‹ Histoire abrégée de différens cultes (volume 2)Chapitre 3 sur 34 · NOTIONS PRÉLIMINAIRES · texte numérisé non relu

NOTIONS PRÉLIMINAIRES

U N navigateur habile qui a découvertune terre inconnue ne se borne pas à la décrire : il fait connaître, avant le gisement de la côte, son relèvement, le rapport des sondes , la direction des courans , enfin les détails de toutes les manœuvres qui lui ont servi pour attérir heureusement. Je crois devoir , à son exemple, avant d’ouvrir à mes lecteurs la carrière peu connue où je me suis engagé , leur dire quels moyens j’ai employés pour pénétrer, à travers l’obscurité des siècles, jusqu’aux temps les plus reculés ;

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comment j’ai suppléé au silence de l’histoire ; quelles preuves m’ont appuyé , quels principes m’ont dirigé dans cette marche.

Il est dans l’homme en société une affection souvent nuisible aux progrès de la raison, mais toujours conservatrice des usages antiques : cette affection é&lY habitude. L’histoire n’a point de témoignages plus antiques, de tradition plus certaine. L’habitude transmet, de génération en génération, toutes les pratiques originellement instituées , les conserve souvent intactes à travers les ravages des siècles, et les met à l’abri des atteintes des institutions contraires ; elle résiste à la violence des gouvernemens les plus tyranniques , et ne cède enfin qu’à une persécution constante, énergique, et long-temps prolongée.

L’habitude rapproche l’intervalle immense qui se trouve entre le passé et le présent. C’est par elle , par sa continuité, cpie les usages, les mœurs des siècles les plus reculés, des premières époques des sociétés , ont été fidèlement conservés et transmis à des temps où la civilisation avancée a permis à l’histoire d’en esquisser le tableau.

Chez les peuples où les révolutions politiques n’ont point existé , ou n’ont point opposé a l’habitude des obstacles assez puissant , les

mœurs , les usages, les pratiques anciennes se sont continuées et maintenues jusqua nos

jours.

Ainsi l’histoire , en noustransmeltant aujourd’hui ce que l’habitude lui a transmis autrefois , fournirait des lumières suffisantes pour éclairer cette partie ténébreuse de l’antiquité, si , par ses nombreuses lacunes , elle ne laissait ellemême beaucoup à désirer. Mais ce qui peut suppléer à ce défaut de l’histoire , c’est l’observation des mœurs, des usages et des pratiques des peuples existans, dont, la civilisation est nulle ou n’est qu’ébauchée. Ils nous offrent l’image vivante des siècles les plus reculés. La comparaison qu’on peut faire des usages de la plus haute antiquité, qui n’existe plus que dans l’histoire de quelques peuples civilisés , avec les usages existans de quelques peuples sauvages , explique les motifs des institutions, et offre de grandes ressources aux scrutateurs de l’antiquité. Ce rapprochement , cette comparaison , m’ont quelquefois fourni d’heureux résultats ; car , et c’est une vérité bien digne de remarque, il existe entre les mœurs, les pratiques et même les opinions de certains peuples de l’antiquité , et celles d’un grand nombre de peuples qui sont aujourd’hui sauvages ou demi-civilisés , quelles que soient les

distances et les mers qui les séparent , une conformité si frappante qu’on ne peut se refuser à soupçonner qu’à une certaine époque, sans doute ayant la catastrophe qui a bouleversé la surface du globe, les communications entre les différens peuples étaient plus faciles qu’elles ne le sont aujourd’hui; qu’ils ont pour la plupart reçu une loi, une religion, uniques. En effet, les mémesopinions, les mêmes erreurs, les mêmes pratiques et les mêmes absurdités, se trouvent établies maintenant, comme dans les temps les plus anciens, chez différens peuples , habitant des points de la terre les plus éloignés entr’eux. J’en rapporterai quelques exemples. Ainsi, j’ai dû tirer un grand parti des relations de voyages; elles m’ont fourni plusieurs objets de comparaison : c’est souvent par elles que le présent m’a éclairé sur le passé.

