CHAPITRE XIII
Des monumens monolithes, carrés ou cubiques, et autres semblables. Origine des autels et des trônes.
Ces monumens ont tant de rapport avec ceux qui font l’objet du chapitre précédent, que j’ai été long-temps induit à les ranger dans la meme classe ; mais, considérant la différence de leurs formes, et l’usage très-distinct auquel ils ont été employés dans la suite, je me suis déterminé à les regarder comme une espèce particulière.
Ces pierres carrées ou d’une forme approchante, destinées, dans l’origine de leur institution , à marquer les frontières, ont eu dans divers pays un sort différent : les unes sont restées simplement des objets d’adoration ; d’autres furent destinées a recevoir les offrandes, les libations et le sang des victimes que les hommes y égorgeaient en l’honneur de la divinité; d’autres enfin devinrent des espèces de
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sièges sacrés, où de prétendus interprètes des dieux rendaient des oracles, et sur lesquels les souverains s’installaient pour recevoir leur inauguration.
C’est sous ces différens rapports que je vais examiner ces monumens.
Quant à leur destination originelle, elle n’est pas douteuse, si l’on considère que ces pierres se trouvent encore pour la plupart sur des frontières, et qu’elles ont porté , chez différens peuples, le nom de la divinité qui y présidait. Les lier mes > nom générique des bornes chez les Grecs, étaient le plus souvent des pierres carrées. Pausanias, en parlant de ces figures adorées, nous les désigne sous cette forme. Lorsque les arts et l’idolâtrie eurent fait des progrès parmi ces peuples, on les surmonta d’une tête humaine avec quelques attributs; ou plutôt, en les fabriquant de cette sorte, on conserva religieusement la forme carrée à la partie de la pierre qui supportait cette tête : c’était un hommage rendu à l’antique habitude , un sacrifice que faisait le bon goût à la superstition. Pausanias ne se borne pas à des exemples particuliers, qui prouvent que beaucoup d! kermès avaient la forme carrée : il généralise sa désignation , lorsque, parlant d’une figure d’Àmmon , vue
en Arcadie, il ajoute quelle est de figure carrée comme les hennés (1).
Le même auteur s’exprime plus positivement encore lorsque, décrivant la Messénie, il dit que sur la porte d’Ithome, à Mégapolis, ville d’Arcadie , on voit une statue de Mercure qui est dans le goût antique; « car, ajoute-t-il, les » Athéniens ont fait les hennés de figure car- » rée ; et, à leur imitation, les autres peuples » de la Grèce ont donné cette forme à toutes » les statues d'hennés (2). »
Les Romains adoraient, comme les Grecs, des pierres carrées, dont la dénomination était synonyme d’ hennés ; ils y ajoutaient une épithète indicative de sa forme : ils les nommaient Mercurius quaclratus , Mercure carré, ou simplement Deiis quaàratus ; et, sous ce dernier nom, ils comprenaient souvent le dieu Terme , qui présidait aux bornes, et qui en était une : ce qui contribue à établir l’affinité des pierres carrées avec les frontières, et celle de hennés ,
ou Mercure , avec le dieu Terme .
Mercure , à cause de la forme de la pierre
qui le représentait , fut aussi nommé quadri ceps , quadrijrons , quadriformis , le dieu à quatre faces.
(1) Pausanias, Arcad.
(a) Pausanias, Messénie f chap. 33.
DES CULTES
Ces pierres carrées reçurent plusieurs autres dénominations; suivant les pays et les temps; et, chez les Grecs, le nom spécial de ces pierres fit souvent oublier le nom générique kermès . C’est ainsi que la pierre carrée, surmontée d’une tête à cornes de bélier, était adorée en Arcadie , comme je viens de le dire, sous le nom ôè Ammon ; une autre pierre, à Thespie, l’était sous celui de Cupidon .
Toutes les pierres carrées ne furent pas des divinités ; mais plusieurs obtinrent un respect religieux et une mention dans les fables mythologiques : telle était la pierre dite de Bon- Conseil , qui se voyait hors de la ville de Thèbes, parmi plusieurs monumens sacrés et sépulcraux, C’est, dit la Fable, Minerve qui la lança sur Hercule , lorsque , dans sa fureur, ce héros allait tuer Amphitryon : étourdi du coup, il s’endormit , et changea de résolution. Pansa nias , qui nous fournit ces détails , ajoute que cette pierre , qu’il qualifie de miraculeuse , était au dessous d’un autel dédié a Apollon svondius , ouïe dieu qui préside aux traités, emploi qui est généralement attribué à Mercure, dieu des bornes (i).
