CHAPITRE XIV
Bes pierres entassées en forme conique ou pyramidale , nu monticules factices, appelés Monceaux de Mercure, Motte, Comble, Tombe, Montjoye, Baf~ rows , etc. Origine des pyramides.
Il est d’autres monumens grossiers qui , quoique différeus par leur forme , sont tout aussi simples, et par conséquent aussi anciens que les monolithes dont je viens de parler. Ils eurent la même destination , et quelquefois le même nom. Ce sont ces pierres amoncelées en forme conique ou pyramidale, souvent recouvertes de terre ou de gazon , qu’on trouve encore dans toutes les parties du monde.
Sans doute les monumens de cette forme furent adoptés parce qu’ils représentaient exactement les montagnes adorées, ou parce que, dans les pays où ils se trouvent, il était plus commode d’entasser plusieurs pierres de médiocre grandeur que d’arracher du sein des montagnes des masses de rochers propres à
DÈS CULTES
être érigée»; peut-être parce que ces masses ne s'y montraient point à découvert , ou qu’on manquait de moyens pour les extraire. Que ce soit l’un ou plusieurs de ces motifs qui aient déterminé les hommes à élever de tels monumens, il est certain que leur origine est si enfoncée dans la nuit des temps que l’histoire ne peut l’atteindre ; il est certain que l’usage en était général chez presque tous les peuples de la terre, dans l’ancien comme dans le nouveau monde; et, ce qui est bien digne de remarque , ce sont ces pierres entassées, ainsi que les monolithes dont j’ai parlé, qui furent à la fois des dieux , des monumens politiques, et plus généralement des tombeaux.
La divinité dont le nom est appliqué à cette espèce de monument est la même que celle qui était représentée par les monolithes grossiers ci-dessus mentionnés : c’était Hennés chez les Grecs, et Mercure chez les Latins. Nous en avons la preuve dans les proverbes de Salomon ; on y traite de folie l’action de ceux qui, par un motif pieux , ajoutaient une pierre au monceau de pierres consacrées. Le texte hébreu nomme ces amas de pierres marge-mah : expression qui rappelle les mots mark , marge, merck, qui ont servi à former le nom de Mercure. Ce qui confirme mes conjectures à cet
égard , c’est que les rédacteurs de la Yulgate ont traduit ce mot hébreu par celui de Mercure : Sicut qui mittit lapident in acervum Mercurii (i). Ces traducteurs regardaient donc ces espèces de monumens comme des Mer cures, et le nom de ce dieu comme l’équivalent de celui de marge-mak . D’ailleurs, on sait qu’en hébreu mcirak, mark , signifiaient , comme marche, mark , merc , dans les anciennes langues de l’Europe, marque, signe : expressions applipliquées aux frontières et aux bornes; et ce qui est digne de remarque c’est que , dans la langue sacrée des Indiens, le Sanscrit , marcca signifie frontière*
« Dans les lieux où aboutissaient plusieurs » chemins, dit Pitiscns , les anciens dressaient » des monceaux de pierres appelés Thermulœ , » ou statues de Mercure, que chaque voyageur » avait soin d’augmenter en y jettant une pierre. » C’est ce qui fait que ce dieu est souvent ap- » pelé Lapidum congeries (amas de pierres) ; » et c’est ce que nous apprend Didirne dans » son Commentaire sur Homère : Hos autern » prœtereuntes crebro jactu ciugere, et acervos » mercuriales appellare . Ces monceaux sont » augmentés par les passa ns qui y jettent fré~*
(i) Proverbes , chap. 26.
DES CULTES
» quemment des pierres, et sont nommés les » monceaux de Mercure (1). »
Cette espèce de culte rendu à ces amas de pierres est encore en usage en Tatarie. Le docteur Pallas, voyageant sur les bords de l’Abakan, et se trouvant sur la cime d'une montagne appelée Kouna, vit deux tombes ou monticules coniques entourées de pierres ; les Tatars qui l’accompagnaient y déposèrent pieusement, en passant, des rameaux et des pierres (2).
Cet usage, ridiculisé par Salomon, se conserve encore chez les Arabes modernes : ils enterrent leurs morts dans des fosses sur lesquelles ils élèvent des pierres en forme de pyramide. Quand les voyageurs du pays passent devant ces amas de pierres, ils y couchent leur bâton , font une courte prière, et y déposent quelques pierres qui indiquent les vœux qu’ils ont formés pour le repos du défunt (5).
Une lettre d’un habitant de l’Espagne m’apprend que l’on voit souvent, dans les environs des grands sanctuaires, des monceaux de pierres semblables, dit-il, aux monceaux de Mercure des anciens. Les voyageurs ramassent quelques
(1) Dictionnaire de Pitiscus, au mot Lapis .
(2) Voyage de Pallas , t. YI, p. 3i/f
(2) Choix de Voyages modernes , par John Adam , t- II, p ï4o.
pierres dans le voisinage, et viennent les ajouter au monceau. Au pied des croix situées sur les chemins , où sont ordinairement enterrées des personnes assassinées, on voit aussi de pareils amas de pierres. Les dévots, en passant , les amoncellent insensiblement; et le nombre de ces pierres indique celui des Ave Maria qui ont été récités pour lame du défunt.
A Trêves, sur la montagne appelée aujourd’hui de Saint- Martin , et autrefois mont Gebena ou Cebena , est un amas de pierres; et les pèlerins qui s’y rendent prennent chacun, au bas de la montagne , une pierre : arrivés h. la cime, ils la déposent religieusement sur ïac rvas Mercurii.
Au nord de l’Angleterre, un voyageur pa e rarement près de ces amoncellemens sans y ajouter une pierre. Quand les montagnards e l’Écosse demandent une grâce à leurs maître* , iis finissent leurs placets par ces mots : et le suppliant ajoutera une pierre à voire tc\n beau (1).
Le même usage existe en France dans les montagnes des Alpes. M. Héricart de Thury, après avoir décrit un grand nombre de menu-
(1) j V Esprit des Usages et des Coutumes des diffère ns peuples, t. III, p. 295.