Il est des monumens grossiers , existant encore dans toutes les parties de la terre , dont l’origine remonte aux premiers âges des sociétés, qui sont mentionnés et décrits par plusieurs écrivains de l’antiquité, et qui peuvent, si on les compare , si on saisit leur rapport , leur analogie , répandre de grandes lumières sur l’origine et les motifs des institutions primitives.

Des recherches sur ces monumens curieux , trop dédaignés par les modernes ; leur division

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en différentes classes , leur destination, elles institutions civiles , religieuses, les divinités même qui en sont dérivées , feront la matière d’une partie de cet ouvrage.

J’ai pu encore tirer quelques secours des fables mythologiques : toutes, j’en suis certain, ne sont point allégoriques, comme on le pense généralement ; mais celles qui le sont ne cachent pas tellement la vérité qu’il soit impossible de la découvrir. Quelques anciens ont levé un coin du voile. Diodore de Sicile a révélé la fable des juges des enfers, des jugemens que subissent les âmes des morts, et celle de l’Achéron. Ces données indiquent le secret du génie allégorique des anciens, et font connaître le tissu de l'enveloppe mystique.

Voilà les principaux moyens qui ont assuré ma marche ; voici les principes qui font dirigée :

i°. Ce qui est simple est plus ancien que ce qui est composé. C’est ce principe qui m’a servi à établir un ordre relatif de chronologie dans les diverses institutions religieuses dont j’ai à parler. Il est généralement reconnu ; il me suffit de l’exposer.

20. Dans les sociétés primitives , Vètat moral de Vhomme différait peu de celui du sauvage actuel ; ses opinions religieuses étaient des er-

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reurs . Ce principe exige quelques dévelop*pemens.

Le degré d’intelligence de l’homme qui vivait, dans des temps très-reculés, et chez, lequel la civilisation n’avait encore opéré aucun changement, devait être lemême que le degré d'Intelligencede l’homme qui vit aujourd’hui, et chez lequel la civilisation n’a point opéré de changement, Cette conformité est réelle, sur-tout si les climats et les sols habités par le sauvage ancien et par le sauvage moderne sont les memes. Ainsi les habitans des vastes contrées encore très-peu connues, de l’Afrique, ceuxdel’Amérique et de l’Asie septentrionales , etc., nous offrent, dans leurs mœurs, dans leurs opinions religieuses, l’image fidèle des mœurs , des opinions des premières sociétés de la terre. C’est chez les sauvages modernes qu’il faut aller puiser la vérité sur l’origine des sociétés primitives, et non dans ces traditions mensongères inventées long-temps après l’évènement , par l’orgueil national ou par l’intérêt de certaines castes (i).

(i) Robertson exprime la meme opinion. Après avoir offert à ses lecteurs le tableau des mœurs et des usages de différens peuples de F Amérique, il ajoute : « Si nous » pouvions remontera la source des idées des autres na-

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De teis hommes ne pouvaient avoir que des idées fausses, des opinions erronnées en matière de religion. L’idée de la Divinité, comme nous la concevons , ne pouvait les frapper. Est-il à espérer quelque chose de ces êtres qui passaient leur vie entière , tels qu’ils étaient sortis des mains de la nature, dans une continuelle enfance ; dont toute l’intelligence se bornait à suivre l’impulsion de l’instinct animal ; qui , assaillis de besoins toujours renaissans , uniquement occupés à les satisfaire , n’avaient pour cela que des moyens uniformes et peu nombreux ? De tels hommes , que leur profonde ignorance n’élevait guère au dessus de la condition des brutes, pouvaient-ils apercevoir ce qui n’était point à la portée de leur vue ? pouvaient-ils connaître des vérités qui , pour être découvertes, demandent une longue suite d’observations , des méditations , des combinaisons