Près de Mégare et du tombeau de M égaré us,
(i) Paus aiiias, Bœolie .
ANTERIEURS À L IDOLÂTRIE. 21 ï
était une grosse pierre sur laquelle, dit Pausanias, Apollon déposa sa lyre. De pareilles pierres étaient placées près des tombeaux. On en voy ait de toutes brutes près du tombeau d’ Ampli ion. Elles étaient au nombre de trois près de celui de Mélanippe. Aux hennés grossiers, c’est à dire aux pierres brutes, on substitua , dans la suite , près des tombeaux , des hermès façonnés par fart , mais qui conservaient la figure carrée , leur forme originelle : tel était l’hermès qui , avec une colonne chargée d’une épitaphe , accompagnait le tombeau de la sybille Hérophile , qu’on voyait dans la Troade , du temps de Pausanias (i).
Le même auteur nous parle de deux pierres vénérées , posées l’une sur l’autre , qui se trouvaient en Arcadie , près du temple de Gérés. Elles étaient parfaitement jointes. On posait entre elles un écrit , contenant les rites et les cérémonies qui devaient s’observer lors de la solennité des grands mystères de cette déesse» C’était alors que l’on retirait cet écrit pour en faire usage ; après la fête, on le replaçait entre ces deux pierres. « Ces pierres sont en si grande » vénération, dit Pausanias, que, dans des
( i ) Pau sanias , Phocidc .
DES CULTES
» affaires importantes, plusieurs personnes y » jurent en mettant la main dessus (i). »
Au rang des pierres carrées qui recevaient un culte, je dois placer la pierre noire adorée par les anciens et les modernes Arabes : on la nomme Braclitan . J’en parlerai plus en détail dans la suite (2).
Une autre pierre de forme pareille , mais de couleur blanche , est tout aussi respectueusement conservée dans la même ville : elle est renfermée dans un coffre de fer placé sous un dôme. On croit qu’elle porte l’empreinte des pieds d’ Abraham.
Les Arabes adoraient aussi une grosse pierre appelée Manah : ils lui offraient des sacrifices. On croit que c’est la même divinité que le Méni adoré par les Juifs , et dont parle le prophète Isaïe. Quoiqu’il en soit, cette dénomination rappelle celle d’une autre pierre très-vénérée chez les anciens Romains , et qu’ils nommaient Manalis, Festus nous apprend quelle était placée à Rome, hors la porte Capène, et près le temple de Mars. Les Romains, dans des temps de sécheresse , la promenaient en pro-
(1) Pansanias, Arcadie .
(2) 1 oyez ci-après, cliap. 2 1 .
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cession pour obtenir de la pluie (i). Nonius dit qu’on la transportait pour le même motif, et que cette cérémonie religieuse était nommée manale sacrum (a). Fulgence , d’après Labéon, qui avait composé quinze volumes sur les rites des Etrusques et autres peuples, rapporte que l’on faisait mouvoir les pierres manales lorsque, dans les sacrifices, les fibres des victimes étaient trouvées d’une couleur jaunâtre. Il ajoute que ces pierres, qui sans doute étaient nombreuses, avaient la forme cylindrique, et que les anciens étaient en usage de les traîner le long des limites, lorsqu’ils avaient besoin de pluie (5).
Toutes ces pierres carrées , ou de forme approchante, rappellent deux pierres pareilles 1 l’une qui se trouve dans File de Geylan , et l’autre qu’a vue le major Symes , en se ren-? dant dans la capitale de l’empire des Birmans. Elles portent toutes deux des inscripdone sur leur face supérieure; toutes deux elles ont la forme d’un autel moderne; et les hiéroglyphes dont elles sont chargées passent dans l’un et l’autre pays pour l’empreinte des pieds
( 1 ) Festus, au mot Manalis ,
(2) Nonius, au mot Manalis Lapis.
(3) Fulgentius, cleprisco Sennone, au mot Manales .
DES CELTES
de Boudh , 1 oui ou Boudham : divinité qui a de très-grands rapports avec Mercure (i).
