os Lusiades), c'est-à-dire les Luthaniens, ainsi nommé de Lusus, compagnon d'Ulysse, qui fonda .autrefois la ville de Lisbonne. C'est un poëme tout national que le Camoëns a voulu écrire : c'est la gloire de ses compatriotes qu'il a entrepris de chanter. S'il a pris pour cadre le récit des conquêtes des Portugais dans les Indes, il a su y entremêler toutes les grandes actions de ses compatriotes dans les autres parties du monde, tout ce que l'histoire ou les fables nationales contiennent de glorieux pour eux

Camoëns ne devait pas garder longtemps son emploi ; il est poursuivi avec trop d'acharnement par sa mauvaise étoile. Son humeur satyrique lui attire des ennemis qui le font condamner à un nouvel exil sur les cotes d'Afrique. En route, le vaisseau qui le portait fit naufrage, et le poète se sauva, emportant d'une main son manuscrit et nageant de l'autre pour gagner la rive, comme autrefois César pour sauver ses Commentaires.

Le poëte fut accueilli avec bienveillance par les habitants de la côte. Il a célébré leur hospitalité dans une paraphrase du psaume de David : Super flumina Bahylonis.

De retour à Goa, il est emprisonné pour dettes. Pauvre Camoëns ! encore sous les verrous ! on n'eut pas compassion de sa longue infortune ; et ses vers, la monnaie ordinaire du poëte, ne purent satisfaire d'avides créanciers.

Las des mauvais traitements qu'il avait essuyés, méconnu dans son pays adoptif comme au Portugal, dévoré par l'ennui, pleurant la patrie absente, ce nid tant aimé, comme il l'appelle, 0 patrio nicho amado^ , Camoëns, malgré son serment, se résoud de nouveau à tendre la main vers ses compatriotes ; il part, mais encore de nouvelles déceptions ! un certain Barreto, qui lui avait promis de l'argent pour payer son passage, l'abandonne au dernier moment. Il partira cependant, il travaillera s'il le faut.

Enfin, après cinq années d'absence, âgé de quarante-six ans, il aperçoit la terre natale. Son cœur bondit de joie et d'espérance, il a déjà tout pardonné, tout oublié !

La Lusiade est imprimée. Elle rapporte au poëte peu d'honneur et pas d'argent. Décidément, Camoëns est le plus malheureux de tous les poëtes — mais continuons, il n'a pas encore bu jusqu'à la lie son calice

d'amertume. La misère est encore là qui frappe à sa porte. L'Etat ne lui payait que vingt-cinq francs de pension pour seize années de service dans l'armée. Il se voit donc forcé de tendre une main suppliante aux passants ; ce devait être pour lui le comble de l'infortune. Chaque matin, il envoyait son esclave dans les carrefours et sur les places publiques, mendier le repas du lendemain. Quelle triste existence ! E-epréstntons-nous cet homme cloué sur un grabat, n'ayant qu'un pauvre esclave pour unique ami, recevant de ses concitoyens, en échange du seul trésor qu'il possédait, le mépris et l'ingratitude.

L'ami de Camoëns, le seul qui ne l'ait abandonné, l'esclave de Java mourut. On sent toute l'intensité de la douleur que dut en éprouver le poëte. Seul, que va-t-il devenir ? Tous ces grands soigneurs, dont les ancêtres revivent en traits immortels dans les Lusiades, ainsi que le bas peuple, l'ont complètement oublié. 0 patrie ingrate ! on ne survit pas à tant de malheurs. Camoëns tombe malade, on le conduit à Y Hôpital des Pauvres et meurt avec résignation. " Hélas ! disait-il, comment se fait-il, que sur un lit si étroit, la fortune se soit plu à rassembler tant de misère ? "

Camoëns rendit l'âme en 1579, âgé de 55 ans. On l'enterra pauvrement ; pas une pierre pour indiquer où reposaient ses restes, pas un ami pour le conduire à la dernière demeure, pas une larme pour rappeler son souvenir ! Infortuné Camoëns.

Seize ans après sa mort, un savant Allemand fit élever un monument sur les cendres de l'auteur des Lusiades. Cet honneur rendu au mérite fit rougir de honte les Portugais. L'honneur national se réveilla, et l'on s'aperçut, mais bien tard, que Camoëns était un grand poëte, un grand martyr et un grand citoyen.

Mais il semble que le malheur a voulu poursuivre sa victime jusqu'au delà de la tombe. Un tremblement de terre, survenu en 1755, dispersa ses restes, et de cet homme, il ne reste plus que ses œuvres. (1)

Les bateliers du Tage récitent les vers de Camoëns, comme ceux de Naples et de Sorrente les stances cadencées du Tasse.

Le sujet des Lusiades est la découverte d'un lointain pays révélée aux yeux d'un hardi navigateur, Yasco de Gama. Ce poëme est conforme

(l) On a retrouvé, il y a quelques années, le tombeau qui contenait les restes de l'immortel Camoëns. Cette découverte a occasionné une démonstration magnifique en l'honneur du poëte trop longtemps ignoré.

au plan d'une composition épique. Le sujet et les incidents, dit l'anglais Blair, sont pleins de grandeur : à travers une espèce de désordre, on reconnaît une verve éminemmeot poétique, une imagination vive, des descriptions hardies. Le Camoëns n'a pas ambitionné le mérite de peindre les caractères. Vasco est le héros du poëme ; c'est le seul personnage qui y joue un rôle important.

Le Dante va chercher son sujet dans l'enfer, Milton au ciel, à Camoëns appartient la mer. Personne, mieux que lui, ne sait peindre la voix de l'Océan, le murmure des grandes eaux, la profondeur des abîmes, toutes les modulations, toutes les plaintes, toutes les colères des vents. L'apparition d'Adamastor, de l'Indus et du Gange, le conseil des dieux de la mer, l'entrevue de Vasco de Gama et du roi de Mélinde, le tournoi des douze Portugais, la fin tragique d'Inès de Castro, la cour de Vénus et l'antre d'Eole, sont autant de tableaux imposants et d'épisodes charmantes.

Mais le grand défaut de Camoëns, c'est d'avoir mêlé es dogmes dn christianisme aux fables du paganisme. Le poëte ne voulait faire de tous ces dieux et demi-dieux que d'innocentes allégories, pour donner un corps. à ses idées. Mais des chants dictés par l'enthousiasme ne veulent point être commentés avec des idées trop subtiles. Cette bizarre fusion des sentiments chrétiens avec la symbolique païenne nuirait plus encore à ce poëme, si l'auteur, qu'on pourrait appeler le Paul Véronèse de la poésie, ne se sauvait de la trivialité des détails par la libéralité de son pinceau. Il réunit à la puissance de création la sensibilité, l'harmonie du langage, la beauté de la phrase, ce qui le rend intraduisible, comme Anacréon.

Camoëns a encore laissé des recueils d'odes, des sonnets, des redondillas, des sixtines, des cancions, des élégies, des églogues ; il a touché à tout, passant en revue les aventures de sa jeunesse et les regrets de l'exil. Partout et toujours on reconnaît l'homme qui a puisé dans son propre cœur les sentiments qu'il décrit. On reconnaît, à le lire, l'homme né sous la puissante et riche nature des tropiques.

Les Lusiades sont le premier poëme régulier des modernes, le premier poëme épique écrit dans aucune langue romane.

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