DES CULTES
mens celtiques de diverses formes élevés sur cette antique frontière , dit : « Parmi tous ces » monumens des montagnes, plusieurs portent » le nom de tombeaux. Pans quelques cols et » passages périlleux des Alpes, on trouve sou- » vent sur les bords de la route des monceaux » de pierres disposés en prismes triangulaires » ou en cônes. Ce sont des tombeaux très-an- » ciens, et sur lesquels les guides font commu- » nérnent de longues et déplorables narrations. » Il me serait difficile d’assigner les dimensions » de ces monumens, parce que, par un usage » religieux, et dont l’origine remonte aux temps » les plus reculés, les montagnards, à chaque » fois qu’ils passent dans le jour, et en quelque » nombre qu’ils soient, ont coutume de poser » une pierre sur ces monceaux* Il est rare de » voir un guide ne pas remplir ce devoir reli- » gieux (i). n
Sparmann et John Barrow ont trouvé de pareils monticules sépulcraux chez les Caffres, et chez les Hottentots. Ce dernier demanda aux naturels du pays pourquoi quelques-uns de ces monumens étaient plus élevés , plus volumineux que d’autres ; on lui répondit que c’était
(i) Monumens celtiques , par M. Ccnnbry , p. 253,
ANTERIEURS A L’iDOLATRIE. af>I
parce que le mort avait un plus grand nombre d’amis qui, intéressés a sa mémoire* s’empressaient d’y apporter un plus grand nombre de pierres.
ïci on découvre le motif premier de l’usage d’ajouter des pierres aux monceaux funéraires. La grandeur du monceau était la mesure de l’intérêt que le mort avait inspiré ; et un devoir de l’amitié devint dans la suite une pratique religieuse.
Ainsi le même usage s’est conservé chez les Tatars, les Arabes, les Hottentots, les Anglais et les Français, depuis une époque antérieure au temps du roi Salomon jusqu’à nos jours : tant cet usage a été universel, tant est grande la vertu conservatrice de l’habitude ! Quel vaste champ ouvre à la réflexion la généralité de cet usage ! Quel lointain il découvre dans le passé ! Et combien les plus anciens monumens de l’histoire écrite paraissent récens auprès d’une telle antiquité !
Selden a consacré un chapitre entier sur ces monumens religieux , intitulé : de Meraurii Àeervo (du Monceau de Mercure). licite plusieurs passages d’écrivains de l’antiquité, qui attestent l’existence de ces monceaux de pierres, et leur désignation par le nom divin d 'Hennés
D ES CULTES
ou de Mercure (i). Ducange, qui définit cm monurnens un assemblage de pierres, leur donne le nom de Mercurius (2).
Isidore , dans son Glossaire , regarde aussi les amoncellemens de pierres comme des Mercures : ils étaient , dit-il, élevés sur la cime des colonnes ; Mercurii lapidum congeries in cacu mine conium* Eustathe lui donne la même dénomination ; et nous apprend quils étaient placés sur les chemins (5).
Strabon dit qu’en allant de Sienne à Philé, sur les frontières de la Haute-Égypte , il vit sur les bords du chemin plusieurs pierres entassées, et il les nomme Monceau de Mercure (4)*
Du temps de Scipion l’Africain, on adorait à Carthagène, en Espagne, un pareil monument,'qui, suivant Tite-Live, était nommé par les habitans du pays Mercure ou Mercure Teutates (5). Ces deux mots, qui expriment en
(1) Selden, de Dus Syris , de Mercurii Acervo „ cap. i5, Syntag. 11.
(2) Glossaire de Ducange, au mot Mercurius .
(3) Odyssée, bv. 2.
(4) Strabon , liv. 17.
(5) Scipio in tumulum reversas quem Mercurium Teutatem appellant. (Tit. Liv., lib. 26.)
Il paraît que cette dénomination de Teutates ou Theut fut admise particulièrement par les Germains, Le
deux langues la même divinité, le Mercure des Latins, et le Thoth ou Theuth des Egyptiens, ne se trouvent pas réunis dans tous les exemplaires de Tite-Live. Cette réunion, contestée par quelques érudits , importe peu à mon sujet. Je pourrais, si elle est certaine, en induire l’identité de Mercure et de Thoth ou Theuth , déjà suffisamment établie; mais mon objet est seulement ici de prouver que ces mo nu mens étaient, ainsi que les monolithes, des divinités, et recevaient en conséquence un culte.
Cette conformité reconnue, je vais en découvrir une autre. On va voir que les pierres amoncelées ont, comme les monumens monolithes, servi à la politique : on en trouve les preuves les plus anciennes dans la Genèse.
nom de Deutsche, que les Allemands se donnent, en dérive évidemment, ainsi que les noms de Teutons , Tildes que. Plusieurs nations ont reçu le nom de leur principale divinité. Le dieu Tuiston, adoré par les Germains, a la même origine : ils rappelaient aussi Tis ou Tuisf et les Gaulois Dis , qui , suivant César , était le Pluton de ces peuples , parce qu’il présidait sur les âmes des morts , et avait en cela de grands rapports avec Mercure, conducteur des morts. Ce qui prouve ces dérivations, c’est qu’une forêt d’Allemagne, appelée par Tacite S al tus 7 ’eutob urgens is> est aujourd’hui nommée parles Allemands Duisbourg.
DES CULTES
Jacob , faisant alliance avec Laban, prit une pierre, et l’érigea en monument. 11 dit ensuite a ses frères: « Apportez des pierres; et, en ayant y) ramassé plusieurs ensemble , ils en firent un >j monceau. » Laban le nomma le Monceau du Témoin ; et Jacob, le Monceau du Témoignage , exprimé par le mot Galaad . qui devint le nom de ce lieu (1).
Josué, ayant traversé le Jourdain avec l’arche sainte , voulut laisser un monument de son passage: il choisit un homme dans chacune des douze tribus, ordonna à chacun d’eux d’aller au milieu du fleuve, miraculeusement desséché, et d’en tirer une grosse pierre. Ces douze pierres furent transportées sur la rive ; et, au lieu du campement , ils les entassèrent en monceau^ Josué éleva ensuite un pareil monument composé aussi de douze pierres, dans le lit même du Jourdain (2).
