‹ Histoire abrégée de différens cultes (volume 2)Chapitre 11 sur 34 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Des Fétiches artificiels extraits des montagnes adorées. Des frontières , de leur largeur , de leur dénomi* nation.

Les hommes , à une certaine époque , tirèrent des montagnes sacrées des parties de rochers qu’ils transportèrent et placèrent ailleurs. Ils étaient persuadés que ces parties détachées conservaient le caractère sacré et l’influenee des montagnes divines dont elles étaient extraites. Je dirai bientôt quel fut le motif de ces extractions , quel fut l’emploi de ces parties extraites ,, quelles furent leurs formes. On verra qu’elles devinrent une des principales sources de l’idolâtrie , une des matières les plus abondantes que les allégoristes aient mises en oeuvre pour composer leurs fables et créer des divinités. Le sujet est simple ; je le traiterai dans tous ses détails ; j’atteindrai je par une route nouvelle jusqu a la vérité , et déchirerai tout entier le voile allégorique qui Fa jusqu’à présent cachée à tous les yeux.

La route que je me suis tracée pour parvenir

à ce but a été diffîeultueuse ; je dois l’aplanir à mon lecteur , guider ses premiers pas , et l’environner ensuite de toutes les lumières qui m ont dirigé au milieu des ténèbres. Je le conduirai d’abord sur les frontières des nations. Elles furent le théâtre des premières institutions civdes et religieuses ; c’est là que le culte a pris naissance. Cette assertion paraît étrange : je vais en prouver la vérité.

Examinons d abord ce qu’étaient les frontières dans leur origine.

l)ans 1 eiat primitif des sociétés, les nations établies sur le sol qui les avait vu naître , quelles avaient choisi , ou que le hasard leur avait offert , laissaient entre elles un vaste intervalle de terrain inculte qui rendait les communications rares, difficiles, et leur servait en quelque sorte de rempart réciproque contre les atteintes de leur propre barbarie et de leur haine mutuelle.

Il en était à peu près de meme des hordes qui composaient chaque nation. Des fleuves, des rivières , des forets impénétrables , des chaînes de montagnes, étaient ordinairement les limites naturelles qui divisaient les peuplades, et formaient les frontières des peuples (i).

i) Les Grecs exprimaient les montagnes par un mot

DES CELTES

Nous avons un exemple de l’état des nations anciennes avant leur civilisation dans l’état des nations modernes qui ne sont pas civilisées. Les sauvages de l’Amérique (x), les hordes de l’intérieur de l’Afrique., de plusieurs nations de l’Asie y offrent les mêmes dispositions. Souvent de vastes déserts les séparent les unes des autres ; des forêts , sur-tout de larges rivières et des chaînes de montagnes , sont des bornes naturelles qui laissent entre leurs territoires réciproques un intervalle très-considérable.

La grande largeur des frontières de quelques nations antiques, et même de certaines nations modernes , est attestée par l’histoire. Les Ger-

semblable, qui signitiait terme, borne , confia . O’ po£ avec un esprit doux, veut dire montagne; O 'poç avec un esprit rude , borne , terme , limite ; duquel est dérivé O terminer , finir, et notre mot horizon. Ce que les Grecs exprimaient par le mot horizon , les Romains pouvaient l’exprimer par celui de terme, limite, frontières. Cicéron est en cela l’autorité dont je m’appuie ; il dit : A Grœc.is^O'çifytris nominantur j ànobis finïentes rectissime nominari possunt. (De divinatione, lib. Il , cap. XLIV.)

(i) Don Félix de Azara, parlant des nations sauvages de l’Amérique méridionale , dit « qu’elles sont presque » toujours séparées par un désert quelquefois très-con- » sidérable. » ( Voyage dans V Amérique méridionale ? par don Félix de Azara, tom. 2, chap. X, p. 5.)

ANTÉRIEUR^ A L IDOLATRIE. i5i

mains, dont la civilisation , à peine ébauchée du temps de César , n’avait point encore altéré leurs coutumes primitives , «• se font, dit ce « conquérant historien, un très-grand honneur » de voir leur pays borné par de vastes dé-

)) serts; cest pour eux une marque de courage, « et un témoignage de la terreur qu’ils ins- « pirent aux nations limitrophes, que de les » tenir ainsi fort éloignées d’eux. D’ailleurs , » ces larges frontières les mettent en sûreté et » à l’abri d’une incursion subite (i). » César dit aussi que les Suèves avaient une frontière inculte, inhabitée, large d’environ six cent mille pas, cent quatre-vingt-neuf lieues communes^).