Ces pierres carrées, oblongues ou cylindriques , grossières ou travaillées , ne diffèrent point, pour la forme , des autels antiques; elles n’en diffèrent guère par le genre de culte qu’on leur rendait. On en trouve près des tombeaux, et l’on sait que près des tombeaux étaient souvent des autels : c’étaient ceux que les Latins appelaient ara , parce qu’ils étaient spécialement consacrés aux dieux Lares , aux dieux Mânes .
Ces pierres étaient les memes que celles appelées Abadir, Béthel . Les peuples cultivateurs et pasteurs y répandaient des fleurs, du lait et de lliuile, et quelquefois les enveloppaient de la toison de leurs troupeaux. Les autels des Hébreux étaient oints d’aromates et d’huile (2)* Les peuples chasseurs et guerriers, au lieu d’huile et de lait, y faisaient couler le sang des animaux qu’ils y égorgeaient, et meme trop souvent celui des hommes.
Les différentes occupations auxquelles la nécessité de pourvoir a leur subsistance avait livré
( 1 ) Relation de V Ambassade anglaise dans le royaume dy Ava, par le major Symes. Voyez la note de la pag. 52,
(2) Exode , chap. 29 et 3o.
ANTÉRIEURS A L’iDOLATRIE. 21 5
certains peuples , la nature du sol et du climat qui avait commandé ces occupations diverses , transformèrent seules les pierres bétyles en au tels de sacrifice.
Si Ton considère les autels antiques, on y trouvera de nouvelles conformités avec ces pierres vénérées. Ces autels étaient, pour l’ordinaire, des parties de rocher que des accidens naturels ou que l’art avait détachées ou mises à découvert. On les transportait ensuite au lieu destiné au culte. Leur grossièreté ne nuisait point à la vénération qu’on leur portait. Les peuples alors, pour être attirés vers ces objets sacrés, n’avaient pas besoin qu’ils se présentassent sous des formes gracieuses et séduisantes: ces formes leur étaient inconnues. Même lorsque les arts furent, chez plusieurs nations, appelés à embellir les objets du culte, d’autres peuples les repoussèrent, et regardèrent leur admission dans les lieux saints comme une innovation dangereuse, une profanation. Nous avons un exemple bien marqué de cet attachement pour les vieilles pratiques , de cet éloignement pour les nouveautés, dans les lois imposées aux Hébreux. « Si vous faites un » autel de pierre , dit leur législateur, vous » ne le bâtirez point de pierres taillées ;
2x6 des cultes
» car il sera souillé si vous employez le ci * » seau (i). »
La même ici est renouvelée dans le Deutéronome : « Lorsque vous aurez passé le Jour- » dam .... vous éleverez de grandes pierres » que vous enduirez de chaux pour y pouvoir )) écrire toutes les paroles de la loi que je vous » donne ; vous éleverez ces pierres sur le mont » Hébal, et vous les enduirez de chaux : vous » dresserez là , au Seigneur votre Dieu, un au- » tel de pierre où le fer ri aura point touchés » quelles soient brutes et non polies . Vous y » écrirez distinctement les paroles de la loi )) que je vous propose (2).
Cette loi fut exactement mise à exécution par Josué. 11 éleva un autel au Seigneur sur le mont Hébal, et, selon que Moïse l avait ordonné, il construisit cet autel de pierres non polies, que le ciseau n’avait point touchées, et il écrivit sur les pierres la loi de Moïse (3).
Ces passages sont instructifs: non-seulement iis nous montrent l’attachement des Hébreux poux les usages anciens; non-seulement ils constatent positivement l’usage de consacrer
(1) Exode, cbap. 20, v. 2 5.,
(2) Deutéronome , chap. 27, v. 2, 3, 4> 5, 6, 7, 8
(3) Josué , chap. 8, v. 3o, 3i et 3a«
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des pierres grossières cle préférence aux pierres façonnées, et établissent la similitude qui se trouve entre ces autels et les pierres grossières que les autres peuples regardaient comme sacrées; mais encore ils nous décèlent le procédé employé pour écrire facilement sur les
pierres monumentales et religieuses. 11 est très-
probable que les Hébreux devaient aux Egyptiens fusage d’inscrire des lois sur des pierres; il est en conséquence très-probable que les Egyptiens, avant qu’ils eussent adopté la méthode plus pénible de graver sur la pierre , enduisaient leurs thotbs de chaux, et traçaient leurs inscriptions hiéroglyphiques sur cet enduit.
