ERCILLA
Pendant que le Tasse, en Italie, et le Camoëns, au Portugal, reflétaient au loin la gloire de leur patrie, un page étourdi, fatigué de l'éti-
quette des palais, rêvait, comme Christophe Colomb, la découverte d'un monde nouveau. Ce qu'il voulait, ce qu'il désirait avant tout, c'était des aventures. Un jour, il entend parler du Chili et des tribus sauvages de l'Astraucanie ; il part, s'enfonce dans les sombres forêts de l'Amérique, et découvre une poésie vierge au fond de ces bois silencieux ; cet homme était don Alonso de Ercilla y Zuniga.
Ercilla naquit à Madrid, le 7 août 1533, et mourut en 1596. Sa famille était noble. Il accompagna Philippe II dans ses divers voyages en Europe, en qualité de page. En 1554, il partit pour aller combattre dans le Chili une peuplade belliqueuse de l'Arauca. Il combattit pendant sept années. Pendant tout ce temps, il travailla à son poëme, la Araucaria, destiné à célébrer ses antagonistes et ses compagnons d'armes. De retour dans sa patrie, en 1564, il épousa cette Maria Bazan, qu'il a célébrée avec des couleurs si charmantes dans un passage de son dixhuitième chant.
L'Espagne n'a pas, à proprement parler, d'épopée, à moins que l'on veuille donner ce nom à VÂraucanie d'Ercilla (1). Pourquoi cela ? Etait-ce dû à l'impuissance de produire un ouvrage de si haute portée ou ignorance de la composition ? La dernière hypothèse est la plus probable. On trouve bien des traces de l'épopée, mais les règles de l'art et du bon goût se refusent à accorder ce nom aux poëmes d'Alexandre, du Labyrinthe et du Cid. Le Pelage, la Sagontine, le Maltéïde, la Nitmantine, la Mexicaine, les Plaints de Toulouse, le Le Lion de F Espagne les Coréléïdes, sont des poëmes narratifs entièrement dépourvus de l'action épique, qui ne contiennent tout au plus que le germe d'une épopée.
La Araucana est supérieure à toutes ces compositions, sans cependant atteindre encore le but de l'épopée. Ce poëme est trop austère, et l'auteur, réglant sa voix sur celle de ses héros, quitte rarement le ton mâle et sévère. C'est d'ailleurs ce qu'il promet dans son exposition ou début.
"Je ne chante, dit-il, ni l'amour, ni les belles, ni les galanteries des chevaliers ; je ne chante ni les tournois, ni les langueurs, ni les sacrifices des tendres sentiments, mais la valeur, les hauts faits et les prouesses de ces Espagnols audacieux qui imposèrent à l'Arauca indomptable le dur joug de l'épée."
La multiplicité des digressions et des épisodes ralentissent la marche de l'action. On se demande à chaque page si l'auteur avait un plan
(1) L'épopée de Camoens appartient à la littérature portugaise.
tracé ou s'il se laissait aller à ses impressions. On rencontre des pensées faibles et communes, et des longueurs qui invitent le lecteur à dormir. " Si Ercilla, dit Voltaire, est dans un seul endroit supérieur à Homère, il est, dans tout le reste, au-dessous du moindre des poètes. Ce poëme est plus sauvage que les nations qui en sont le sujet." Cependant, il a été l'objet de l'admiration générale en Espagne. On se plait avec raison à en louer la majesté du style et la grandeur des conceptions. Si l'auteur n'avait pas enchaîné son œuvre à un ordre chronologique, s'il eut eu recours à une fiction plus inhérente au sujet, s'il eut varié ses épisodes, en en diminuant le nombre, VAraucanie jouirait en Europe de la même réputation que les Lusiades.
Au lieu de faire un tableau du Chili, il en donne une description statistique dépourvue de toute poésie.
La manière de l'auteur n'est pas la même dans les trois parties dont se compose son ouvrage. Ercilla et tous les Espagnols se sont fait une fausse idée de la poésie épique.
Les trent-sept chants de V Araucanie furent publiés successivement de 1569 à 1590.
Le père Mariana est considéré comme le prince des historiens espagnols. Il composa une Histoire Générale dUspagne, en latin, qu'il traduisit plus tard en castillan, et une Histoire de Venise. Mesuré, lucide, rapide dans les narrations, vigoureux dans l'empreinte de ses portraits, il est parfois affecté, déclamateur et pompeux, ses harangues se répètent trop souvent ; il avait pris Tite-Live pour modèle.
