QUEVEDO
Homme d'état, courtisan, jurisconsulte, théologien, philologue, médecin, physicien, poëte, chansonnier, don Francisco de Quevedo est un de ces noms que le prestige a encore grandi aux yeux de l'Espagne. Satyrique mordant, esprit subtil, délié, ambitieux, amoureux de la gloire, il aurait pu régénérer la littérature de son temps, retarder la décadence s'il avait su diriger ses traits, s'il n'avait pas pris l'irrésolution pour l'indépendance, la violence pour l'énergie. Ses connaissances étendues, Bon goût pour la satyre fine et déguisée l'ont fait surnommer le Voltaire de V Espagne.
Quevedo naquit à Madrid en 1580, et mourut en 1645. Son père était secrétaire de Philippe II, et sa mère camériste de la reine Anne d'Autriche. Doué d'un talent précoce, il avait obtenu à quinze ans ses degrés en théologie, à l'Université d'Alcala, et possédait le grec et le latin, le français et l'italien. Un duel l'obligea de passer en Italie ; il y obtint la secrétairerie de la Sicile par l'entremise du duc d'Assonne. La disgrâce de son maître entraîna sa perte ; il fut détenu dans une prison pendant trois ans sans en connaître les motifs. Son mariage, avec Dona Esperenza, vient ajouter à ses malheurs, il devint veuf peu après et perdit de nouveau sa liberté sous accusation d'avoir fomenté la révolte par un libelle incendiaire. Il a subi dans son cachot les traitements les plus inhumains ; à peine eut^il été rendu à ses amis qu'il mourut ; il était âgé de 65 ans.
Contemporain de Lope de Yéga, Quevedo, s'il eut su diriger son talent, aurait pu faire pâlir cette étoile si brillante dans le ciel de l'Es-
LITTÉRATUKE ESPAGNOLE. 27l
pagne. Peu défiant des conséquences de ses écrits, il tombait souvent dans les extrêmes. D'une nature ardente, passionnée, sarcastique, ses écrits sont plutôt admirés qu'aimés, plutôt recherchés que goûtés ! A la vérité, personne ne sait mieux allier l'excentricité de l'humorisme anglais avec l'entrain et la gaieté méridionale. Il y a deux hommes chez lui le philosophe et le bouffon, le théologien et le chansonnier, le chrétien et le païen, le courtisan et le soldat.
Armé de ce vaste foyer de connaissances, Quevedo embrasse tout traite de tout, éparpillant sa flamme de tous côtés, la perdant en étincelles, marchant et frappant d'estoc et de taille, à (îroite, à gauche au hasard ; il traduit Phocydide, Epictète et Plutarque ; commente Sénèque interprète l'Ecriture-Sainte, apprend la musique, la danse, les arts d'ao-réments et le maniement des armes. Il se mêle à tout ce qui peut ajouter un fleuron à sa couronne ; on le voit partout où il y a un laurier à gagner une ambition à satisfaire. En s'attaquant sans cesse aux imperfections de la nature humaine, au lieu de faire la guerre aux vices de l'homme social, Quevedo n'a pas atteint le but que doivent se proposer le poëte satyrique et le moraliste. La partie élevée et sérieuse de son talent a été presque entièrement effacée par la partie qui faisait rire. Aujourd'hui encore, qu'est-il aux yeux du plus grand nombre ? Un auteur facétieux plein de sel, de causticité, qui n'a pas d'égal pour les épigrammes et les bons mots. Ce que l'on connaît le mieux de lui, ce sont ses folles Jacôras si mordantes et si libres; ses joyeuses Létrillts, si babillardes si dansantes, si charmantes; ses sonnets burlesques, à la désinvolture plus qu'italienne, et par-dessus tout son Histoire comique du capitaine don Pablos, le Mandrain des Sierras de Castille.