» tions jusqu’à ce premier état de société où l’histoire » commence à les offrir à nos regards , nous aperce— » vrions une ressemblance frappante entre leurs opi— » nions et leurs pratiques et celles dont nous venons de » parler; nous nous convaincrions aisément que, dans »» des circonstances semblables, Fesprit humain suit » par-tout à-peu-près la même route dans ses projets, »» et arrive près qu’aux mêmes résultats. » ( Hist . d'Amérique, tom. 2, p. 437-)

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d’idées , tandis que leurs organes n’étaient nullement exercés à ces opérations subtiles de l’esprit, et qu’ils manquaient des méthodes qui rendent ces opérations faciles ? Pouvaient-ils donc avoir des idées saines en métaphysique ? Et , quand même il eût existé dans ces temps de ténèbres quelques individus assez heureusement organisés, doués d’une intelligence assez transcendante pour concevoir subitement des vérités inconnues jusqu’alors, quels eussent été leurs moyens de les expliquer et de les transmettre à leurs contemporains f à leurs descendans ?

Ces moyens, qui seuls ont retiré l’homme de son état de sauvage, qui ont semé, pour ainsi dire, les idées, et les ont fait germer même dans les têtes qui n’avaient pu les concevoir ; ces moyens, dis-je, leur manquaient. Leur langue, pauvre et grossière, était dépourvue de mots propres à exprimer les opérations de l’esprit, des idées abstraites (i). Ils ne posssédaient

(i) Entr’autres preuves de Pétât d’ignorance et de brutalité des peuples avant la civilisation résulte la pauvreté de leur langue. Même chez les modernes , les mots employés pour rendre des êtres métaphysiques ;• l’exercice de la pensée , les opérations de l’esprit , par exemple, n’exprimaient dans leur origine que des être* physiques , des actions matérielles.

point l’art d’écrire : cause puissante de la -propagation des connaissances humaines, instrument indispensable a leur conservation , et dont l’imprimerie n’est quune extension heureuse. Ainsi, dépourvus des connaissances nécessaires à l’exercice de la pensée, dépourvus des moyens de les acquérir et de les propager, les hommes restèrent long -temps dans l’état d’enfance et de barbarie ou la nature les avait placés. Les premières idées qu’ils conçurent de îa Divinité durent être bornées et grossières comme leurs organes, et par conséquent durent être fausses: je me crois donc fondé à dire que, les ténèbres de l’ignorance ayant précédé les lumières de îa raison, les premiers pas de l’homme vers la religion se dirigèrent dans la carrière de l’erreur (i).'

(1) Les faibles marques de religion que fou obsêfvé cliez la plupart des sociétés qu’on appelle aujourd’hui sauvages , consistent dans l’adoration du soleil, de la lune , ou dans celle des montagnes , des fleuves et de quelques animaux; leurs pratiques religieuses ressemblent à de la magie grossière ; et leurs prêtres ne sont que des espèces de devins ou sorciers. Tels ont été les premiers élémens des religions de l’antiquité. Il est encore aujourd’hui certains peuples qui n’ont pas même l’idée d’ un culte. Entre plusieurs preuves que je pourrais produire , je me borne à celle-ci ; « On a découvert

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5°. Les erreurs antiques , malgré les progrès des lumières , furent respectées, La civilisation ? en croissant , ne fit que les élaborer •, les embellir ou les cacher sous un voile allégorique . La vérité de ce principe est prouvée par le

>• en Amérique, dit Robertson, plusieurs tribus qui » n’ont aucune idée d’un être suprême , ni aucune pia- » tique de culte religieux. Indifférons au spectacle ma- » gnifique d’ordre et de beauté que le monde présente à » leurs regards , ne songeant ni à réfléchir sur ce qu’ils » sont eux-mêmes , ni à rechercher quel est l’auteur de » leur existence , les hommes dans l’état sauvage con- >» sument leurs jours , semblables aux animaux qui » vivent autour d’eux. Ils n’ont dans leur langue aucun » mot pour désigner la divinité , et les observateurs les plus attentifs n’ont pu découvrir parmi eux aucune » institution , aucun usage, qui parussent supposer qu’ils » reconnussent l’autorité d’un dieu, et qu’ils s’occu- » passent à mériter ses faveurs. » ( Hist . de V Amérique, tom. 2 , p. 43 1 •)

