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CHAPITRE XXIV

Du Culte des Morts. Déification des Héros, des Rois, etc.

Sous la dénomination de fétiches naturels > j’ai compris les astres, les montagnes, les forêts, les eaux ; sous celle de fétiches artificiels , j’ai compris leurs images, leurs signes, leurs extraits et leurs symboles. Jusqu’ici ces divinités, naturelles ou artificielles, n’ont rien de l’humanité; elles sont des préservatifs des talismans, auxquels la crédulité attribuait la faculté d’amener le bien , d’éloigner les maux. Jusqu’ici elles sont des choses, et non des personnes.

On crut aussi que la faculté attribuée a ces choses, à ces corps talismaniques, était un esprit, un souffle, un génie ; quelle les pénétrait, leur emprégnait la vertu dont 011 les croyait susceptibles ; que cette vertu émanait de ces corps adorés, comme des fleurs émane la faculté odorante , et de l’aimant la faculté magnétique.

Telle était l’idée que l’homme des premières sociétés avait pu concevoir de la divinité ; telle est celle qu’en ont les nations que nous nommons sauvages ; mais on ne trouve dans ces conceptions rien qui indique l’espèce humaine, ses habitudes, ses sens ni sa figure.

On a vu jusqu’ici les images du soleil et de la lune représentées par un cercle , un croissant ; on a vu des symboles de constellations , de planètes; des pierres brutes, longues, carrées, groupées ensemble, entassées; des troncs d’arbres , des souches , des planches , des vases, des serpens , des navires. Les formes de tous ces fétiches sont fort éloignées de celles de l’homme. Quel fut le mobile qui rapprocha des objets si distans , et qui, malgré leur différence, leur appliqua , en partie ou en totalité , une même figure : celle du corps humain ?

Par quel moyen la superstition est-elle parvenue à opérer une métamorphose aussi étrange? Comment l’homme est -il arrivé à un excès d’audace tel que de donner ses dimensions, sa substance débile, sa constitution périssable, et, avec elles, ses sens, ses habitudes, ses passions, à l’Etre suprême, infini, éternel, inconcevable pournotre imagination bornée ; qui crée, qui régit , qui embrasse et pénètre l’univers ; dont nous ne pouvons calculer l’immensité? Quelles

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circonstances singulières ont porté l’homme à rapetisser a ce point la grandeur incommensurable de la divinité , et à vouloir s’égaler à elle en lui prêtant sa propre figure ?

Des traditions incertaines et respectées ont fait Dieu même l’auteur de cet étrange abus ; et la vénération quelles inspiraient, subjuguant la raison des hommes , a suspendu trop souvent dans leurs progrèsles connaissances qui mènent à la découverte de la vérité. Je franchirai facilement cet obstacle, et je résoudrai la question de la manière la plus conforme à la raison et à la marche ordinaire de l’esprit humain.

Un nouveau culte , que j’ai indiqué au commencement de cet ouvrage , et dont j’ai annoncé les motifs , en s’amalgamant à ceux que je viens de décrire , va devenir l’agent unique de cette révolution étonnante dans les religions du monde.

Ce culte transformateur qui, en créant l’idolâtrie , humanisa la divinité, est le culte des morts: roici comment il dut s’établir parmi les hommes.

Dans les sociétés primitives, l’évènement qui devait causer la plus forte impression parmi les individus était la mort de leurs semblables. Cette impression devenait plus vive, plus profonde, plus durable, en raison du degré d’es-

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lime , de considération et d’amitié que celui dont on regrettait la perte avait su inspirer.

Voyez autour de ce cadavre pâle, refroidi , immobile , une troupe éplorée : ce cadavre est celui d’un père, unique soutien de sa famille ; celui d’un fils chéri, moissonné à la fleur de son âge; ce sont les restes inanimés d’une amante , d’une épouse adorée, ou d’une mère tendre .... Quelles émotions sublimes et déchirantes ! On voudrait éluder les lois de la nature , et ravir à la corruption ces restes dont les traits rappellent encore un être respecté , chéri ; et ce désir fait rechercher, fait découvrir Fart des embaumemens. On voudrait conserver et transmettre à la postérité les bienfaits, les actions mémorables de celui que l’on regrette ; et on compose un récit historique de sa vie : là commence l’usage des éloges funèbres.