Les conquérans érigèrent de pareils monumens, dans le dessein d’éterniser leurs exploits: nous en avons un exemple certain dans l’histoire d’Angleterre. Harold > ayant ravagé et conquis le pays de Galles, éleva plusieurs monceaux de pierres dans les lieux où ilavaitremporté des victoires : on y voyait des piliers
(1) Genèse, chap. 3i.
(a) Josué, chap. 4*
portant cette inscription : Hic fuit victor Haroldus (i).
Mais ces entassemens de pierres ont été plus généralement employés aux sépultures. Il semble que tous les peuples de la terre se soient accordés pour donner cette forme aux tombeaux; car, depuis l’extrémité méridionale de l’Afrique jusqu’auxpartiesles plus septentrionales de l’Europe, dans l’ancien continent comme dans le nouveau, on trouve par-tout de nombreux exemples de ces monumens funéraires. Chez les nations où les arts n’avaient encore fait que peu de progrès, ces monumens étaient grossiers, formés seulement de grosses pierres entassées sans ordre, ou bien d’une élévation de terre mêlée de pierres, ou simplement de terre, de gazon; mais, quelle que soit leur composition, ils conservent assez généralement la forme conique , la plus propre à leur conservation.
Les plus anciennes traditions historiques font mention de l’érection dé pareils tombeaux, Sémiramis fit élever un monceau de terre sur la sépulture de son époux Ninus, fondateur de Fempire des Assyriens (2).
(1) Camben et Joseph Strutt , Tableau des Mœurs des. anciens habitans de l’Angleterre , p. i48.
(5.) Diodore de Sicile y liv. 2, cliap. 1 .
DES CULTES
Josué , après avoir fait périr sur une potence le roi cle Haï, fit jeter son corps hors de la ville, et élever dessus un grand monceau de pierres, qui subsista long-temps (i).
Absalon, tué par les soldats de son père David, fut enterré dans la forêt d’Ephraïm ; et on éleva sur son tombeau un monceau de pierres d’une grandeur extraordinaire (2).
Hérodote cite le tombeau d’Alyattes, roi de Sardes, et père de Crésus, comme un ouvrage supérieur aux monumens de cette espèce. « Le » pourtour, dit-il, était composé de grandes
» pierres, et le reste de terre amoncelée
a Cinq Termes placés au haut du monument , » subsistaient encore de mon temps (5) n Ce tombeau avait cinq cent quatre-vingt-dix-huit toises, deux pieds dix pouces de tour; et sa largeur était de deux cent quarante toises, trois pieds (4).
Cléarque, dans ses Erotiques , rapporte que Gygès fit ériger à une femme qu’il avait beaucoup aimée un tombeau semblable, mais si élevé qu’en parcourant tout le pays en deçà
(1) Josué , chap* 8, v. 29.
(2) Rois , liv. 2, chap. 18, v, 17.
(3) Hérodote, liv. 1.
(4) Note sur le livre 2 d' Hérodote, traduction de Larcher, p, 4^4*
du Tmolus, montagne de Lydie, il pouvait être aperçu de tous cotés. Ce monceau sépulcral, que Ton croit être le même que celui d'Alyatîes, existe encore, et le voyageur Chandler Fa reconnu dans l’Asie Mineure. Les pluies ont insensiblement fait descendre les terres, en sorte qu’elles couvrent aujourd’hui tout l’ouvrage de pierre qui soutenait le pourtour de ce monument (i).
Plusieurs autres écrivains de l’antiquité parlent de ces monticules factices. Homère décrit ceux oui renfermaient les cendres des héros
morts sous les murs de Troye. Pausanias a vu
de son temps, dans la Phocide, le tombeau de Laïus, père d’OEdipe, et près de Sycyone , celui de Lycus, ainsi que plusieurs autres appartenant à des hommes moins célèbres : ils avaient la même forme. Virgile attribue aux Latins la coutume d’élever des monticules ; cette coutume existait donc avant Ptomulus et la fondation de Ptome (2).
Mais tout ce qu’on pourrait recueillir sur Fexistence de ces monumens, dans les écrits des anciens, ne donnerait qu’une idée insuffisante de leur nombre et de la généralité de
(1) Koyage dans V Asie Mineure, par Chandler, t, 2, p. 192.
(2) Énéid., lib. 1 1, v. 207.
DES CELTES
leur usage. Les écrivains modernes qui s’eû sont occupés, et sur-tout les écrivains voyageurs, ont ajouté aux connaissances fournies par l’antiquité des connaissances nouvelles , des données plus nombreuses* Parcourons rapidement le pays ou ces monumens subsistent encore. Ils abondent dans les vastes régions de l’intérieur de l’Asie. Le docteur Palîas, qui a visité la Sibérie et la Tatarie, en a rencontré une quantité considérable. Presque tous se trouvent réunis dans les chaînes de montagnes limitantes, sur les bords des fleuves ou des rivières, et dans les pays incultes; et ces monticules sépulcraux, aujourd’hui presque tous fouillés par l’avidité des Tatars modernes, semblent. avoir appartenu à des peuples très-anciens, dont la religion et les mœurs étaient différentes de celles des habitans actuels de ces contrées. Les dévastations journalières de ces tombeaux nationaux, leur composition, annoncent que des bordes étrangères et barbares ont succédé, dans ces pays, à des naturels qui avaient atteint un certain degré de civilisation: on ne viole point , on respecte les tombeaux de ses aïeux.
Notre voyageur a vu des monticules de terre ou de pierre sur les rives du Volga, près de Brousiana, ainsi que sur la rivière de Samara,
ANTERIEURS A L IDOLATRIE. 2 5g
qui se jete dans ce fleuve cl avoisine les Kosaques. Il en a vu près de Bouzoulouk, tout le long de l’ancienne frontière des Kirguis (i).
