CHAPITRE Iï
Définition de Fi Idolâtrie , du Fétichisme , du Sabéisme
et de Y Héroïsme . Epoques relatives et indéterminées
de Finstitution de ces trois derniers cultes.
J’entends par idolâtrie un culte religieux rendu à des ouvrages de peinture ou de sculpture , représentant des figures humaines. Les causes qui ont amené ce culte, si étrange aux yeux de la raison , et avec lequel une longue habitude a pu seule familiariser les hommes, vont faire l’objet de mes recherches.
Pour procéder méthodiquement à la découverte de ces causes, je dois dire d’abord quel a été le culte le plus ancien, quels furent les premiers objets adorés; puis je dirai quelle alfération a fait subir au premier des cultes son àmalgame avec ceux qui lui ont succédé.
En considérant l’ensemble des dogmes, des pratiques, des monumens religieux de tous les peuples de la terre qui nous sont connus; en les comparant entr’eux , en rapprochant ce que, h cet égard, l’histoire nous apprend du
antérieurs a l’idolâtrie, 3 T
passé, et ce que nous savons du présent , on démêle trois cultes fondamentaux et bien distincts, qui se sont succédés, réunis, modifiés, sans cependant s’anéantir. L’esprit humain ne procède qu’en imitant , qu’en perfectionnant ses imitations. Les cultes, quoique défigurés par des combinaisons successives conservent toujours quelques traits du modèle primitif. Les vicissitudes que le temps, les climats divers, les progrès des lumières, et les révolutions politiques, leur ont fait subir n’ont pu effacer entièrement leurs caractères originels, ni les soustraire à l’œil attentif de l’observateur.
Ces trois cultes sont le Fétichisme , le Sabéisme, \ Héroïsme , ou le culte des héros.
Le raisonnement, appuyé de faits, marque la place que l’origine de chacun d’eux doit oc^ cuper dans l’ordre chronologique.
Le Fétichisme est le plus ancien des cultes , parce qu’il est le plus simple et le plus grossier de tous; parce qu’il doit sa naissance à. des peuples purement sauvages, et à des temps qui ont devancé chez eux les premiers progrès de la civilisation. L’analogie qui doit exister entre l’état des peuples incivilisés de la plus haute antiquité , et celui des peuples modernes, qui ne le sont pas encore ; l’analogie qui doit
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exister entre ie culte du sauvage du tempâ passée et le culte du sauvage du temps présent ; enfin , ce principe incontesté qui établit l’antériorité des institutions simples et grossières sur celles qui sont combinées et perfectionnées, suffisent pour donner à mon assertion tous les caractères de la vérité. Ce culte se conserve encore chez les peuples les moins civilisés de la terre; il se conserve même chez des nations policées, mais embelli et amalgamé avec les autres cultes.
Définissons le Fétichisme .
Dans l’enfance des sociétés, tout ce qui opérait sur les sens une impression forte; tout ce qui produisait, à un degré éminent, ie plaisir ou la douleur, l’admiration , l’étonnement, la peur; tout ce qui paraissait propre à procurer le bien , à éloigner le mal : é! émeus , phénomènes de la nature, animaux, végétaux, substances inanimées, devinrent d’abord autant d’objets chéris, craints, révérés; et puis, par l’effet d’une longue habitude, considérés comme remplis d’une force occulte, d’une vertu surnaturelle, i !s reçurent un culte. Ainsi , le soleil, la Inné, le tonnerre, les orages, des montagnes, des fleuves, des fontaines, la mer, des forêts , des arbres, des pierres, des armes, des animaux de diverses espèces, et une infinité de b a-
gatelles portatives, furent autant de divinités, que les modernes, d’après le culte plus restreint qu’observent les habitans de la Nigritie , ont nommées Fétiches (i).
Je conserve cette dénomination, quoique je lui donne une signification plus étendue que celle qu’elle reçoit ordinairement. Mon sujet le nécessite; et l’exemple d’un savant distingué m’y autorise (2).
Ainsi, toutes choses et même tous mots, parlés ou écrits , auxquels on attribue une
(1) Les premiers objets adorés parles hommes, les premiers dieux, n’étaient que des amulettes, des préservatifs, auxquels on attribuait la faculté de produire le bien et d’éloigner le mal. « Chez toutes les nations ignorantes ,
« les premières pratiques qui présentent quelques res- » semblances avec des actes de religion, n’ont pour objet » que d’écarter des maux que l’homme peut souffrir ou » redouter. Les Manitous ou Ockis des naturels de « l’Amérique septentrionale étaient des espèces d’amu- » lettes ou de charmes auxquels ils attribuaient la vertu » de préserver de tout évènement fâcheux ceux qui y » mettaient leur confiance. » (Robertson, Hist. de l’Amérique y tom. 2 , p. 235.)
(2) Je veux parler du président de Brosses , qui , dans son ouvrage intitulé du Culte des Dieux fétiches , a, le premier, fait apercevoir la généralité de ce culte , et son influence sur les religions célèbres de l’antiquité, dont elles étaient en grande partie composées.
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vertu merveilleuse, étrangère. a leur essence et contraire aux lois de la nature, doivent appartenir au Fétichisme.