Mais l’usage d’embaumer les morts et de faire solennellement leur apologie ne fut point général : on livra au feu ou à la terre le corps du défunt , pour que sa dissolution fût plus prompte. Alors ces cendres furent conservées précieusement ; le lieu de la sépulture fut signalé par une éminence ; et les regrets des vivans vinrent souvent payer aux morts le tribut de leur douleur. Là, c’est cette veuve inconsolable : elle presse encore contre son sein

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F urne insensible qui contient les cendres de son époux. Ici c’est une fille qui vient déposer* sur la tombe de ses paréos* quelques objets de parure* des fleurs * des tresses de ses cheveux.

Parmi ces hommes de la nature chez qui les liens du sang sont d’autant plus forts que leur civilisation est moins avancée * on voit des époux* nourrissant leur douleur* venir pendant plusieurs années, à diverses époques, arroser* le père, de ses larmes* et la mère* de son lait* la tombe d’un enfant chéri.

Plusieurs peuples regardèrent les tombeaux comme les objets les plus chers* les plus vénérables de leur pays. Si quelques évènemensles en éloignaient * ils n’aspiraient à y rentrer que pour se rapprocher d’eux * et leur rendre les hommages accoutumés. Ils craignaient moins la mort que d’être privés de vivre auprès des tombeaux de leurs pères. Ainsi * chez eux * l’amour de la patrie se confondait avec la tendresse respectueuse qu’ils portaient aux cendres de ceux qui leur avaient donné l’être.

En conséquence de ce respect * on déposa dans les tombeaux les objets que les morts avaient les plus affectionnés pendant leur vie : leurs bijoux* leurs armes* leurs chiens* leurs chevaux. On porta plus loin encore cet hommage rendu à la mémoire du défunt; et l’atta-

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èhement qu’on voulait lui témoigner fut porté jusqu’à la cruauté.

Plusieurs peuples se déchirèrent, se mirent en sang , se mutilèrent des membres , pour attester leurs regrets. Solon ne défendit aux Athéniens de s’égratigner le visage qu’aux enterremens des morts qui ne seraient pas leurs parens.

Les Romains donnaient la mort à plusieurs animaux, se déchiraient les joues, ou s’arrachaient les cheveux. A Otaïti , le premier personnage du deuil porte un gros bâton armé

d’une dent de goulu de mer; et, dans un transport de fureur que sa douleur semble inspirer, il court sur les hommes qu’il rencontre, et les blesse dangereusement. Suétone dit qu’à la mort de Germanicus les Romains démolirent les temples, renversèrent les autels des dieux, chassèrent les pénates des maisons, et jetèrent les petits enfans à la voirie.

Quelques amis, quelques parens, transportés par la douleur, voulurent partager le sort de celui qu’ils regrettaient , et ne point s’en séparer : ils s’immolèrent eux-mêmes sur son tombeau.

Ce dévouement exagéré , cette affection délirante eut des suites funestes à l’humanité. On crut que de pareilles victimes honoraient

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la mémoire du mort : les prêtres favorisèrent cette opinion cruelle , et en firent une loi.

Achille , suivant Homère , égorgea des chevaux , des bœufs, des moutons et douze jeunes Troïens, elles plaça sur le bûcher aux obsèques de Patrocle (i).

Au Darien et à la Nouvelle-Grenade , les sauvages enterrent, avec leur mère , les enfans à la mamelle. Les insulaires des Philippines égorgeaient un homme à la mort d’une personne riche. Dans le pays des Guojas, et chez la plupart des Nègres, on étrangle des esclaves, après les avoir nourris quelque temps de mets délicats. A Loanda, le nombre des victimes est proportionné au rang et aux richesses du défunt. On entasse les cadavres sur le lieu de sa sépulture.

Chez les Romains , plusieurs gladiateurs étaient ordonnés pour se battre et s’entr’égorger devant le bûcher funèbre. Ils nommaient ce massacre jeux funéraires.

Les veuves du Malabar et de quelques autres contrées de l’Inde se brûlent sur le bûcher de leurs époux. Les Américains , à la mort de leurs caciques , sacrifiaient des esclaves et des femmes. Lorsqu’un chef de l’île de Bissau

(i) Iliade, liv. 23, v> 176.