Il en est près d’Orembonrg , qui ont été respectés , et oii les habitans viennent faire des pèlerinages comme dans un lieu sacré (2).
Un grand nombre de ces monumens existent sur les bords de l’Oural ou de l’Iaïk, fleuve frontière des Kirguis. Ces tombeaux, formés simplement de pierres entassées, se trouvent ordinairement réunis près des anciens metsched : lieux consacrés au culte, et ou sont aussi les sépultures des hommes que ces peuples vénèrent comme des saints (5).
Si notre voyageur quitte les bords de l’Iaïk pour parcourir ceux du Tobol, il rencontre sur cette rivière, autre limite du territoire des Kirguis, de nouveaux rassemblemens de tombes (4). Arrivé au bourg de Kourganskaïa, il aperçoit un monument sépulcral d’une dimension extraordinaire : c’est un amoncellement de terre en forme conique , de cent quarante au-
(1) J^ojage de P allas, 1. 1, p. 33 1, 388.
(2) Idem. t. II, p. 21, 3q et suiv.
(3) Idem, t. II, p. 3o8 ; et t. III, p, 38?..
(4) Idem , t. III, p. 482 ; et t. IY, p.
DES CELTES
Des de circonférence , entouré de plusieurs autres tombes pareilles et moins considérables (1).
Le bourg, que M. Kotzbuë nomme Kurgan, était autrefois, dit-il, frontière des Kirguis; et il nous apprend que ce mot Kurgan signifie colline des sépulcres (2) : ainsi cette frontière était le lieu des sépultures.
En s’avançant toujours sur les rives du meme fleuve, Pallas voit, à quelque distance de Soüierskoï, une réunion de tombes semblables , entourées de vieux pins (5),
S'il abandonne les bord du Tobol, il ne rencontre plus de monticules funéraires ; mais , arrivé sur ceux de flschim, il s’en présente un grand nombre sur la rive occidentale, tandis qu’ils sont rares sur la rive opposée (4).
A Omsk, sur les bords de l’Irtiscli, il retrouve la même abondance de tombes : elles lui paraissent appartenir aux Tatars Barabini. Plus loin, près de Krivoserskoï, il en voit un grand nombre, formées de cailloux et de mor-
(î) Voyage de Pallas , t. IY, p. 67, 68.
(9.) V Année la plus mémorable de ma vie , t. r, p. 286 et 3 09.
(3) Voyage de P allas y t. IY, p. 78.
(4) Idem, t. IV, p. 97, ioo, J02, io3, to4>
ceaux de rocs transportés ; ensuite un monticule très-considérable, appelé Gramat par les Kosaques : on croit que c’est la tombe d’un grand personnage (i). Toujours longeant la rive droite de l’ïrtisch, il aperçoit sur la rive opposée , dans les landes des Kirguis, un assemblage de tombes, formées d’amoncellemens de pierres. Près de là est une montagne trèsvénérée par ces peuples. Au delà de Semipalatnaïa, il est d’autres tombes également composées de pierres entassées, et ayant la forme conique; elles sont presque toutes entourées de dalles de pierre (a).
Il vit sur la cime d’une montagne, à Krasnoïarskaïa, une énorme tombe, dans l’intérieur de laquelle on trouva, dit-on, cinquante livres pesant d’or. Une autre montagne qui, suivant notre voyageur, cotoie la contrée des Kirguis, offre des tombes assez considérables, formées de blocs de quartz (3).
Sur les rives de l’Iious et de l’Enisseï, et dans le pays montagneux qui sépare ces deux rivières, elles abondent, et sont composées d’amoncellemens de terre, entourés de gros
(1) Voyage de P allas, t. IV, p. 197 *
(2) Idem, t. IV, p. 23 1, 282.
(3) Idem, t. IV, p. 235 et 286.
DES CULTES
morceaux de rochers plats. Plusieurs ont, a leur proximité, trois colonnes ou pierres placées Tune à coté de l’autre (i).
Les rives de l’Abakan offrent à notre voyageur une nouvelle abondance de monticules sépulcraux. Un terrain d’environ 4oo toises d’étendue est tellement couvert de ces tombes qu’à peine existe-t-il entre elles un intervalle de deux toises. Elles présentent un carré construit en dalles, quelquefois revêtu d’un amoncellement de terre (2). Sur le même fleuve, un monticule de quatre toises de hauteur, entouré de dalles énormes, a cent cinquante pas de circonférence. Presque toutes les tombes en monticule qui se voyent sur les bords de l’Abakan sont entourées de grosses dalles; et, au lieu d’avoir un plan circulaire et la forme conique, leur [plan est carré, et par conséquent leur forme pyramidale. Plusieurs de ces monticules sont accompagnés de pierres longues et plates qui s’élèvent de terre, sur lesquelles se trouvent quelquefois des figures humaines, et même des caractères hiéroglyphiques ou des inscriptions en langue inconnue (3).
(1) Voyage de P allas, t. Y, p. 11, 12,
(2) Idem, t. Y, p. 3 7,
(3) Idem , t. YI,p. 287, 238etsuiy.
Sur les bords de l’Enisseï, ces tombes, formées par des a mon celle me ns, accompagnées ou non d’une pierre sépulcrale, sont nommées Kourgani (i).
Je ne finirais pas , si je voulais rappeler toutes les tombes que notre voyageur rencontre dans les différentes contrées habitées par lesTatares, les Kosaques, lesKirguis, les Mongols, etc. Depuis le fond de la Sibérie, depuis les limites de la Chine , jusqu’aux rives du Volga et jusqu’à la mer Caspienne , il aperçoit presqu’à chaque pas des rassemblemens de monticules sépulcraux, des cimetières encore respectés par quelques habitans, ou profanés par l’avarice de quelques autres; et cesmonumens religieux ou funèbres gisent sur des terrains incultes, sur des montagnes ou sur les bords des rivières limitantes.
