CHAPITRE VII
La Littérature Française.
^ I. Langue D'oc et Langue D'oïl — Troubadours et Trouvères — Chro- NiQCEURS — Le XVe Siècle — Éloquence religieuse au moyen- âge. — Origine du théâtre français— François I. — La Réforme — Rabelais— Prosateurs au XVIe siècle — Marot — Ronsard — La Pléiade — Malherbe— IL Le Siècle de Louis XIV — Pascal — Port Royal — L'Hôtel de Rambouillet — Larochefoucaud— Labruyère — Corneille — Racine — Molière— Boileau — Lafontaine — Eloquence religieuse au XVIIe Siècle : Bossuet, Fénélon, Massillon, Fléchier, Bour- DALOU, ETC — III. Le XVIIIe. siècle— Jean-Baptiste Rousseau- Voltaire — Montesquieu — Jean Jacques Rousseau — Buffon — Les Encyclopédistes — Eloquence religieuse — Delille — La Révolution — L'Empire — La Restauration — Chateaubriand — Courrier — Le Gou-
NEMENT de JuILLET — BÉRANGER — GuiZOT — ViLLEMAIN — MmE DE StAEL
— Lamennais — Lamartine — Hugo — Musset — Le père Lacordaire — Thiers — Ecole Historique — Ecole philosophique — Alexandre Dumas — Ecole romantique — Epoque contemporaine.
" Ce double caractère d'activité intellectuelle et d'habilité pratique est empreint dans tous les événements de l'histoire de France, dans toutes les grandes classes de la société française, et leur donne une physionomie qui ne se retrouve point ailleurs."
GUIZOT
On ne rencontre nulle part, à un degré aussi marquant qu'en France, l'union intime, vivante, rapide des idées et des faits, et leur développement harmonique, union qui est la base essentielle de toute civilisation. L'Allemagne, l'Angleterre, l'Espagne, l'Italie ne présentent pas une harmonie aussi frappante, dans le développement de leur civilisation. " Quelque chose d'essentiel leur manque à tous, dit Guizot : aucun n'offre l'image à peu près complète, le type pur de la civilisation dans toutes ses conditions, aves tous ses grands caractères. Il en est, je crois,
tout autrement de la France. En France, le développement intellectuel et le développement social n'ont jamais manqué l'un à l'autre. A côté des grands événements, des révolutions, des améliorations publiques, on aperçoit toujours dans notre histoire des idées générales, des doctrines qui leur correspondent. Rien ne s'est passé dans le monde réel dont l'intelligence ne se soit à l'instant saisi et n'ait tiré pour son propre compte une nouvelle richesse ; rien dans le domaine de l'intelligence, qui n'ait eu dans le monde réel, et presque toujours assez vite, son retentissement et son résultat."
La prose, en France, a toujours été plus parfaite que la poésie. Quelques nations de l'Europe lui disputent peut-être la palme de la poésie, mais celle de la prose lui appartient. Ce résultat vient sans doute de la souplesse de la langue française, de son grand perfectionnement et de sa précision admirable. Elle est aussi éloignée de la mollesse et de l'enflure des langues du midi que de la rudesse des langues du nord.
LANGUE d'oc ET LANGUE d'OIL.
La langue latine, en se décomposant, a donné naissance aux langues dites romanes, qui sont : la langue d'oil ou wallone, d'où est sorti le français ; la langue d'oc ou provençale, l'italien, l'espagnol, le portugais, et le valaque.
On rencontre plusieurs gallicismes dans les auteurs latins du IVe siècle. Ils se multiplièrent au Ve et au Vie siècle. Au Vile et au Ville siècle, la révolution fut universelle et l'idiome national supplanta définitivemedt le latin.
A partir de 813, plusieurs conciles prescrivirent aux évêques de prêcher dans la langue vulgaire afin d'être compris du peuple.
Cet idiome vulgaire était un mélange d'allemand, de gaulois et de latin : ce fut le roman rustique. Le plus ancien monument de cette langue est le serment que Louis le Germanique prononça à Strasbourg, en 842.
Au IXe siècle, sous l'empire de Charlemagne, le latin devint la langue des savants, mais Hugues Capet, à la fin du siècle suivant ne le comprenait plus. En 995, au concile de Monson-sur-Meuse, l'Evêque de Verdun s'exprima en langue romane afin d'être mieux compris.