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meurt, on étrangle trente de ses femmes et ses esclaves les plus fidèles. C’est ainsi que , pour honorer les morts, on égorgeait les vivans.

On déposa des vivres dans le cercueil des morts. Cet usage annonce , ainsi que ceux dont je viens de parler, l’impression profonde que causait la cessation de l’existence, et l’opinion où Ton était que le défunt pouvait encore conserver quelque sentiment, quelques besoins; mais il n’indique point le dogme de l’immorta- Jité de l’âme, ni la croyance d’une autre vie. Les usages suivans annoncent positivement la croyance à ce dogme.

Une Livonienne met sur la tombe de son mari du fil et une aiguille ; elle aurait honte s’il paraissait dans l’autre monde avec des habits déchirés. Les paysans de Courlande donnent de l’argent aux morts, afin qu’ils ne soient pas misérables en l’autre vie. Les Tonquinois placent dans la bouche des personnes riches

des pièces d’or et d’argent, d’après le même *

motif. Les Egyptiens plaçaient également une pièce d’or sous la langue des morts , afin qu’ils pussent payer leur passage dans Fautre monde (i).

( i ) V oyez, sur ces différens usages, Y Esprit des Usages et des Coutumes des différens peuples , t. III, liv. 18, chap. i, 2, 3.

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Les Gaulois brûlaient les corps et jetaient des lettres dans le bûcher , persuadés que les morts pourraient les lire ou les transmettre à leur adresse. La mort fut regardée , chez plusieurs nations , comme un passage d’une vie à l’autre : c’est encore l’opinion de la plupart des naturels de l’Amérique Septentrionale.

Les guerriers , les chefs des nations qui avaient rendu de grands services à leur pays , mené le peuple à la victoire , et s’étaient fait redouter de leurs voisins , recevaient à leur mort des honneurs proportionnés à l’estime qu’on leur portait. On leur consacrait, dans un lieu choisi, des sépultures plus apparentes : on instituait des fêtes funèbres en leur honneur. Le temps , qui donne aux grands évènemens une teinte de merveilleux, qui ne conserve des actions humaines que ce qu’elles ont d’admirable , et qui , comme le prisme , nous montre dans le lointain les objets revêtus des plus brillantes couleurs ; le temps ne faisait qu’accroître la gloire et la renommée de ces braves.

Le respect qu’inspirait leur mémoire se reportait naturellement vers le lieu qui contenait leurs cendres. Ce lieu était révéré : on n’en approchait que rarement et avec respect ; on craignait de le profaner.

Placés loin des regards et des communications, toujours hors du territoire , sur des montagnes peu accessibles, dans des îles inhabitées, ou sur les bords ombragés de quelque rivière , ces lieux consacrés à la dernière demeure des héros firent naître les fables de ces jardins délicieux , retraites des âmes vertueuses , où régnait un printemps éternel ; de ces îles fortunées, habitées par des héros et des demi-

dieux; de ces Champs-Elysées ou sacrés , séjour des bienheureux, où, pour prix de leurs bonnes actions, iis goûtent un bonheur éternel et sans mélange* C’est ainsi que l’imagination poétique des Grecs transforma en un paradis terrestre un cimetière éloigné des lieux habités.

Ces lieux devinrent, comme je l’ai déjà dit, un sanctuaire ; et ceux dont les cendres y reposaient furent honorés comme dieux.

Des rois qui n’avaient pour toute prérogative que leur puissance ambitionnèrent et obtinrent l’honneur de partager la gloire et le dernier séjour des héros, et de jouir pendant leur vie de l’espérance d’être dieux après leur mort. L’exemple, une fois donné, fut imité par tous les rois : ainsi l’on confondit la vertu avec la puissance ; et les honneurs décernés à la

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première furent reportés sans discernement à la seconde.

Cet abus en amena un autre plus révoltant encore : la vanité des souverains, la flatterie des courtisans, firent penser que celui qui devait être dieu après sa mort pouvait bien être regardé comme tel pendant sa vie. O11 n’attendit pas, comme auparavant, que le temps eût effacé de la mémoire des peuples les actions humaines et même criminelles des rois : il leur suffisait de l’être pour devenir dieux ; ils le furent de leur vivant.