Un écrivain moderne , qui a écrit sur la Russie, ajoute quelques nouveaux détails sur ces monticules. Il dit que les Russes les nomment Kourgans ; qu’on en trouve de distance en distance dans les déserts de la Bessarabie, du Dniester, du Bog, d’Azow, d’Astracan, et le long de la rivière méridionale de la Sibérie. Il nous apprend que les fouilles qu’on y a faites
(i) Voyage de P alla.11;, t. VI, p. 287.
DES CULTES
ont mis à découvert des urnes d’une poterie grossière j des armes rouillées, des mors, des ossemens de chiens et de chevaux. Quelquefois des boucles, des agraffes, des chaînettes, et autres ornemens d’or et d’argent; des médailles avec des inscriptions grecques indéchiffrables, et en langue inconnue (1).
« On trouve un grand nombre de ces monu- » mens, dit Le Chevalier, sur la côte d’Asie, » en Grèce, en Sicile, etc. (2). » Moritt, en parlant de ces monticules, dit la meme chose, et ajoute qu’il s’en rencontre aussi beaucoup en Thrace (5). C’est sur-tout dans l’antique Troade que se voyent plusieurs sépultures de cette forme : elles rappellent de grands souvenirs , des évènemens et des héros célébrés par le Prince des poètes. Leur existence actuelle rattache les temps héroïques au siècle présent , et confirme , en quelque sorte , des faits qui, embellis, exaltés par l’imagination féconde du divin Homère, paraissaient en être entièrement le fruit. Il est certain que les couleurs dont ce poète enlumina l’histoire en déguisèrent les formes austères; mais la vérité, pour être en—
(1) Mémoires secrets sur la Russie , t. 3, p. 127.
(2) Voyage de la Troade , par le Chevalier, t. Il, p. 255.
(3) Idem, t. 111, p. 25 6.
loppée cle mensonges , en existe-t-elle moins ? Ü faudrait donc conclure que l’expédition des croisades est une fable, parce que le Tasse lui a prêté des évènemens merveilleux , et en a fait éclipser l’affreuse nudité par de brillantes impostures.
C’est à établir la certitude des principaux évènemens rapportés dans l’Iliade que s’est attaché sur-tout le zélé et savant le Chevalier : ce fut l’unique but de ses recherches, de ses travaux , de ses longs voyages. Les monumens sépulcraux des guerriers morts au siège de Troie étaient pour son dessein un objet important; il les a observés, décrits, et leur a même appliqué des dénominations qui semblent leur être convenables.
Le plus ancien de ces tombeaux est sans doute celui d ' Aisyetes : il existait avant la guerre de Troie. Ce fut sur ce monticule factice que Polytes, fils de Priam, se plaça pour reconnaître le camp des Grecs. Il est situé près de la côte, entre la mer Égée et le ruisseau du Scamandre. Il a environ cent pieds de haut , et quatre cents pas de contour à sa base. Les habitans actuels le nomment ZJdjek - Te'pé* Udjek est le nom d’un village voisin; et Tépé ou Tapé exprime , dans la langue turque, comme taph , taphitis exprimait dans celle des
anciens Egyptiens, un tombeau en forme de monticule (1).
Directement sur les bords de la mer, sont des monticules semblables. On croit que l’un, situé près du pas de Troie, est celui de Pénê léus y et l’autre, celui <X Antiloque. A l’embouchure du Simoïs, et près du cap de Sigée, on voit deux autres tombeaux réunis, attribués à Achille et à Patrocle . Ces deux tombeaux présentent une figure conique, dont les sommets forment des angles très -obtus. Celui d’Achille a dix pieds de hauteur sur quatrevingt-seize pieds de diamètre; et celui de Patrocle, un peu plus élevé, a seize pieds huit pouces de haut; et le diamètre de sa base est de quatre-vingt-treize pieds. Ces monumens sont appelés par les Grecs modernes , Dio Tépe'y ou les deux tombeaux; enfin, sur les bords de l’Hellespont, sont les ruines du tombeau d’Ajax.
M. le Chevalier voit dans un amoncellement de pierres élevé près de la position de l’antique Troie, et sur les bords du Simoïs, le tombeau ÿ Hector, dont les cendres, suivant Pausanias, furent transportées a Thèbes* Plusieurs autres de la même forme se trouvent
(1) Voyage de la Troade, t. Il, p . 257*
anterieurs a l’idolâtrie. 247
dans l’intérieur des terres; et M. le Chevalier pense qu’ils appartiennent aux Troïens; tandis que ceux qu’on voit sur le rivage de la mer Égée ou de l’Hellespont doivent être attribués aux Grecs.
En face du cap de Sigée, à l’extrémité de la Chersonnèse de Thrace, est un autre monticule couvert de gazon , qu’on présume , avec vraisemblance, être le tombeau de Protésilas . Sur le même continent et sur les bords de l’Hellespont, existe un semblable monument, que l’on croit avoir été érigé a la mémoire d ’Hécube.
Ces monumens, notamment ceux qui sont sur le rivage de la mer, en conservant la figure originelle de leur espèce, portent un caractère de régularité, et offrent dans leur intérieur des constructions qui décèlent des progrès dans les arts. Au centre des tombeaux qu’on a fouillés , on a découvert de la maçonnerie. Celui d ' Àjax , ouvert depuis long- temps, offre des ruines remarquables : « un noyau de » maçonnerie en occupait le centre , dit le » Chevalier, et s’élevait en forme de pyramide » depuis la base jusqu’au sommet. Autour de » ce noyau, on avait élevé des murailles en » demi-cercle, dont la convexité tournée vers n le centre du monument, formait une espèce
DES CULTES
» de contrefort, et opposait une résistance à » l’éboulement des terres (1). »
Le centre du tombeau d’Achille, que fit fouiller notre ambassadeur à Constantinople, contenait un roc vif, dans lequel était une excavation d’environ six pieds en carré, entourée d’un petit mur de pierres liées avec de la glaise. C’est dans cette excavation que furent trouvés des débris de vases dans le genre étrusque, du charbon de bois, des fragmens osseux, et les restes d’une statue de Minerve, en cuivre extrêmement oxide, qui, jointe à son piédestal, avait dix pouces de hauteur (2).