Un voyageur célèbre parle ainsi des Hottentots Na— maquois : « Pour ce qui est de la religion , du culte , des » prêtres , des temples , de l’idée d’une âme immortelle y » tout cela est nul pour eux : ils sont sur cet objet ce que « sont tous les autres sauvages leurs voisins , c’est-à-dire » qu’ils n’en ont pas la plus légère notion. » ( Second Voyage en Afrique 3 par le Vaillant , tom. ïï, p. 820.)

Don Félix de Azara , qui a passé treize années consécutives parmi les nations sauvages de l’Amérique méridionale , dit qu’ils n’ont aucune idée de la divinité , et qu’ils vivent sans culte et sans lois. (Voyez Voyage dans

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fait; elle est prouvée par l’histoire des peuples anciens et modernes. On la découvre en comparant les mœurs qu’ils avaient avant leur civilisation , avec les mœurs qn’ils ont eues depuis; en comparant les usages , les pratiques , les opinions religieuses des peuples qui sont civilisés, avec les mœurs, les pratiques, les opinions religieuses des peuples qui ne le sont point, ou dont la civilisation n’est qu’ébauchée.

S’il s’est trouvé quelques peuples , quelques sectes, ou même quelques individus qui aient rejeté ces erreurs primitives , le plus grand nombre des notions et le plus grand nombre des individus dans une nation les a conservées. C’est le propre de l’homme sans instruction de

V Amérique méridionale, par Bon Félix de Âzara, tom. 2, chap. X.)

Boni Pernetti , après avoir décrit les vertus des Brasiliens, ajoute : « La religion n’a cependant point de part « aux idées des Brasiliens, Ils 11e connaissent aucune di- » vinité , ils n’adorent rien , et leur langue n’a pas même » de terme qui exprime le nom ou l’idée d’un dieu, » Dans leurs fables , on ne trouve rien qui ait du rap— » port à leur origine ou à la création du monde... Il ne » leur tombe pas dans l’esprit que cette vie puisse être » succédée d’une autre. Ils n’ont point de terme pour « exprimer le paradis et l’enfer. » ( Voyage aux îles Malouines, en 1768, 1764, par Dom Pernetti, tom. ier, cliap. 6, p. 23o.)

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s’abandonner à la routine , de respecter les vieilles habitudes sans les raisonner, de croire sur parole, et déjuger du mérite d?une institution d'après le jugement de ses prédécesseurs. Il aime mieux soumettre sa raison , souvent révoltée , à ce que ses institutions ont de plus absurde que se livrer à l’examen , parce que ce travail est toujours pénible pour celui qui ne s’y est point exercé. Les pères transmettent a leurs enfans des dispositions à leurs habitudes anciennes ; l’éducation et l’exemple dév eloppent ces dispositions ; l’usage les fortifie. La soumission aux erreurs antiques devient un besoin ; et la crainte d’être persécuté par ceux qui ont intérêt à les maintenir en fait un devoir (i),

(i) Par les premiers humains le mensonge inventé S’accrut en vieillissant , tous les jours répété.

La crainte fit les dieux , l’intérêt fit les prêtres ;

Nos pères effrayés en ont cru leurs ancêtres ,

Qui , des mêmes frayeurs se laissant dominer , S’étaient pressés de croire au lieu d’examiner. Vous craignez , vous croyez ; et vos enfans timides Suçant , avec le lait , des préjugés stupides,

Vont peut-être inspirer cette antique terreur À des enfans comme eux héritiers de l’erreur.

Avec notre univers le mensonge commence.