Les Égyptiens , accoutumés à déifier leurs souverains , les regardaient pendant leur vie comme des dieux : c’est ce que nous dit formellement Diodore de Sicile. « L’autorité souve- » raine, ajoute-t-il, que la Providence a don- » née aux rois sur leurs peuples , et le pouvoir » de répandre toutes sortes de bienfaits , leur » paraît être un caractère de la divinité (1). »

Une inscription récemment découverte à Rosette , en Egypte , contient un décret des prêtres de ce pays, qui érige en dieu, pendant son vivant, Ptolémée Épiphaney le cinquième des Ptolémée qui régnèrent en Égypte après la

(1) Diodore de Sicile, liv. 1, sect. 1 1, p. 191 de la traduction de Terras son.

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mort d’Alexandre. Ce décret porte que ce roi sera adoré comme le sont les anciens dieux du pays ; et il règle les cérémonies religieuses qui doivent être observées près des images de ce roi, ainsi que les fêtes, les solennités quon doit célébrer en son honneur (i).

Le culte des rois vivans, sur-tout dans ces temps où les lumières avaient fait des progrès, ne fut pas toujours de longue durée : leur divinité disparaissait souvent avec la vie , et quelquefois même avec la puissance. Plusieurs , pour satisfaire un moment leur vanité, et se repaître des hommages d’une multitude aveugle, souillèrent leur mémoire, et devinrent, après leur mort , la risée des sages et de la postérité. C est ainsi qu’ Alexandre , qu’on nomme le Grand , ternit sa gloire pour n’avoir pas, entraîné qu’il était par un orgueil puérile et absurde , sévi contre Apelle , qui représenta sa figure armée de la foudre de Jupiter. Antigonus, un de ses successeurs au trône de Macédoine , fut plus sage : comme il s’entendit qualifier de fils du Soleil et de Dieu dans un poëme composé par un certain Hermodote , il dit : Celui

(i) Éclaircissement de V Inscription trouvée à Rosette, par M. Ameilhon , membre de l’Institut national de France, imprimé par ordre de l’Institut, an 1 1 .

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qui vide tous les jours ma garde-robe sait bien le contraire .

L’orgueil est souvent plus fort que la raison ,

plus fort même que la crainte d’être ridiculisé.

Plusieurs rois imitèrent ceux d’Egypte. Les souverains de Perse et autres potentats de l’Orient, les empereurs romains, et notamment Auguste, si vanté par de lâches et habiles écrivains, se firent adorer par la sottise, la bassesse , et mépriser par la raison.

Voilà des hommes divinisés après et avant leur mort. Voyons comment ce culte amena l’idolâtrie.

L’Egypte, sur tout autre pays, me fournira les exemples dont j’ai besoin pour arriver à ce but. Je remonte à l’époque où les hommes , jaloux de conserver les corps des personnes chéries ou vénérées que la mort venait de leur enlever, cherchèrent à éluder les lois de la nature, et à les sauver d’un anéantissement total.

Ils durent d’abord lui opposer les contraires, chercher à détourner les exhalaisons putrides des cadavres par des plantes odorantes et des parfums : après plusieurs essais, ils parvinrent à perfectionner l’art des embaumemens.

Lorsque cet usage fut généralement adopté , plusieurs familles riches renfermèrent dans un

ANTERIEURS A L’iDOLATRIE. ^65 lieu particulier tous les morts qui leur appar-

tenaient. « Plusieurs Egyptiens, dit Diodore de » Sicile , ayant conservé , par le moyen de » l’embaumement, toute leur race dans des » lieux faits exprès , trouvent une consolation )) inexprimable à voir leurs ancêtres dans la » même attitude et avec la même physionomie )) que s’ils étaient vivans (i), »

L’amour-propre , qui se mêle souvent aux affections les plus louables 9 qui les fortifie, et qui quelquefois les remplace, contribua beaucoup à la vénération que l’on portait aux tombeaux.