La versification du poëte satyrique de l'Espagne est toujours mélodieuse, mais se ressent de l'époque de décadence ; on y retrouve l'enflure. En bien des endroits ses vers sont doux, sonores, ses rimes sont riches ce qui prouve que Quevedo aurait pu combattre avec succès l'école de mauvais goût qui régnait alors.
Dans son livre intitulé : De la politique de Dieu et du gouvernement du Christ, il expose des principes chrétiens dans un style pur éléeant et énergique en certains endroits. Ses Songes sont une satyre comique où il flagelle très spirituellement les vices des femmes. Les rêves des têtes de mort sont un tableau grotesque du jugement dernier. La vie de Vapôtre saint Paul, Les Visions, La Vertu militante, etc., comptent
parmi ses m ailleurs écrits. Los poésies de Quevedo sont réunies en trois gros volumes, sous le nom de Parnasse Espagnol. Une partie considérable de ses manuscrits lui furent dérobés de son vivant, entre autres ses pièces de théâtre et ses ouvrages historiques, en sorte que ses œuvres ne contiennent plus, comme il en avait la prétention, tous les genres de littérature. Mais, malgré la perte de quinze manuscrits, qui n'ont jamais été retrouvés, ce qui reste de lui forme encore onze gros volumes, dont huit de prose et trois de vers.
Voici comment Quintana (1) esquisse cette période de la poésie castillane : '' Dès sa plus tendre jeunesse, le front paré de fleurs des champs, elle effleure l'herbe des prairies, conduite par Garcilaso ; devenue grande, elle s'avance, accompagnée d'Herrera et de Eioja, toute resplendissante de beauté et de richesse ; plus tard encore, environnée de Balbuena, de Xaurcqui et de Lope de Véga, elle se montre agréable et jolie, bien qu'elle ait moins d'élégance et de tenue ; mais dès qu'elle s'est livrée à Gon^^oura et à Quevedo, c'en est fait d'elle ; de corrupteurs en corrupteurs, elle va tomber aux mains d'une foule de barbares ; elle marche, elle s'agite comme une folle : ses couleurs sont fardées, ses perles sont fausses, son or est du clinquant ; vieille et décrépite avant l'âge, elle semble tomber en enfance ; son langage est un insignifiant babil ; elle se dessèche et périt."
Au XVIe siècle, c'est la France qui imita l'Espagne ; au XVIIe siècle, ce fut le tour de l'Espagne d'imiter la France, et l'excès d'imitation amena la décadeoce de la littérature espagnole. L'hôtel de Rambouillet, la brillante cour de Louis XI Y et l'introduction du théâtre français en Espagne, telles sont les trois principales causes de cette décadence.
Au XVIIe siècle, il existait en Europe un dicton bien connu et qu'on ne manquait jamais de citer chaque fois que l'on voulait manifester son admiration : Beau comme le Cld. Corneille, en efiFet, n'a été proclamé le père du théâtre français que lorsqu'il eut, d'un coup de son vigoureux pinceau, tracé cette merveilleuse création. On sent quelle émotion a dû éveiller en Espagne cette production gigantesque. C'est un mot si flatteur pour le peuple espagnol ! On s'empara donc de Corneille et on cher-
(1) Thesoro del pemasso Espanol.