Pomponius Mêla fait, sur ces peuples, la meme observation : a Ce n’est point , dit— il , » pour accroître leur jouissance , leur domi- » nation, quils font la guerre à leurs voisins, » mais c est pour s’entourer de vastes terrains » incultes. »

Des Romains observaient le même usa se et laissaient souvent entre eux et leurs voisins un

espace de plusieurs milles qui restait sans culture (3).

Hérodien , parlant des divers moyens de dé-

(1) César, Comment v guerre des Gaules, liv. 6.

(2) ïd. lib. 4-

(3,) Voyez les notes de Montanus et de Brantius , sur

DES CtJETËS

fenses qu’avaient les Romains, dit qu Auguste prit à sa solde des étrangers, qu’il fit camper sur les frontières pour contenir les barbares. D’autre part, ajoute-t-il, la largeur des fleuves, leur profondeur, la hauteur des montagnes et les vastes solitudes qui bordaient l’empire, lui servaient de retranchement (i).

Goesius dans son ouvrage intitulé : V ara auctores de limitibus , etFrontin dans son traité De Limitibus y ont prouvé que les Romains s’occupaient beaucoup des frontières.

Mais le motif que l’on prête à ces peuples n’était pas la seule cause de cette coutume : ils suivaient une ancienne habitude dérivée de l’état originel des territoires des nations, et la suivaient avec d’autant plus d’exactitude qu’ils y trouvaient leur utilité.

Cet usage existe encore aujourd’hui. Chardin nous apprend que la Perse est presque entièrement entourée de frontières si larges qu’on met trois ou quatre jours à les franchir. « Cet » espace est, dit-il, inhabité, quoique le ter- » roir en soit le meilleur du monde en plu- » sieurs endroits. 11 ajoute que les Persans

le passage cité des Commentaires de César , liv. 6. {Editio Dariorum , p. 2/[i •)

( i ) Histoire dLîérodien) traduction de Mongault ; J ulien , p. g3.

ANTERIEURS A LTDOLATRIE.

h regardent comme une marque de vraie granit deur de laisser ainsi des pays abandonnés w entre de grands empires : ce qui empêche » les contestations pour les limites , et forme )) comme un mur de séparation (i), »

L’Ukraine était une large frontière de la Pologne, qui fut habitée assez récemment par les Cosaques. Tels sont les nombreux steps de l’Asie.

La rive occidentale du Boristhène offrait un vaste désert qui servait de frontière entre les possessions de la Russie et les états de l’empire Ottoman. Cette frontière déserte avait près de cent lieues de largeur. Les Paisses y établirent des habitans de la Servie, fugitifs, et attachés à la religion grecque. Il s’y établit aussi des Valaques et des Moldaves. Ce pays, où les Busses, contre la foi des traités, firent éiecer plusieurs forteresses , se nomma alors la Nouvelle Servie (2).

Les Français ont reconnu la nécessité de laisser une bande de terrain inculte entre les différens territoires de nos colonies d’Amérique

ou d’Afrique. Les portions de terre concédées

(1) Voyage de Chardin , Description de la Perse,

t. IV, p. 4.

(2) Histoire de la Pologne, par Rulhière, t. I, p. et suivantes.

DES CULTES

sont séparées entre elles par une lisière de douze pieds de largeur, qu’on nomme balisage et qui sert ordinairement de chemin.

D’après ees faits, on sent que, par le mot frontières y on ne doit pas entendre, sur-tout chez les anciens, une simple ligne de démarcation, mais une ceinture de terrain inculte plus ou moins large.

Ce terrain inculte qui entourait et bornait les territoires était nommé, chez les Grecs, erè moSy dont ils ont fait le mot hernies , les Latins eremus 3 et les Français hernie : mot qui était encore employé il y a deux siècles pour exprimer un terrain sans culture.

Les Romains employaient plus particulièrement, pour exprimer une frontière, le mot terminus , terme y que l’on croit dérivé du mot hennés. Il paraît que le mot forum, qui, comme foris et foras , signifiait originairement ce qui est en dehors , ce qui est hors du territoire 3 a signifié la meme chose , et que c’est des mots forum terræ que nous est venu notre mot frontières. Dans nos anciennes chartes, ce terrain inculte qui bornait les territoires est nommé terminus anliquus y terminus incretus , et quelquefois termolandes (i).