Un fils , méditant sous les voûtes sépulcrales où se trouvaient réunis les corps de ses parens, sentait son existence s’agrandir : il semblait s’entourer de sa famille antique , faire rétrograder les siècles écoulés , et , joignant dans son imagination le passé au présent , attacher son existence à celle de ses ancêtres; puis, remarquant la place que son corps devait occuper un jour dans cet asile de la mort, il songeait aux hommages qu a son tour viendrait lui rendre sa génération future. Il avait étendu son existence dans le passé; il la prolongeait ensuite dans le vague des temps à venir.

(i) Diodore de Sicile, liv. i,sect. 2, p. 194.

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On se persuada facilement qu’il restait après la mort quelques portions invisibles de l’existence, un souffle, un esprit , une âme, qui était sensible aux honneurs qu’on rendait aux cadavres ; que ces âmes conservaient les habitudes des corps vivans ; qu’elles pouvaient éprouver des besoins : c’est pourquoi on leur portait des alimens, on plaçait dans leurs tombeaux des objets précieux et chéris ; on leur faisait des sacrifices , des libations; et l’on pensait qu’elles s’abreuvaient du sang des victimes. Cette opinion fut reçue dans différens pays : les morts furent consultés comme des oracles; on les évoquait pour obtenir des réponses. De là naquit le dogme de l’immortalité de l ame , et l’opinion que les âmes des morts étaient des espèces de divinités.

Les Égyptiens rendaient de très-grands honneurs aux morts , mais ne les adoraient point généralement comme dieux. Les peuples qui imitèrent les Égyptiens, allèrent plus loin que leur modèle. Les Grecs, et même les Romains, considérèrent les morts comme des divinités, et leur rendirent un cuite spécial. Des autels furent dressés près des tombeaux; on leur fit des sacrifices; on îes pria, on les adora sous les noms de Lemures , de Mânes , de Larves. On célébra des fêtes en leur honneur ; on crut

entendre des cris perçans sortir de leurs tombeaux; et voir leurs fantômes apparaître. On crut aussi que les âmes des hommes qui avaient été privés de la sépulture n’étaient point admises dans le séjour qui leur était réservé, et ne jouissaient d’aucun repos ; que les âmes , même celles des scélérats, après avoir été purgées par des tourmens expiatoires , jouissaient d’une félicité éternelle , et devenaient égales aux dieux. Cicéron dit formellement qu’on doit regarder les morts comme des dieux (s).

Ce grand respect pour les morts , qui assimilait leur âme à la divinité, devint une des causes secondaires de l’idolâtrie : voici quelles furent ses causes premières.

On lit dans le livre de la Sagesse , attribué au roi Salomon, que c’est la vanité des hommes qui a introduit le culte des idoles. « C’est )> pourquoi , ajoute-t-il, on en verra bientôt » la fin (2). »

» Un père, affligé de la mort précipitée de » son fils , en fit faire une image , et adora » comme un dieu celui qui depuis peu était

(1) Hos letho datos divos habento. (Cicer. , de Legibus, lib. 2.)

(2) L’évènement a prouvé qu’à cet égard Salomon n’était pas prophète.

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)i mort comme un homme : il lui établit, parmi » ses serviteurs, un culte et des sacrifices. Le » temps vint corroborer cette coutume crimi- » nelle ; et Terreur fut observée comme une » loi.

)> Les images furent adorées par le comman- » dement des princes. Les peuples ne pouvant » rendre des honneurs à leurs souverains qui » se trouvaient à une grande distance d’eux , » en firent faire des représentations, auxquelles )) ils rendirent les mêmes hommages qu’ils au- )) raient rendus aux souverains , s’ils eussent » été présens»

» Le talent des statuaires rehaussa le culte » aux yeux de la multitude , qui , ravie de la » beauté de leurs ouvrages, prit pour un dieu )) l’image de celui qu’elle avait naguère ho- » noré comme un homme : voilà l’origine de » Terreur. Des sentimens affectueux pour leurs » pareils , un attachement servile pour leurs » rois, ont porté les hommes à décerner à du » bois 3 à des pierres sculptées , des honneurs » qui n’appartiennent qu’à la divinité (i). » Voilà bien les motifs généraux de l’idolâtrie; mais il en est certainement de particuliers dont l’auteur du livre de la Sagesse ne parle point;

( i ) S ag esse de S al o m o n, ch ap . 1 4 »

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car rattachement d’un père pour la mémoire d’un fils moissonné dans un âge tendre, l’ormieil des souverains et l’attachement servile des peuples pour eux , ne les ont pas soudainement portés à représenter au naturel les objets de leur affection, à inventer les arts d’imitation : la peinture et la sculpture. Voici donc par quelle gradation il est présumable que cette invention fut amenée.