Ces passages constatent encore Fusage antique d’élever des monumens religieux près des rivières et sur des montagnes frontières. C’est à l’entrée de la terre promise, près des rives du Jourdain, fleuve limitrophe , et sur le mont Hébal , que les Hébreux élèvent des pierres monumentales, et dressent un autel au Seigneur.
La Bible nous offre plusieurs autres exemples d’autels placés sur des hauts lieux, sur des montagnes frontières. Les autels de Béthel , du mont Galaadj de Sichem, et plusieurs autres, en sont les preuves. Les Grecs aussi plaçaient
DES CULTES
leurs autels sur des montagnes et des frontières. Pausanias, dans ses voyages , en a vu plusieurs dans des lieux que la géographie nous indique comme des frontières; mais il s’exprime d’une manière très-positive, lorsque, parlant d’un autel de forme ronde, situé près d’un temple de Neptune en Arcadie, sur le chemin qui conduit a Tégée, il dit que cet autel sépare le territoire de Mantinée de celui de Tegée (i).
L’abbé Fontenu, qui a composé une Dissertation sur les autels , regarde la pierre de Bé thel comme le premier exemple des autels votifs, dont il y eut dans la suite un si grand nombre chez les Grecs et chez les Romains. Il croit que les pierres bétyles ont la meme origine ; ainsi, en assimilant les pierres bétyles à la pierre béthel, et en regardant cette dernière comme l’origine des autels, il en résulte que les autels sont une dérivation des pierres carrées auxquelles on rendait un culte.
L’autorité de ce savant est d’un grand poids sur une matière qu’il a si curieusement approfondie. Je l’ai invoquée pour établir l’origine des autels, et je l’invoque encore pour confirmer mon opinion sur leur situation dans
(i) Pausanias, Arcadie, chap. il.
les lieux qui formaient les frontières. A propos de l’autel que Jacob fit élever avec Lafaan sur le mont de Galaad , où ils jurèrent ensemble une alliance éternelle, l’abbé Fontenu obserye « que ce monument ramène à la plus haute » antiquité l’usage, observé dans la suite, de » placer aux extrémités des terres et sur les » frontières des Etats ces autels et ces bor- » nés, qui dès-lors devenaient sacrés et invio- » labiés (1). »
Ces pierres carrées ou oblongues, objets de la vénération publique , eurent une autre destination : elles furent employées comme un siège consacré aux personnes éminentes en dignités civiles ou religieuses. J’en citerai quelques exemples.
A Mégare, et près du temple de Diane, était, suivant Pausanias, une pierre appelée Ancicle -
ira y sur laquelle les habitans de cette ville
prétendaient que cette déesse vint s’asseoir, pour se reposer des fatigues que lui causait la recherche de sa fille Proserpine. Les femmes , ajoute notre auteur, pratiquent encore tous les ans je ne sais quelles cérémonies qui ont rapport à cette tradition.
(1) Mémoires de V Académie des Inscriptions , t. V ; Histoire , p. 18,
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A trois stades de Gythée , dit le même auteur, dans son Voyage en Laconie, on voit une grosse pierre toute brute. On dit qu’Oreste s’y étant assis recouvra son bon sens : c’est pourquoi on a nommé cette roche, en langue dorique, Jupiter-Cappautas , ou Dieu-Cap pautas.
En décrivant la ville de Delphes, il parle
d’une grosse pierre où la sibylle Hérophile,
lorsqu’elle rendait ses oracles, avait coutume
de s’asseoir.
En Eiide, une pierre grossière, placée sur la cime du mont Sipyle, était nommée le trône de Pélops.
Suidas dit que le nom d’ aréopage dérive d’une roche élevée, sur laquelle siégeait anciennement ce tribunal célèbre. En effet, ce mot composé de pagos ^ monticule, et d’ares > Mars, signifie monticule de Mars .
Une pierre, placée dans une vallée spacieuse, près des ruines d’une ville antique , servait à l’inauguration des ducs de Carinthie; et voici comment :
Un paysan, assis sur cette pierre, y reçoit le nouveau duc, lui rappelle, d’une manière trèspiquante , les devoirs qu’il doit remplir, et lui donne une leçon bien faite pour rabaisser son orgueil. Le duc, alors, remplace le paysan
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sur la pierre, et, l’épée nue, il jure au peuple de gouverner avec justice. Il va ensuite à leglise; après quelques cérémonies, il revient, vêtu des habits de sa dignité, siéger sur la pierre, rend la justice, et y exerce les premiers actes de souveraineté (i).