A peu près uniforme à son origine, le nouvel idiome finit par subir certaines altérations à cause de la prononciation plus ou moins aspirée
des peuples qui le parlaient. De là, deux sortes de roman : le roman wallon qui se parlait dans le Nord et qui était la langue des Trouvères^ et le roman provençal, parlé dans le midi, et qui fut illustré par les Troubadours.
Ces deux dénominations de langue d'oil et de langue d'oc viennent de l'affirmation oui qui se prononçait oil au nord de la Loire et oc au midi de ce fleuve. Il ne nous reste aucun monument dans la langue d'oil antérieur à la fin du Xle siècle. Talbot, dans un savant ouvrage sur La langue française et ses dialectes au treizième siècle, partage tous les dialectes de la langue d'oil en trois principaux, qui embrassent les autres ; le Norrtiund, le Picard^ et le Bourguignon. Si, d'un côté, la langue d'oc se forma avant la langue d'oil, lors de la décomposition du latin, cette dernière eut, par contre, une extension beaucoup plus grande que sa rivale : on l'adopta à la ccur ; les Normands l'introduisirent en Angleterre, on la transporta en Orient, lors de la fondation du royaume de Jérusalem ; les croisées l'implantèrent à Constantinople, en 1202, et la conquête de Charles d'Anjou, dans le royaume des Deux Sicileâ, la popularisa en Italie. '^
TROUBADOURS ET TROUVERES.
On cite parmi les plus anciens souvenirs de la langue d'oc (dans la littérature provençale) un poëme sur Boèce, datant du Xe siècle. Par la suite, elle se développa rapidement sous l'influence féconde des Troubadours. (1) On appelait ainsi ceux qui en Provence se livraient à la gaie-science. " Un troubadour était souvent un gentilhomme qui avait un bon château et des vassaux comme, par exemple, Bertrand de
Born qui avait mille sujets Quelquefois, c'était un prince souverain
comme le plus ancien des Troubadours dont nous ayons les œuvres:
Guillaume, comte de Poitiers et duc d' Aquitane Quelquefois, aussi
un Troubadour n'était rien qu'un obscur vassal, un serviteur dans le château comme, par exemple, Bernard de Yantadour, fils de l'homme qui chauffait le fcur du comte de Vantadour." (2) Les troubadours étaient suivi d'un ou de deux jongleurs qui chantaient leurs vers ou récitaient des histoires de chevalerie à la porte des châteaux, sur la place publi-
(1) Le mot Troubadour signifie Inventeur. 2) Villemain ; Littérature du moyen-àge.
que, au grand air, au milieu des populations enthousiastes. Le caractère distiuctif de cette poésie est le mélange des idées religieuses et des images de galanterie présentées avec une bonne foi si complète qu'on ne peut y voir rien qui puisse porter le sourire aux lèvres. On reconnaît dans leurs chants l'influence de la poésie espagnole et arabe. Ils s'expriment dans un langage riant et gracieux. Un troubadour de Gascogne, Girand de Galanson, donne les conseils suivants à un jongleur : " Sache bien trouver, bien rimer, bien proposer un jeu-parti ; sache jouer du tambour et des cymbales, et faire retentir la symphonie ; sache jeter et retenir de petites pommes avec des couteaux, imiter le chant des oiseaux, faire des tours avec des corbeilles, faire attaquer des châteaux, faire sauter (sans doute des singes), jouer de la citole et de la mandore, manier la manicorde et la guitare, garnir la roue avec dix-sept cordes, jouer de la harpe, et bien accorder la gigue pour faire égayer l'air du psalterion. Jongleur tu feras prép rer neuf instruments et dix cordes ; si tu apprends à en bien jouer, ils fourniront à tous tes besoins ; fais aussi retentir les lyres et résonner les grelots. (1)
L'époque des Troubadours embrasse 170 ans environ (1090-1260). Plus de 200 Troudadours parurent durant cette période.