De pareils monumens sont très-communs en Grèce. Plusieurs de ceux que Pausanias a décrits, existent encore. Un monticule, situé sur la route qui conduisait d’Athènes à Phalère , a été reconnu pour le tombeau de l’amazone An tiope. M. Fauvel, peintre français, le fît ouvrir, y trouva des cendres, du charbon, et un vase étrusque de terre blanche, où l’on voyait quelques figures grossières exquissées en rouge. Le tombeau d 'Augé > fille d’Âlœus, violée par Hercule, était, suivant Pausanias, à Pergame, et présentait un monceau de terre environné
(1) Voyage de la ' Troade , t. II, p. 3o3
(2) Idem, t. II, p. 3i 7 et suiv.
d'un épaulement de pierre. Ce monument se voit encore au même lieu : il est entouré et soutenu par une haute muraille de pierres énormes , taillées en pointe de diamant. A Cléone, on voit les deux tombeaux (XEurytos et de Cléatus ; et à Orchomènes r celui de Minycis . On pourrait citer plusieurs autres exemples qui attestent la solidité de cette forme de tombeaux , et l’exactitude de Pausanias (i).
Dans Pile de Candie, l’ancienne Crète, sur une des cimes du mont Ida , et sur un rocher très-escarpé, est un monument de la même espèce, qui paraît être de la plus haute antiquité. C’est un monceau de grosses pierres a moitié rongées par le temps, que les anciens appelaient et que les habitans du pays appellent encore le tombeau de Jupiter (2).
(1) Voyage de la Troade y t. III, p. 2^7. La note.
(2) Histoire générale des Voyages dans V Archipel , la Grèce et la Thrace, t. I, p. 167.
Ceux qui, comme Evhémère , ont soutenu que tous les dieux du paganisme avaient été des rois dans l’origine , citent le tombeau de Jupiter, en Crète, comme une preuve que cette divinité avait été homme et roi de cette île; mais l’opinion qui attribuait ce tombeau à Jupiter n’était pas généralement adoptée chez les Grecs. « Toujours le » Cretois fut menteur , dit Callimaque dans son hymne
DES CULTES
Plusieurs de ces monticules existent en Italie et dans le royaume de Naples , où ils portent le nom de Tumultes .
Si l’on se reporte vers le nord de l’Europe , on trouve des monumens de la même forme: ils abondent en Suède , en Danemarck , en Russie, en Pologne , en Allemagne, en Angleterre, en France, etc., tout autant qu’en Asie. William Coxe en a vu deux réunis près de Cracovie. Keysler, dans son savant ouvrage sur les antiquités septentrionales, en a décrit plusieurs. On en remarque qui ne sont composés que d’un amas de rochers, comme ceux de Bulcke, dans le lieu appelé le cimetière de W ènden , et dans les Marches de Brandebourg, près de Furstenvald (i).
« J’en ai compté jusqu’à trente entre Co- » penhague et Rokshild, dit M. le Chevalier ; » et près de cette ville , au milieu du bois de )> Letrabourg, j’en ai observé un très-considé- » rable, qu’on dit être celui de Harold , le » guerrier le plus fameux que le Danemarck » ait vu naître. Ceux qui sont dans la plaine » d’Upsal, près delà maison du célèbre Lin-’
» à Jupiter; le Cretois osa bien , Dieu puissant, t’élcver » un tombeau, à toi qui n’as pu mourir, à toi qui es éter-
« neL »
(i) Antiquitates selcctce septentrionales et cellicce »
» næus, sont appelés par les Suédois, les Col - )) Unes royales (i). » En général, ces monumens portent en Russie, en Danemarck et en Suède , le nom des rois ou des généraux en l’honneur desquels ils ont été élevés.
Ils sont très-nombreux en Angleterre, en Écosse, en Irlande et dans les Iles voisines. On les nomme karne , kairne , carnam , ce qui signifie amoncellement de pierres ; mais en Angleterre particulièrement , on les appelle barrows : dérivé de bar> qui , dans plusieurs langues, exprime à la fois une colline, une élévation , une frontière , un bord , une limite. Camden , dans sa Description d’Angleterre; Borlase , dans son ouvrage sur les Antiquités de Cornouailles; Étienne kVilliam , dans son Essai sur les barrows du même pays ; Stukeley et plusieurs autres savans, ont publié des détails sur la forme, et leurs conjectures sur l’origine et la destination de ces monticules.
Je ne détaillerai point les nombreux monumens de cette espèce qu’on voit encore dans les Iles Britanniques; je dirai seulement que le Rolle-rich-Stone > dans le comté d’Oxford , est de tous les entassemens de rochers , le plus considérable que l’on connaisse, et qu’au centre
(i) Boy âge de la Troade , t , II, p. 2 5G*
DES CULTES
de la plupart de ceux qui ont été fouillés on a découvert, ainsi que dans les tombeaux pareils de la Tartarie et de la Grèce , une cavité ronde ou quadrangulaire , dans laquelle sont ordinairement déposés des urnes, des cendres, du charbon , des fragmens d’os, et quelquefois des morceaux de fer oxidé.
Les barrows sont si multipliés dans ces pays qu'on a pu facilement les diviser en six classes :
i°. Les barrows entourés d’une grande tranchée circulaire, au centre de laquelle est une petite élévation. Stukeley les appelle barrows druidiques .
2°. Les barrows ordinaires, d’une forme conique.
3°. Les barrows entourés d’un fossé et d’un banc de terre ou vallum , et qui sont le plus communément faits en forme de cloche bien arrondie.
4°. Les barrows oblongs , avec ou sans fossé,
5°. Les barrows oblongs, avec des pierres rangées tout autour.
6°. Une espèce de barrows dont parle Stukeley, qui présentent la forme d’un fer à cheval : ils ne sont pas communs (i).
( i ) Tableau des Mœurs , des Usages , etc, , des anciens
ANTÉRIEURS A l/lDOLATRIE. a53
En Angleterre , comme dans le nord de l’Europe et dans la Tartarie, ces monticules se trouvent en certain nombre réunis dans le même lieu, et quelquefois placés sur la meme ligne. Ailleurs, ils sont dans le voisinage de monumens grossiers d’une autre espèce. On en voit notamment près du célèbre monument appelé Stone-Henge (i).