Non loin d’Upsal, est une grande pierre, brute et ronde, qui sert également à l’intronisation des rois de Suède. Elle est entourée de douze pierres cubiques moins grandes. Cette pierre est nommée morasten : c’est sur elle que siège d’abord le roi; c’est là qu’en présence de tous les grands du royaume il est sacré par les évêques, et qu’il prête son serment au peuple (2).
Dans le pays de Galle, et dans le Flintshire, 011 voit, parmi plusieurs monuniens druidiques et sépulcraux, un tumulus , appelé Gors sedden , qui signifie en gallois siège , tribunal. Les Druides , suivant le docteur Borlasse , avaient des sièges élevés qui portent ce nom de G or s sedden y d’ou ils rendaient la justice (3).
Mallet, dans son histoire de Danemarck,
(1) J 0 an. Boemius, de Moribus gentium, 1. 3, p. 244*
(2) Olai'is Magnus , de Ritu gentium septent.,\ih. i? cap. iB, etlib. 8, cap. 1.
(3) Monument celtiques , par M. Camhrj , p. 86, 89.
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parle dune pierre très-élevée, et placée au centre de douze autres qui le sont moins, et formant autour une espèce d’enceinte : c’est, dit-il, sur cette pierre centrale qu’était le siège où se plaçaient les rois, lors de leur couronnement. Le même auteur ajoute, à propos du poids énorme des rochers qui formaient ce monument, « que de tout temps la supersti- » tion a imaginé qu’on ne pouvait adorer la » divinité qu’en faisant pour elle des tours de » force. » Il aurait pu dire aussi que de tout temps la politique, pour rendre ses institutions plus augustes et plus vénérables aux yeux des peuples , a emprunté les cérémonies de la religion.
C’était ainsi que , dans le champ de Rakosch , à trois ou quatre milles de Pest, sur les bords du Danube, s’assemblait la nation hongroise , pour élire son souverain , et tenir ses diètes.
Les anciens rois d’Irlande étaient couronnés sur une pierre semblable, appelée liafail , ou pierre fatale. Le nouveau roi s’y asseyait; et l’on prétend qu’alors cette pierre miraculeuse poussait des gémissemens. Suivant une ancienne prophétie , la race des Scots devait régner par-tout où cette pierre serait conservée. Ce fut sans doute pour en empêcher l’accomplissement qu’Édomard Ier, roi d’Angleterre ,
la fit enlever et déposer dans l’abbaye de Westminster , où on la voit encore enchâssée dans une caisse de bois.
Près de la petite ville de Reuse, en Allemagne, située sur les bords du Rhin, et non loin de l’antique château de Marksberg , dont le nom indique sa position sur une frontière , est un monument où se tenaient les anciennes assemblées de la nation, et où se faisaient les élections des rois. Ce monument présente un édifice heptagone a ciel ouvert, percé de huit arcades. On voit dans l’intérieur une longue pierre, sur laquelle on suppose que s’asséyaient les électeurs. Un pilier massif, élevé au centre, était le trône du roi élu. Les historiens allemands rapportent qu’au quatorzième, et même au quinzième siècle , il fut tenu des assemblées politiques a l imitation des anciens usages (i).
L’auteur de la Statistique de Rhin-et-Moselle dit, au sujet de ce monument appelé Banc- Royal , qu’il paraît qu’au temps des anciens rois gaulois et francs , la nation austrasienne y tenait ses assemblées connues sous le nom de Champ -de- Mars (2).
(1) Monumens celtiques, par M. Cambrj, p. 237.
(2) Voyage en Hollande et sur les frontières occidentale s de V Allemagne, traduit par Cantwel , t. II, p. 117,
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C’est ici un nouvel exemple de l’usage de s’assembler, pour les affaires politiques, sur le terrain des frontières. La pierre , en forme de pilier, qui servait aux intronisations rappelle celle dont je viens de parler; et le bâtiment heptagone qui l’entoure , bien moins ancien, paraît être l’ouvrage des Romains, et remplacer ici les enceintes de pierres brutes dont ces pierres monumentales étaient souvent environnées.
C’est ainsi que ces pierres grossières, destinées d’abord à servir de bornes, devinrent insensiblement, comme on vient de le voir, des autels ou des trônes.