Ce culte si universel, et qui s’applique à tant d’objets divers, présente à l’esprit deux divisions, dont l’une a précédé l’autre dans l’ordre chronologique : la première se compose des Fétiches naturels > et la seconde des Fétiches artificiels.
Je donne l’antériorité au Fétichisme naturel , parce que les productions de la nature ont existé avant celles de l’art , qu’elles ont fixé l’attention excité l’admiration ou la reconnaissance des hommes, et qu’elles ont reçu leurs hommages religieux, avant qu’ils s’avisassent d’adorer les ouvrages de leurs mains.
Les objets qui composent le Fétichisme artificiel sont, en grande partie , des extraits du Fétichisme naturel. J’établirai cette extraction ; j’entrerai dans de grands détails sur certains extraits du Fétichisme naturel ; je prouverai qu’ils ont été les premiers matériaux employés h la composition de plusieurs institutions civiles et religieuses , et sur-tout à celle de l’idolâtrie.
Le Sabéisme comprend non -seulement le culte du soleil et de la lune, mais encore celui des planètes, des constellations et du zodia-
tpie. Le Sabéisme érigea les astres en divinités, et la science astronomique en dogmes religieux.
On voit qu’il est une émanation , une extension de la partie du Fétichisme naturel , qui consiste dans le culte du soleil et de la lune. Ce culte , simple dans son origine , se perfectionnant par de longues observations , s’étendit sur l’ensemble des corps lumineux qui, pendant l’obscurité , brillent dans l’immensité des cieux; et , par cette extension , une partie du Fétichisme composa une religion nouvelle : le Sabéisme .
Les révolutions des planètes et le retour des saisons calculés ; le temps mesuré et divisé en années , en mois , en jours , en grandes périodes ; les étoiles fixes connues; les groupes d’étoiles que semble parcourir le soleil dans son cours annuel , désignés et dénommés ; le cercle rationel qui comprend dans le ciel ces divers groupes , et qu’on nomme Zodiaque , divisé en douze parties égales , correspondant aux douze mois qui composent l’année : telles furent les principales connaissances qui formèrent les matériaux du Sabéisme . Les objets divinisés de la science astronomique ; une influence surnaturelle supposée aux astres ; tout ce qu’une imagination exaltée peut ajouter de
DES CULTES
merveilleux aux merveilles des eiçux , complétèrent l’édiüce de cette religion.
L’exposition de la nature de cette religion suffit pour faire sentir que son institution date d’une époque bien postérieure à l’origine du Fétichisme ; les longues observations quelle suppose, le degré de lumières qu’il a fallu atteindre pour la mettre en vigueur, ne permettent pas d’hésiter à placer l’établissement du Sabéisme long-temps après celui du Fétichisme . J’ai dit qu’une partie du premier culte avait donné naissance au second ( ce qui est une autre preuve de son antériorité ) , et j’établirai dans la suite de cet ouvrage qu’il a fourni des noms aux divinités astronomiques ; que les dieux planètes sur-tout ont reçu des dénominations qui appartenaient aupara vant aux dieux fétiches.
Les découvertes astronomiques, élémens du Sabéisme , et dont la sublimité assura le succès de ce culte , ne furent pas seulement l’effet de la curiosité; la nécessité, mère des sciences , y eut la plus grande part , et donna la première impulsion.
L’agriculture commençait à fleurir : le besoin
de connaître exactement, et de désigner l’époque du retour annuel des saisons, d’en prévoir les effets divers , et de régler par cette connaissance les travaux de la campagne, four-
nit a l’homme les premières no lions delà science et de la religion astronomiques. Bientôt il lui fallut inventer et tracer des signes propres à indiquer les diverses époques de ces saisons , de ces travaux : de là les premiers caractères , et le premier calendrier. « Cette astronomie » vulgaire, dit un savant, naquit avec l’agri- » culture et pour Fagriculture, Dès le moment » qu’il y eut un agriculteur , il exista un ca- » lendrier et des astronomes » (i).
C’est en effet une chose bien digne de remarque , que la religion des peuples agriculteurs participe beaucoup du Sabéisme , tandis que celle des peuples chasseurs ou guerriers est presqu’entièrement composée du Fétichisme.
Mais , si Fagriculture apprit la division du temps, détermina les époques fixes du retour des saisons ; si , en enseignant aux hommes à connaître les révolutions du soleil et de la lune, elle leur rendit facile la connaissance des révolutions des planètes; si, enfin, elle leur ouvrit la carrière de la science astronomique , la navigation les y poussa fort avant. Les nouveaux besoins de cet art produisirent de nouvelles dé-
(1) Court de Gebelin , /Allégories orientales , His toire de Mercure , p. 100.
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couvertes : les constellations furent observées * classées et dénommées. Les navigateurs continuèrent ce que les agriculteurs avaient commencé; et, si les Chinois, les Indiens, les Chaldéens , les Ethiopiens ou les Egyptiens, inventèrent l’astronomie, c’est aux Phéniciens, grands navigateurs , qu’il faut en attribuer les progrès.