L’origine de l’érection de ces monumens en Europe remonte à une époque qui se perd dans le lointain imperceptible du passé ; mais tous ne sont pas si anciens; l’usage de les ériger comme monumens funéraires s’est toujours continué, et n’a cessé que depuis quelques siècles. Dans le septième siècle de notre ère vulgaire, en Irlande, on élevait encore de pareils monticules aux morts. Un des canons du concile d’Hibernie porte « Qu’anciennementles » rois seulement étaient inhumés dans les » temples, et que , par cette raison, on nom- » mait ces édifices basiliques ou rojales ; car , » ajoute-tml, les cadavres des autres hommes » sont consumés par le feu, ou enterrés sons » des monceaux de pierres (2). »
Bretons, Anglo-Saxons, Danois et Normands, par Joseph Strutt , p. 1 44*
(i) J’en parlerai dans le chapitre suivant.
(?,) Nam cœleri homines sive igné, sive accroo lapi-
DES CULTES
Ducange cite des exemples bien plus récens de la continuité de l’usage d’élever des monceaux de pierre sur des tombeaux ( 1 ). Ainsi , les monuraens de cette espèce ne sont pas tous d’une haute antiquité.
Ces monumens abondent en France : l’abbé Lebœuf y dans son Traité des anciennes Sépultures, en rapporte plusieurs exemples. Il parle sur-tout de ceux qu’011 voit dans la ci-devant province de la Marche (2).
Les environs d’Abbeville offrent une infinité de ces monticules factices , sur lesquels M. Traullé a donné , dans un ouvrage périodique, des détails curieux (3).
Enfin, M. Legrand d’Aussy, dans un Mémoire sur les anciennes Sépultures, fournit de nouvelles preuves de la multiplicité de ces monticules en France (4)*
Des noms de tumulus , cumulus que leur donnaient les Romains , les Français ont fait
dum conditi sujit . (Capitula selecta canonum Hiberniæ, lib. 4 2, cap. 26. Spicileg. ; Acherii, t. I, p. 534-)
(1) Glossaire, aux mots Mons Gaudii.
(2) Dissertation sur V État civil et ecclésiastique de Paris , t. I.
(3) Magasin encyclopédique , 1. 13 .
(4) Mémoires de V Institut national , t. II, partie des Sciences morales et politiques.
ANTÉRIEURS A LTJpOLATRIE. a55
ceux de tombes , tombe Is , tembeaux , combes , combles , comb elles , combeciux , qui se trouvent si fréquemment dans la nomenclature géographique de la France. On appelle aussi ces monticules funéraires motte , butte : noms qui ne sont pas moins multipliés; maïs une dénomination qui semble prouver que, dans ce pays , ces monumens n’étaient pas seulement destinés aux sépultures , qu’ils appartenaient aussi au culte, c’est celle de Montjoie , la même que Montjou , Montjavoul , qui expriment Mont de Dieu ou Mont divin. Montjou et Montjoie sont les noms de plusieurs montagnes et monticules naturels ou factices : ce dernier nom fut long-temps le cri de guerre des rois français. On y joignit les noms de Dieu, de la Vierge et des Saints, et notamment celui de saint Denis. Ducange cite plusieurs exemples pour prouver, contre l’opinion de quelques écrivains, que ce cri religieux et guerrier se rapporte à un monticule ; et ces exemples sont décisifs (i).
Dans le Supplément à ce Glossaire, il est prouvé que Montj oie-saint- Denis était le nom
(i) Glossaire de Ducange, aux mots Mous Gàudii, On y trouve, en tr’ autres citations, celle d’un vieux poëmc
DES CULTES
d’un château bâti sur un monticule, dans la forêt de Marly (i).
Sur la rive gauche de la Loire, dans le Saumurois, on voit plusieurs tombelles , dont l’une, située près de la ville de Vïhiers , porte le nom de la Molte-aux-F ées . (. Recherches historiques sur la ville de Saumur , par M. Bodin , tome ier, chap. m).
Ces monticules factices étaient aussi élevés pour servir de bornes. L’auteur de l’Histoire du château d’Amboise, qui vivait à la fin du douzième siècle, dit que deux monticules qui se trouvent dans la paroisse de Sublaine, à quatre lieues de la Loire, ont été élevés en conséquence d’un traité fait entre Childéric, roi des Francs, et Alaric, roi des Goths, afin de déterminer les limites de leurs royaumes. L’auteur nomme ces monticules Globes (i).
manuscrit intitulé le Lusidaire, qui offre des détails sur la composition des Montjoies ;
Tant i ot pierres apportées ,
C’une montjoie y fut fondée.
On peut consulter encore la Dissertation XIe du même auteur sur l’Histoire de saint Louis, p. 208 et suiv.
(1) Supplément au Glossaire de Ducange, par dom Carpentier, au mot Mons Gaudii.
(2) Duos globos terrœ elevaverunt , quos utriusque
ANTÉRIEURS A L’iDOLATRIE. ^5j
On trouve encore de ces monumens en Italie, en Sicile, en Espagne et dans le Portugal. Il s’en érige encore en Arabie, comme je l’ai remarqué plus haut.
Il est remarquable de trouver l’usage de ces monticules sépulcraux à l’extrémité méridionale de l’Afrique.
Sparmann en a vu chez les Gafres et en plusieurs endroits. C’était des monceaux de pierres de trois à quatre, quatre pieds et demi de hauteur et de six, huit ou dix pieds de diamètre, tous placés en ligne droite et parallèle. Il ajoute qu’il tient des colons que ces alignemens de monceaux de pierres se prolongent fort avant dans le Nord, à travers des plaines incultes, où il s’en trouve un bien plus grand nombre (i).
John Barrow, voyageant chez les Hottentots, aperçut plusieurs de ces tombeaux formés de pierres amoncelées (a).