' (i) Voyez pour ces différens mots le Glossaire de Bu-

ANTERIEURS A i/ïDOLATRIE. 1 35

Les peuples du Nord , les Germains , les Gaulois , les Gel libères , les Étrusques , etc. , rendaient le mot frontières par ceux de mark , land mark , merk ou marge y qu’on a latinisé par celui de marca, marchia , merca , margo . Ce dernier mot avait passé chez les Romains. Pline nomme les frontières d’un empire, margines Imper ii.

Cette expression s’est conservée dans les nomenclatures géographiques. On y trouve le Fin- Mark y le Danemarck , les Marches de Brandebourg , les Vieilles Marches y le comté de la Mark , les Marches du Poitou y celles de Normandie, du Maine, les Marches Toulousaines y la province de la Marche y qui sépare le Limousin de l’Auvergne et du Berry; les

cange, dans son Supplément , et le Dictionnaire de la Langue celtique, par Bullet .

(i) Le Morvan, qui sépare la Bourgogne du Nivernais, était une marche déserte encore du temps des premiers rois francs. Dans la vie de saint Eptadius , composée par un des contemporains , on lit que ce saint , pour se soustraire à Y épiscopat dont on voulait le charger , se retira dans le désert du Morvan, et vécut dans les montagnes et dans la solitude de ce désert. Se proripuit ad deserta Morvenni et ad montanam solitudinem pro peravit. . . El tandi'u in solitudinem deserti remansit , etc . (. Recueil des Hist. de France, t. 111, p. 38 1 . )

DES CULTES

Marches cF Espagne, la Marche (T Ancône , la Marche T réel seine etc* Ces lieux, et une infinité de cantons, villages ou villes, qui portent les noms de merc > de la mark ou la marche y ou qui en sont composés , indiquent des pays qui formaient des frontières ou qui en fusaient partie , indiquent des villes ou villages bâtis sur leurs terrains : terrains autrefois incultes, mais qui, par f effet des évènemens politiques, des progrès de l’agriculture et de la population , ont été depuis cultivés et habités.

Les puissances limitrophes s’emparèrent insensiblement des marches se les partagèrent, ou les englobèrent dans leurs États. Quelquesunes de ces frontières conservèrent leur intégrité antique, et formèrent des territoires particuliers, des provinces, meme des royaumes. Tels furent le Danemarck , les Marches de Brandebourg , le pays des Marcomans , la Marche , petite province de France, la Marche d’ Ancône , province d’Italie, etc.

La Hongrie , dans ses frontières militaires , offre le tableau vieilli des anciennes coutumes des peuples; ces frontières sont larges de plusieurs lieues, ont une administration particulière et différente du reste de ce royaume : ce qui annonce leur ancienne indépendance.

I n exemple de l’ancien étal des frontières

S'est conservé jusqu à nos jours au milieu de la France. Les Marches du Poitou, qui séparaient cette province de la Bretagne, formaient, depuis file de Bouin jusqu’à Tiffauges, une grande lisière de terrain large d’une demi-lieue, quelquefois de plus d’une lieue , et longue de quinze à dix-huit. Ce pays , qui comprenait dix-sept paroisses ; avait conservé des privilèges qui constataient son antique état et son indépendance des provinces voisines. Il était exempt de tailles , de gabelles et d’autres droits auxquels les provinces du Poitou et de Bretagne étaient assujéties.

Il semble qu’au commencement de la seconde race des rois de France il existait encore des marches ou des frontières qui étaient conservées dans leur état primitif. Bans la charte de division de son empire , Charlemagne recommande à ses fils de respecter les frontières de leurs territoires réciproques , de ne rien diminuer de leur superficie : « Que nul, y est-il » dit , se permette d’envahir les possessions de » son frère, d’en franchir les limites, d’entrer » dans ses Etats pour y porter la dévastation , » ni d’en diminuer les marches, vel marcas » minuendas ; » ce qui suppose que les marches, à cette époque , avaient une certaine lar-

DES CULTES

Lorsque ces frontières désertes furent livrées à l’agriculture et envahies par les puissances limitrophes, on nomma les nouveaux habitans de ces terrains défrichés Marchant , Mar chiant ou Marcomcms. Hermann de Lerbech, dans son Histoire des comtes de Schawenbourg, dit que c’est un usage reçu de nommer Marco mans ceux qui habitent les marches. 11 ajoute qu’il y a plusieurs, marches dans le pays des S cia von s.