3YI.-J. Chénier, t. II des OEuvres posthumes , poème sur la Nature des Choses .

antérieurs A LTDÜLATRIE. 2 3

Voilà pourquoi, au grand étonnement de la postérité , le plus matériel , le plus ancien , le plus absurde des cultes, le fétichisme > existait chez les Egyptiens , les Grecs et les Romains , lors même que ces peuples étaient arrivés à un très-haut degré de civilisation ; et voilà pourquoi quelques parties de ce culte déshonorent encore la plupart des religions modernes.

Dans des temps de lumières, on vit quelques hommes raisonnables de l’antiquité, frappés de la grossièreté et de l'insignifiance des anciens cultes, mais en même temps fortement attachés à la gloire de leurs aïeux , à leurs institutions , et voulant respecter la croyance populaire , se donner bien de la peine , mettre leur génie à la torture pour la justifier* pour prêter à ces vieilles et absurdes relations un sens favorable , et les mettre en rapport avec l’état des lumières de leur temps. Ils attribuèrent, en conséquence, aux instituteurs des anciens cultes des projets sages auxquels ils n’avaient pas pensé , des vues vastes, une connaissance profonde des secrètes opérations de la nature, qu’ils ne pouvaient avoir : c’était le génie qui commentait et cherchait à ennoblir les productions de l’ignorance.

A combien d’explications forcées , insoutenables , diverses et contradictoires, ne se sont

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pas livrés plusieurs écrivains cle l’antiquité , tels que Platon , Diodore de Sicile , Plutarque , Porphyre , Jamblique , Varron , à qui saint Augustin reproche souvent d’avoir voulu spiritualiser les divinités purement matérielles (1), et la foule des mythologues anciens et modernes , pour donner un sens raisonnable aux failles, aux dogmes, aux pratiques des religions anciennes ; pour trouver des allégories fines , ingénieuses et savantes dans les productions simples et grossières de la barbarie et de l'ignorance ! C’était chercher l’esprit dans la matière inerte*

Les prêtres de l’antiquité ont, il est vrai, à une certaine époque , réduit en allégories les grandes opérations de la nature ; ont personnifié le soleil , la lune , les planètes , les élémens , le ciel et la terre ; les ont fait naître , vivre et agir comme des hommes , et quelquefois les ont fait mourir; mais ces allégories, souvent ridicules et monstrueuses , ne sont point le résultat de théories savantes , ni de découvertes bien étendues dans la science de la nature. Ce ne fut pas pour rendre leur culte et eux plus vénérables , comme on le pense ordinairement , qu’ils cachèrent au vulgaire

(1) De Cwitate Dei , lib. VIL

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quelques vérités sous un voile allégorique ; mais ils y furent déterminés , dans l’origine , par l’exemple et par la nécessité , comme je l’établirai dans la suite de cet ouvrage. C’est a ce double motif que l’on doit les fables mythologiques , dont l’invention est rarement heureuse , et dont le sens caché indique des connaissances superficielles et souvent erronnées.

Ainsi ? les écrivains philosophes , par leurs interprétations complaisantes , ont donné de l’importance aux erreurs primitives , les ont embellies, sans les détruire; cependant ils ne sont pas , ainsi qu’on le pense vulgairement , les auteurs des fictions allégoriques, et ils n’ont point, sous le voile de ces fictions, caché leur système; parce que, dans la chronologie des productions humaines, les fausses idées sont plus anciennes que les systèmes scientifiques, et les erreurs que la vérité. Un des plus habiles écrivains de l’antiquité, Diodore de Sicile, déclare , en commençant son ouvrage, que les hommes écrivirent des fables avant d’écrire l’histoire.

4°. Les symboles ne sont point des objets purement naturels , mais sont des ouvrages de Fart ,

S’il est quelques exceptions à opposer ici , elles n’emportent point la règle. Définissons ce qu’on entend par symbole : c’est ordinairement

l’image (T un objet représentable , qui a des rapports évidens avec un autre objet qu’on ne peut représenter, Une image est un ouvrage de Fart: donc un symbole doit Fêtre.