Saavedra (1584-1648) a été proclamé le premier écrivain du règne de Philippe IV. On lui reconnaît une vaste érudition, une profonde philosophie, une morale saine, une connaissance exacte du cœur humain, une ironie fine et douce, un style pur et correct. Ses principaux ouvrages sont : Las Empresas Politicas, La Repuhlica Literaria, La Corana Gotica, Castillana y Austriaca.
Dorénavant, l'éclat du parnasse espagnol commence à pâlir. Deux hommes marquent une ère nouvelle, l'époque de la décadence dans la littérature espagnole. Gongoura et Quevedo, incapables d'atteindre les hauteurs où planaient les auteurs classiques de leur pays, secouèrent le joug de l'art. Un grand nombre d'écrivains, estimables d'ailleurs, crurent que l'on ne pouvait être compris en parlant simplement ; on alla même jusqu'à laisser de côté la prose castillane pour le latin et l'Italien.
GONGOURA.
Don Luis Gougoura de Argote naquit à Cordoue, le 11 juin 1561, et il y mourut le 24 mai 1627.
Il étudia le droit à Salamanque ; c'est aussi dans cette ville où, jeune encore, il composa la plus grande partie de ses poésies erotiques, ses romances et ses letrilles satyriques. Ce sont ses meilleurs écrits. A l'âge de 45 ans, il se donna à l'Eglise, et devint par la suite aumônier de Philippe III.
A cette époque vivait en Italie un homme qui avait entrepris la réforme littéraire de son pays, comme voulait le faire Gongoura, en Espagne ; cet homme se nommait Marini. Jamais deux caractères se ressemblèrent davantage. Tous deux ennemis du naturel et de la simplicité s'intitulèrent chefs d'une école nouvelle dont l'art consistait à estropier la nature au lieu de l'imiter ; Gongoura, c'est le Marini de l'Espagne; Marini, c'est le Gongoura de l'Italie. En effet, ces deux hommes semblaient se servir d'échos d'une péninsule à l'autre : abondance et flexibilité de style, variété et richesse d'images, art. de narrer et de décrire, affectation, recherche, bizarrerie, tout faisait de ces deux esprits, d'origine si différente, les plus étranges jumeaux que la poésie ait jamais vu naître.
" Hautain et tranchant, dit M. de Puibusque, Gongoura avait ce ton de prophète qui donne crédit aux novateurs ; il commença par dénoncer au monde les attentats des classiques. Ces malheureux avaient, à l'entendre, tellement appauvri la langue, qu'il était urgent de lui venir en aide ; c'était le travail d'Hercule dans lesétables d'Augias ; lui seul était de force à s'en charger. Son Nouvel Art eut à peine paru qu'il fut suivi d'une quantité innombrable de vers qui devaient servir de modèles à ses élèves. Sous prétexte de rendre à la langue sa richesse première, il donna aux mots des acceptions inusitées et bouleversa les phrases par des inversions grecques et latines ; toutefois, sa plus grande entreprise, la pierre angulaire de son système, fut de résumer la poésie entière dans l'image, qui n'en est que la surface : il crut qu'il sufl&sait d'être coloriste pour être peintre. Ce qui manquait le plus à Gongoura, et ce qu'il croyait par conséquent posséder au suprême degré, c'est le mérite d'invention. Autant il était remarquable dans ses romances mauresques, où il était soutenu par la poésie du sujet, autant il était ridicule dans tous
les genres où il ne pouvait s'appuyer que sur lui-même. L'incohérence des idées et des images, la confusion du figuré et du réel, tous ces ornements déplacés, toute cette joaillerie de mauvais aloi trahissaient le luxe artificiel de son imagination ; les vers les plus pompeux, ceux qu'il avait destinés à éblouir la multitude, ressemblaient à des fusées tirées en plein jour, c'étaient des lueurs sans éclat, une lumière fausse et blafarde : mais l'engouement de ses admirateurs leur avait fait perdre jusqu'aux premières notions du vrai ; et plus il s'éloignait de la raison et du goût, plus il était porté aux nues."
Nous n'avons rien à ajouter à cette critique ; Gongoura et sa funeste école, qui tire son nom de lui, le gongourisme, sont bien jugés.