On nomma de même marcio ou marquis ?

celui qui était chargé de la défense des marches ou des frontières. Ces chefs militaires se rendirent maîtres dans la suite , et transmirent à leurs héritiers, comme une propriété, des territoires dont ils n’étaient dans l’origine que les administrateurs. C’est ce qui explique l’existence des marquisats et des petites principautés qui se trouvaient ou qui se trouvent encore sur les frontières des provinces et des Etats.

C’est donc une vérité constante, quoique peu connue en géographie , que les frontières ou les marches comprenaient en largeur une certaine surface plus ou moins grande de terrain d’abord inculte et désert , et ensuite cultivé et habité, et que cette étendue de terrain importait anciennement autant à la gloire qu’a la sûreté des nations.

ANTERIEURS A LTDOLATRIE. I 3 g

Tenter à diminuer ce terrain indépendant f k l’envahir, c’était déclarer la guerre ; aussi voyait-on que, pour maintenir la paix, et pour ne point donner d’un côté l’exemple d’un empiètement qui aurait été aussitôt imité de l’autre, chaque peuple limitrophe respectait le terrain des frontières, et s’attachait à maintenir son intégrité primitive. Tacite, en parlant des frontières de la Germanie, dit que cette nation était séparée des Daces et des Sarmates par de hautes montagnes; mais que ces peuples étaient aussi contenus dans leurs limites par une crainte mutuelle (i).

Chez les peuples qui savaient apprécier les douceurs de la paix, et pour qui la guerre et le brigandage n’étaient pas un besoin, le respect pour les frontières fut porté jusqu’à la superstition. Le vaste terrain quelles comprenaient, et où se trouvaient souvent des lacs , des rivières, des forets, et sur-tout de hautes montagnes, fut regardé comme un terrain sacré. Ces différens objets, qui très-souvent composaient les frontières, avaient aussi ce caractère religieux. Les frontières étant le plus ordinairement le théâtre de la guerre, c’était là qu’on inhumait les braves, morts pour la

(i) A Sarmatis Dacisque mutuo me tu aul montibus separatur. (Tacit. Germ , cap. i .)

DES CULTES

défense de leur patrie; c’était là que des moilu* mens élevés sur leurs cendres, conservaient leur mémoire, et attestaient leur généreux dévouement. Ces monumens, ainsi que les souvenirs qu’ils rappelaient, étaient pour les frontières un nouveau motif de vénération. Si , aux sentimens de reconnaissance, d’admiration et d’effroi que faisaient naître les rivières, les sources, les bois majestueux et sombres, les montagnes qui perçaient les nues, et tous les accidens imposans ou terribles qui les accompagnent, on joint l’intérêt tendre et respectueux qu’inspiraient les cendres des morts, les monumens qui attestaient leur gloire; si, à tant de moyens propres à remuer l’àme , à l’effrayer, à l’élever, à l’attendrir, on ajoute tout ce que des lieux sauvages, in fréquentés et peu connus, peuvent offrir à une imagination active et non contrainte par l’instruction , on sentira que le respect pour les frontières et pour les objets quelles comprenaient devait, par des peuples barbares, être porté jusqu’à l’adoration; on ne s’étonnera plus des illusions qui ont fait de ces lieux le séjour des nymphes, des génies, des mânes des héros et des dieux mêmes.

L’opinion que j’expose ne choque point la vraisemblance: pour l’adopter, la raison n’a

point d’efforts à faire; elle est conforme aux idées et aux moeurs des peuples anciens ou incivilisés. Mais , lorsqu’on a une vérité nouvelle à établir, l’exposition d’une théorie ne suffit pas; il faut l’appuyer de faits, et ne laisser nulle place aux doutes ni aux atteintes d'une juste critique.

Je prouverai d’abord que les montagnes adorées étaient placées sur des frontières, ainsi que les fétiches extraits de ces montagnes ; que la étaient encore les principaux objets du culte , les tombeaux, et plusieurs autres institutions civiles et religieuses.

DES CULTES

Page 1