LITTÊRATUEE ESPAGNOLE. 273
cha à l'imiter ; de ce premier maître on passa à d'autres ; Molière vint ensuite, et fit pour la comédie ce que Corneille avait accompli pour la tragédie. Mais on ne put distinguer l'ivraie du bon grain, l'excellent d'avec le médiocre. Un esprit universel et outré d'imitation s'empara de toutes les intelligences d'élite de la Péninsule. Ce fut un malheur bien déplorable. On détourna le cours naturel que la poésie nationale avait suivi jusque-là. Encore aujourd'hui on est à se demander comment il se fait que le pays des toréadors, si fier, si indépendant, ce peuple dont la littérature dramatique a été une des sources du théâtre français ; qui initia toute l'Europe aux secrets du drame, comment il se fait qu'il a pu s'abaisser à traduire pour son théâtre et ses feuilletons tant de pauvres et chétives productions de la France contemporaine. Autrefois, Thomas Corneille leur emprunta toutes ses tragédies, Pierre Corneille VHéradius, de Caldéron, le Menteur, de Jean Alarçon, auteur de la Vente suspecte. Et Molière ne doit-il pas à l'Espagne la plupart de ses comédies, le Festin de Pierre entr'autres. Sa Princesse d'Elide est calquée sur une pièce d'Augustin Moreno, et la Marianne, de Voltaire, est parente de la Tétr arqua dt Jérusalem, de Caldéron. Les rôles sont donc bien changés. Espérons que l'Espagne se réveillera et qu'elle prendra son élan vers de plus hautes destinées.
Charles-Quint disait : Je parlerais français à mon ami, anglais aux oiseaux, allemand aux chevaux, espagnol à Dieu. Il y a en effet dans les chants d'Eglise et dans la prière espagnole on ne sait quelle suavité qui pénètre l'âme et l'entraîne. On retrouve là toute la pureté de l'ancienne poésie nationale ; l'Eglise d'Espagne a voulu conserver cette source du beau.
Une autre source de réhabilitation se trouve dans la poésie populaire. Dans aucun pays, si l'on excepte l'Italie, la poésie ne fut plus en vogue dans les rues. Que le lecteur imagine une de ces scènes bruyantes, joyeuses, champêtres et pittoresques, où figurent les gitanos, à côté du caballero, dansant, sautant, chantant en pleine rue, ou sous une tonnelle riante. Au bruit des castagnettes agaçantes et bavardes du gitano répond le tambour de basque frémissant et railleur de la gitana. Les caballeros animent la scène, mêlant aux accords monotones de la mandoline les mouvements animés du rythme bohémien.
Revenons à Corneille. C'est une question bien et nettement décide' e pour l'honneur du théâtre français : on sait à quoi s'en tenir sur le Cid
de Corneille. Voltaire a insinué que Corneille avait copié toutes les beautés de sa pièce dans celles de Guillen de Castro et de J.-B. Diamante. Un ouvrage remarquable, publié il n'y a pas encore longtemps, Catalogue bibliographique et biographique de Vancien théâtre espagnol depuis son origine jusqu'au milieu du XVIlIe. siècle, a dissipé tout doute à cet égard. La statistique établit que Corneille n'a pu copier les pièces espagnoles, puisque la sienne a été écrite avant les deux autres.
Parmi les écrivains les plus remarquables qui précédèrent Camoëns dans la littérature portugaise, on cite Gil Vincent, le Plante portugais. Quoique désordonné dans ses plans, il rachète ce défaut par la richesse de son imagination, la vivacité de son dialogue et l'harmonie de sa phrase. On dit qu'Erasme apprit le portugais afin de pouvoir le lire.
Parmi les historiens qu'a produits la patrie de Camoëns, nous mentionnerons surtout Jean de Barros, Osorio (1506), esprit philosophique remarquable, Lucéna (1550), louable par sa correction et son élégance, Damien de Groez (1501), Brito (1569), auteur d'une Histoire de la monarchie portugaise depuis le déluge.
Les voyageurs portugais, qui ont laissé des relations de leurs voyages, sont €ralvas (1500), Voyages enAbyssinie ; Vasco de Gama (1525), Voyages aux Indes ; Pacheco Pereira, Descrip tion dt Vunivers ; Casthanea. Histoire de la découverte des Indes ; Alvarès, Description de V Ethiopie ; Magellan, un grand nombre de manuscrits précieux ; Pinto (1509), Voyages aventureux. Nous ajouterons encore à ces écrits les Lettres d'Albuquerque, les Antiquités du Portugal, par Resende et le Discours de Felician Milam sur l'excellence de la pierre philosophale.