Lorsque les Egyptiens avaient fait embaumer un corps mort , ce corps embaumé , ou cette momie, était placé dans une caisse en bois : « Ils font faire , dit Hérodote, un étui de )) forme humaine , ety renferment le corps(i). n

On a conservé jusqu’à nos jours ces caisses de momies : elles n’ont de forme humaine que la tête.

D’où vient l’usage de figurer une tête humaine sur les caisses de momies? Etait-ce pour les caractériser , pour indiquer l’objet qu’elles contenaient ; ou plutôt , comme on posait la plupart de ces caisses debout contre un mur , élait-ce pour marquer la place de la tête, et éviter par là que le corps ne fût placé à contresens , ou bien afin que la face de la tête, figurée sur cette caisse, servît à indiquer le devant

(i) Hérodote ? Euterpe, sect. 86.

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du corps embaumé, et empêchât qu’on ne se méprît sur sa véritable position ? On sait que les anciens observaient avec scrupule la manière dont ils devaient placer les cadavres dans les tombeaux : ce dernier motif me semblerait le plus vraisemblable ; et je verrais dans cette tête figurée sur la caisse des momies le premier pas que firent les hommes vers les arts d’imitation, si je n’avais trouvé que cet usage n’est qu’une imitation approximative ,* et que c’est un peuple voisin des Égyptiens , et plus

ancien qu’eux , qui en a fourni le modèle.

Les Ethiopiens, auxquels les Egyptiens doivent une partie de leurs institutions civiles et religieuses, embaumaient leurs morts, les enveloppaient d’une substance transparente et fusible, et en formaient une colonne qui garantissait la momie du contact de l’air , sans dérober aucunement les formes du corps aux yeux des spectateurs. Hérodote dit que, le cadavre étant desséché et embaumé , on l’enduit de plâtre , qu’on peint de manière qu’il ressemble à la personne lorsqu’elle était vivante; qu’après cette opération on le renferme dans une colonne creuse, transparente, de verre fossile, aisé à mettre en œuvre , et qui se tire abondamment des mines du pays. On aperçoit le mort à travers cette colonne , au milieu de

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laquelle il est placé. Il n’exhale aucune mauvaise odeur, et n’a rien de désagréable (i).

On croit que ce prétendu verre n’est autre chose qu’un sel fossile transparant, abondant en Ethiopie , et qui se durcit à l’air (2). Diodore de Sicile cite à ce propos Ctésias , qui , critiquant Hérodote , dit que les momies des riches Ethiopiens étaient revêtues d’une laine d’or , laquelle offrait les formes et la ressemblance du mort; et que cette figure d’or était vue à travers l’enveloppe de verre qu’on avait coulée tout autour. Ces figures, dans les familles moins riches , étaient en argent, et chez les pauvres , en argile.

Qu’importe à mon sujet que la matière coulée autour du corps mort fût de verre ou de sel? Il ne s’agit ici que du procédé préparatoire que les Ethiopiens, qui étaient les aînés des Egyptiens en matière d’arts et de religion, employaient pour donner à ces corps une forme agréable à la vue. Qu’importe à mon sujet que les cadavres fussent recouverts d’un enduit , d’une lame d’or, d’argent, ou d’une couche

(1) Hérodote , Thalie, sect. 2/f

(a) Voyez les Observations sur le vase que fou conservait à Gènes sous le nom de Sacra latino , par M. le chevalier Bossi, p.

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d’argile ? C’est la façon donnée k ces diverses matières qui m’intéresse. L’enduit appliqué sur les corps morts reçoit les couleurs de la nature vivante. L’on donne à l’or, a l’argent et k l’argile , les formes et le relief des figures humaines : voilà bien les élémens des arts d’imitation , de la peinture et de la sculpture ; et les hommes furent amenés à ces découvertes par le désir d’honorer les morts.