De plus : pour concevoir un symbole , on doit préalablement avoir la connaissance parfaite de l’objet qu’on veut symboliser, sans laquelle le symbole ne peut être exact. Cette connaissance suppose d’abord le besoin d’un symbole, ensuite une certaine instruction, Fart de combiner les idées, et d’apprécier les rapports qui existent entre des objets étrangers à eux^mêmes. Ce besoin , ces lumières , ces opérations de l’esprit, n’appartiennent point h des peuples qui sont encore sauvages.

Ainsi, lorsque certains écrivains ont dit de quelques nations barbares que, si elles adoraient le soleil, la lune, les montagnes, les fleuves, etc., elles les considéraient comme des symboles, et non comme des divinités, ils ont proféré une erreur ; ils ont prêté leurs idées, leurs connaissances à des hommes qui ne pouvaient les avoir.

5°. Les dieux de Y antiquité païenne sont des choses , et non des personnes .

La preuve de cette vérité peu connue résulte des principes que j’ai établis en traitant du fétichisme ; elle en est une conséquence néces-s

saire. L’homme sauvage et entièrement matériel , avant d’adorer son semblable, a dû porter son culte vers les phénomènes les plus frappans, vers les productions les plus utiles de la nature. Le culte des personnes, d’ailleurs borné à peu près aux temps et aux lieux où elles ont vécu, décèle des progrès avancés dans la civilisation , un gouvernement organisé , et par conséquent une époque postérieure au culte antique et matériel des premières sociétés.

Terminons par quelques observations que m’ont suggérées mon travail.

Je crois avoir découvert que la source principale des erreurs, des abus, des superstitions de tout genre dont forent entachées les religions de l’antiquité, existe dans la croyance où ont été la plupart des peuples , que le signe , la figure ou le symbole avait la même vertu, la même puissance surnaturelle , les mêmes facultés bienfaisantes ou préservatrices , que celles qu’on attribuait à l’objet divin , figuré ou symbolisé ; que le signe valait autant que l’objet signifié.

Si l’on détruisait cette croyance , on verrait toutes ses conséquences funestes disparaître avec elle , et la vérité remplacer l’erreur dans les religions.

J’observerai encore que leschangemcns dans

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les institutions religieuses, amenés par les progrès successifs cîe la civilisation , se sont opérés graduellement et d’une manière presqu’insensible ; que la nécessité presque toujours seule, dans les temps antiques, imprimait le mouvement ; que chaque pas , dans cette marche progressive , était l’effet nécessaire du pas qui l’avait précédé. Une innovation reçue en appelait une autre à son secours. Une première erreur, une première vérité , étaient poussées vers un état de raffinement assorti au nouvel état de la civilisation croissante. Ainsi , les plantes vénéneuses et salutaires éprouvent un pareil développement par l’action de la chaleur croissante du soleil.

Ce fut par un enchaînement de nécessités que l’homme parcourut l’intervalle immense qui se trouve entre le point où il rendait des honneurs divins à la matière informe, à un talisman, à un préservatif ridicule, à un animal, et celui où il conçut l’idée d’un Etre suprême , créateur et régulateur de tout; entre le point où il adorait des objets grossiers, des troncs d’arbres, des pierres informes, et celui où il rendit un culte aux chefs-d’œuvre de Fart, représentant sa propre figure.

Tout se tient, s’attire dans la marche des institutions humaines ; et , si la violence des

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conquérans , Fimpéritie des chefs des nations , ne rendaient stagnante, ne faisaient quelquefois rétrograder la civilisation , on la verrait partout s’avancer sans interruption vers son perfectionnement, et même, arrivée à un certain degré, s’y précipiter brusquement, combattre et anéantir les erreurs auparavant consacrées. Les progrès lents et insensibles appartiennent à une civilisation naissante, et les passages brusques à une civilisation très-avancée.

Tels sont les moyens qui m’ont servi à confectionner cet ouvrage. Tels sont les principes qui en ont coordonné les diverses parties, et qui m’ont guidé dans la route ténébreuse et infréquentée que j’ai parcourue.

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