Le Sabéisme s’établit chez plusieurs nations de la terre ; et ces nations sont celles que l’histoire distingue comme les plus anciennement civilisées. Il formait la partie principale de la religion des Egyptiens, des Ghaldéens, des Phéniciens, des Perses, des Grecs, etc. ; il dominait et domine encore dans celles de l’Inde et de la Chine. Il est peu de nations qui ne conservent aujourd’hui, dans l’époque de leurs fêtes religieuses, dans la forme de leurs cérémonies , des traces du culte des astres.
Cette religion, née au sein du Fétichisme , en s’amalgamant avec lui , en contracta les habitudes et les vices, se les appropria, et agrandit par-là le champ de la superstition. Cet amalgame impur, lorsque la raison eut fait des progrès parmi les hommes , révolta quelques penseurs audacieux , fit naître des schismes , l’intolérance et le fanatisme.
Il est présumable que le Sabéisme donna
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naissance au sacerdoce. Des devins, fourbes et grossiers , suffisaient au Fétichisme ; mais le culte des astres exigeait des savans , des colleges d’astronomes.
U héroïsme, que je nomme ainsi, quoique ce mot ait une autre acception dans notre langue , est le culte rendu aux héros , appelés aussi demi-dieux ; celui rendu aux hommes divinisés après ou même avant leur mort. En ce dernier cas , il doit être nommé androlâtrie.
Ce culte, il faut le Croire, pour l’honneur de l’humanité , fut d’abord l’erreur de la reconnaissance; mais il devint ensuite le crime delà flatterie. On commença par déifier , dans les chefs des nations, leurs exploits, leurs vertus , et bientôt on ne déifia que leur puissance. Ce culte attacha fortement le sacerdoce à la politique; il intéressa également l’orgueil desprêtres et celui des souverains : car il est aussi glorieux de pouvoir créer un dieu que de l’être. Fondé sur la vanité des individus les plus puissans des socié^ tés, le culte des héros se répandit dans presque tous les lieux où se trouvaient des prêtres et des rois.
Ce troisième genre de culte , en s’attachant aux deux précédons, ajouta à leurs abus ses abus particuliers , chargea les religions d’une foule de divinités subalternes , obscurcit l’his-
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toire des institutions premières , y introduisit des règles , des formes , des cérémonies nouvelles. L’autel emprunta du trône sa pompe et sa magnificence. On rendit àla divinité des hommages; on implora sa justice, sa faveur, sa protection , de la meme manière qu’on rendait hommage aux souverains , qu’on implorait leur justice et leur protection. En élevant les rois au rang des dieux, on ravala les dieux au rang des hommes , et l’on supposa la divinité entachée de toutes leurs faiblesses , de toutes leurs passions , de tous leurs vices.
C’est ce culte qui amena directement l’idolàtrie ; c’est encore lui qui donna lieu aux fables, aux légendes de la Mythologie : mélange incohérent de certains accidens de la nature avec les habitudes , les besoins et les passions de l’espèce humaine ; allégories presque toujours dépourvues de justesse et mal soutenues,* compositions monstrueuses, ou le goût, la raison , la morale , également blessés, attestent l’état de barbarie et l’immoralité des temps où elles furent imaginées; fables scandaleuses , où la plupart des dieux , modelés sur des tyrans , sont présentés tellement livrés à leurs passions , à tous les excès qui en dérivent, que, si ces prétendus habita ns des cieux eussent porté leurs déréglé mens dans un Etat policé, ils auraient,
à bon droite subi les peines destinées aux plus infâmes scélérats.
Ce culte porta à la morale , â la civilisation , des atteintes funestes et innombrables ; mais il produisit quelques institutions utiles. Le vaste champ de l’erreur n’est pas toujours hérissé de ronces.
Le peuple bientôt imita ses rois , et voulut participer au moins en espérance à la divinité. Si chaque individu ne fut pas dieu pendant sa vie, il voulut l’être après sa mort. On honora les morts en général comme des divinités connues sous le nom de Mânes ; on offrit des sacrifices, des libations; on leur adressa des prières. La nature et l’amour-propre sanctionnèrent cette institution respectable , â laquelle , il ne faut pas en douter , on doit le dogme consolateur de l’immortalité de l’âme ; car ce dogme est la conséquence nécessaire du culte des morts.
C’est aussi à ce culte qu’on doit la naissance et les progrès des arts d’imitation, et sur-tout de l’art du statuaire.
Aces trois cultes principaux je pourrais joindre le Philosophisme . Je donne ce nom à cette multitude de systèmes métaphysiques qui firent naître les progrès des lumières et l’absurdité des cultes antiques. Systèmes qui, pour la plu-
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part, établissaient une divinité unique et supérieure à toutes les autres. Les philosophes qui les fondèrent , divisés en plusieurs sectes , rejetèrent, combattirent, ou même adoptèrent quelques parties des trois genres de culte que je viens de caractériser. Cette portion de l’histoire de l’origine des religions n’est point de mon sujet. Je dois me renfermer dans les objets du Fétichisme et du Sabéisme y qui , combinés avec le culte des héros ou des morts , ont amené l’idolâtrie*
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