Avec un caractère plus positif le roman wallon se prépara un avenir durable à côté des brillantes mais éphémères destinées de la littérature provençale. Le nombre des Trouvères du Xlle siècle à la fin du XlIIe siècle s'élève à plus de 200 et leurs ouvrages sont remarquables. C'est dans leurs œuvres que l'on trouve les grandes créations du moyen-âge, entr'autres la chevalerie. Leur muse variée et galante nous a transmis ces innombrables romans de chevalerie, épopées gigantesques, remarquables, sinon par le génie du moins par une imagination brillante et une fécondité intarissable. On a divisé les romans de chevalerie en trois classes principales : les romans de la cour du roi Artus, ou roman de la Table-Ronde, les Amadis, et les romans de la cour de Charlemagne.
Robert Wace est l'auteur du roman de Rou et du roman de Brut (1155), histoire fabuleuse des premiers rois de la Grande-Bretagne. Merlin, Tristan de Léonais, Lancelot du Lac, Galaad, son fils, Perceval le Gallois, étaient les principaux Trouvères de la cour du roi Artus.
Le roman d^ Amadis de Gaule, celui d^Alexandre, par Alexandre
(1) Sismondi : Littérature du midi de L'Ev/rope.
Paris, le Roman du renard, par Pierre de Saint-Cloud, appartiennent à la seconde classe des romans de chevalerie. On cherchait plutôt à célébrer la vaillance de l'homme que la grandeur des faits.
La troisième classe, ou les romans de la cour de Charlemagne, comprend ceux qui sont connus sous le nom de Romans des douze pairs de France. Ces poètes avaient devant eux un vaste champ pour s'ins, pirer. Les grandes figures de Charles Martel et de Charlemagne, le souvenir des luttes gigantesques contre les Maures, l'honneur chevaleresque, les brillants faits d'armes, les tournois, étaient propres à exalter l'imagination et à inspirer le poëte. La Chronique de Turpin est le plus célèbre des romans des douze pairs.
La langue d'oil a encore fourni la Bible de Guiot, poëme satyrique imité plus tard par Rabelais; des Fabliaux ou Lais, satyre d'un genre très cultivé alors, imités dans la suite par Boccace, Lafontaine, Molière et Voltaire ; Le Casfoiement, ou instructions morales d'un père à son fils. Marie de France a écrit une collection de Lais qui nous est parvenue, et un recueil de Fables, intitulé, Lits d' Ysopet, rempli d'excellentes qualités. Mais le plus célèbre de tous les Trouvères est Thibaut de Champagne (1201-1253), qui cultiva le premier la poésie légère. Sa versification est élégante, claire et précise. Thibaut s'adressait à l'aristocratie, on voit qu'en voulant rehausser la poésie il ne perdit pas de vue les hommages que son talent lui gagnait. Rutebeuf (1250-1300), occupe aussi une place marquante parmi les fondateurs de la littérature française. Moins élégant peut-être que Thibaut, il est plus ferme, plus net, plus précis et partant plus apte à rendre des services à une littérature naissante.
Le XlIIe siècle a vu naître, en outre, plusieurs poëmes didactiques, entr'autres, le Castoiement des Lames, par Robert de Blois, et le Mariage des sept arts, par Tamturier. Mais la plus célèbre production de l'époque est le poëme allégorique, le Roman de la Rose, en 18,000 vers de huit syllabes, par Guillaume de Lorris, (1260), et Jean de Meung. Le sujet est le même que celui traité par Ovide dans les trois livres : Le arte amandi, peinture souvent trop fidèle des vices et de la corruption de la société. Ce roman touche à tous les sujets : philosophie, histoire, mythologie, scolastique, astronomie, astrologie, chimie, alchimie ; c'est le poëme de Dante, a-t-on dit, moins le génie. Sous le point de vue de l'art, un des plus grands défauts du Roman de la Rose est cette longue, froide et vague allégorie sur laquelle il repose.
Avec r affranchissement des communes date, au Xlle siècle, un élan non moins noble vers l'indépendance de la pensée : l'émancipation d'un peuple est toujours une source féconde d'inspiration. La poésie, dignement représentée par un essaim de Trouvères qui promenaient leur carrière dans les régions de la fiction, eût, à cette époque, pour l'assister dans ses explorations aventureuses, des compagnons plus graves mais non moins intéressants: c'est alors que naquit, la prose française et l'histoire.