Ces cadavres, ainsi encaissés dans une colonne transparente , recevaient un culte de leurs parens. Cette colonne, dit Hérodote, reste un an entier dans la maison des plus proches parens du mort. Pendant ce temps la ils lui offrent des victimes et les prémices de toutes choses (i).

Les Egyptiens , qui ont beaucoup emprunté des Ethiopiens, cherchèrent à imiter cet usage ; mais, leur pays manquant de la substance transparente , ils y substituèrent une enveloppe de bois , sur laquelle ils sculptaient une tête humaine.

C’est sous cette forme qu’on honora les morts, les héros; qu’on leur rendit une espèce de culte; et bientôt ce fut aussi sous cette même forme qu’on adora les dieux.

(i) Hérodote, Thalie, sect. 24.

Suivant Diodore de Sicile ^ on vénérait, dans File sacrée de Phile , formée par les eaux du Nil, sur les frontières de l’Egypte et de l’Ethiopie, un tombeau qu’on disait être celui SOsiris , divinité suprême de ce pays. Sans doute, c’était le tombeau de quelque personnage illustre^ de quelque roi très-anciennement divinisé , et qui fut, en conséquence , placé dans l’ile de Phile , appelée le Chcnnp sacré : lieu privilégié , où les prêtres seuls avaient droit de pénétrer. C’est ainsi que, sur les montagnes de file de Crète, était un ancien tombeau qu’on crut être celui de Jupiter , parce qu’on ignorait le nom de celui qui y était inhumé. Tous les peuples ont attribué à des êtres surnaturels les monumens dont le nom des personnes par qui ou pour qui ils étaient érigés ne leur était pas connu.

Sans doute aussi que ce prétendu corps d’Osiris était embaumé avec beaucoup d’art, puis» qu’il servait de modèle aux momies les plus précieusement fabriquées.

« Il y a en Egypte certaines personnes que » la loi a chargées des embaumemens, et qui » en font profession. Quand on leur apporte » un corps, ils montrent aux porteurs des mo- » dèles de morts en bois, peints au naturel. Le » plus recherché de ces modèles représente , à

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» ce qu’ils disent, celui dont je me fais scru- » pule de dire ici le nom (i). »

Ce nom divin , qif Hérodote , par dévotion , n’ose prononcer, est celui d’Osiris. Diodore de Sicile a parié de son tombeau ; et Athéna goras dit que non-seulement les Egyptiens montrent la sépulture d’Osiris , mais aussi son corps embaumé (2). C’est Fimage de ce corps que ceux qui faisaient les embaumemens montraient comme un modèle.

il est prouvé , par une infinité de monumens, qu’Osiris était représenté sous la forme d’une caisse de momie , n’ayant d’humain que la tête.

Dans la suite , on ajouta des bras à celte idole, afin de lui faire tenir les attributs et les symboles qui la caractérisaient.

Voilà les premiers essais des arts d’imitation, et les premiers pas de l’homme vers l’idolâtrie ; voilà des images fabriquées à l’occasion des morts; des caisses de momies, avec une tête humaine, offertes comme la figure d’un dieu , du dieu Osiris.

On conçoit que la dévotion des peuples dut

(1) Hérodote, Euterpe, sect. 86.

(2) Jthenagorœ Legatio pro Chnstianrs , sect. a5,

multiplier ces espèces d’idoles; que les rois , divinisés et placés par les prêtres au même rang qu’Osiris, et auxquels on rendaitles mêmes honneurs divins, commandèrent aux peuples qui habitaient loin d’eux , de faire sculpter , comme le dit le livre de la Sagesse, des représentations de ces mêmes idoles, afin qu’on leur rendît un culte (i).

Maintenant la carrière de l’idolâtrie et des arts d’imitation est ouverte : suivons les hommes dans les progrès qu’ils y firent ; et observons quels changemens cette nouveauté fit éprouver à tous les objets du culte.

(i) Suivant l’inscription de Rosette, que j’ai citée plus

haut, le college des prêtres d’Egypte ordonne, en divini-

sant le roi Ptolémée Epiphane, qu’il soit adoré comme l’étaient les anciens dieux.

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