Si l’on est surpris de trouver ces monticules
regni fines constituerunt . ( Spicilegium Acherii , t. IÏÏ , P- ^9-)
(1) Voyage au Cap de Bonne- Espérance , t. III ? p. 162 et suiv.
(2) Voyage dans lapartie méridionale de V Afrique,
en 1 797 ? *798> b P' I9I-
DES CULTES
à l’extrémité méridionale de l’Afrique, on doit l’être davantage d’apprendre qu’il en est en Amérique. Le docteur Jefferson parle de ceux qui existent dans la Virginie, et de la grande vénération que leur portent les naturels (i).
En considérant la composition, la forme et la destination la plus générale de ces monticules, on voit qu’ils ont de très-grands rapports avec les pyramides d’Egypte. Ils n’en diffèrent que par le perfectionnement que les Egyptiens, plus précoces que les autres nations dans les arts, ont apporté à leurs constructions. Leur forme est la même, ou en approche beaucoup; leur destination a le même objet; car aujourd’hui on ne doute plus que ces colosses étonnans n’aient été élevés pour satisfaire l’orgueil et contenir les cadavres des anciens souverains de l’Egypte. Ainsi , les pyramides ne sont que des monticules perfectionnés, des monticules entièrement revêtus de maçonnerie.
Ces pyramides d’Egypte n’ont pas été subitement imaginées pour être appliquées aux tombeaux; elles sont des copies perfectionnées d’anciens modèles ; car il est de l’essence de l’industrie humaine d’imiter, d’agrandir, de perfectionner ce qui a déjà existé, plutôt que de
(i) Notes on the State of Virginie, p. 74 et 17 3.
ANTERIEURS A L’iDOLATRIE. 25q
crcer. Les Egyptiens n’ont donc fait, dans la construction de leurs pyramides, qu’imiter, agrandir et embellir des monumens déjà existant, consacrés aux sépultures.
Parmi les divers monumens dont je viens de parler, il en est plusieurs qui marquent les degrés intermédiaires que l’art a parcourus pour les faire parvenir du terme de l’extrême barbarie au dernier degré de perfectionnement; pour les faire passer de l’état dans lequel ils ne présentaient que des roches ou des pierres entassées, que des terres amoncelées, à l’état dans lequel sont encore aujourd’hui les pyramides d’Egypte.
J’ai cité quelques exemples de ces monumens qui offraient des formes très-régulières : ceux de la Troade sont de ce nombre. Outre cette régularité, qui annonce quelques progrès dans les arts, on a remarqué, en Tatarie , dans la Troade et en Grèce, que les monticules qui avaient été fouillés contenaient , dans leur centre, une construction plus ou moins régulière, en forme de caveau , où étaient déposées les cendres des morts, des urnes, des armes même, et des idoles de métal. La construction qu’on voit encore au centre du monticule du tombeau d ’Âjax , et qui s’élève de la base jusqu’au sommet, est considérable : elle offre des
DES CELTES
divisions régulières, et annonce encore des progrès dans l’art de bâtir , et une disposition croissante à embellir, à porter à leur perfection ces monumens sépulcraux.
Le monticule qui sert de tombeau à Augé, fille d’Alæus, qu’on voit encore à Pergame, indique de nouveaux proprès : il est entouré d’un épaulement de grosse maçonnerie, et soutenu par un mur dont les pierres sont taillées à facede diamant. Il faut ranger dans cette classe plusieurs autres monticules de la Tatarie et de l’Angleterre, qui, comme il a été dit, sont également entourés de grosses pierres, et même de constructions. Le monument d’Alyates, roi de Sardes , et père de Crésus , outre son énorme grandeur et le soubassement formé de grosses pierres qui en soutenaient le pourtour , était décoré, à son sommet, de cinq figures de Termes, qui existaient encore du temps d’Hérodote (i).
Pocoke dit avoir vu en Egypte et en Syrie plusieurs monticules à demi-revêtus de constructions, ou à demi - détruits, qui, dans cet état, laissaient voir le secret de leur formation, ainsi que le monticule naturel ou factice surle«
(i) Hérodote, liv. i.
quel la maçonnerie était en partie appliquée (i).
A ces faits, qui indiquent la marche progressive de Fart, veut-on joindre Fautorité d’un savant qui s’est exercé sur ces monticules sépulcraux? Voici ce qu’il en pense: « Les pyra- » mides d’Egypte ne sont elles-mêmes que des » tombeaux de cette espèce , perfectionnés , » dans lesquels on a pratiqué des galeries pour )) introduire les cadavres des princes, et des » chambres pour les conserver (2). »
Je ferai observer que la perfection de ces monumens 11e dépendait pas des progrès du temps, mais de ceux de la civilisation et des arts; et , comme la civilisation et les arts n’arrivaient pas instantanément au même degré dans tous les pays , il en résultait que ces mêmes monumens étaient grossiers et sans art chez certaines nations, tandis qu’ailleurs ils recevaient les caractères d’une construction régulière et perfectionnée. Ainsi, dans le même siècle où les Egyptiens élevaient à grands frais leurs pyramides superbes, les nabi la ns du nord de l’Europe, pour former un monument destiné au même objet, et dont la forme était appro*
(0 Voyage de Richard Pocoke, t. I, cliap, 6:
(2) Voyage dans la Troade , t. II, p. 2 5q<
DES CULTES
chaule, se contentaient d’amonceler des terres ou d^entasser grossièrement des pierres ou des rochers, comme le pratique encore l’Arabe et le sauvage Hottentot.
Élevés, vénérés, depuis les siècles les plus reculés jusqu’à nos jours, chez presque tous les peuples de la terre, comme monumens sacrés de Mercure, comme monumens politiques et sépulcraux * grossiers et barbares ainsi que les peuples qui les érigeaient * suivant chez d’autres les progrès de leur civilisation , et se perfectionnant successivement jusqu’au point où sont les pyramides d’Egypte : tel fut le sort des monticules factices, dont les restes sont si nombreux, et présentent encore des monumens précieux de l’histoire du genre humain.
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